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26 juin 2011 7 26 /06 /juin /2011 13:28

 

(Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que bien entendu tout à fait fortuite...)

 

 

Vous vous éjectez du métro à 9h10, boîte d'instrument bringuebalant dans le dos (la fameuse boîte qui fait crouic-crouic). 

Deux minutes plus tard, après avoir poussé un nombre conséquent de portes, vous débouchez soudain dans un lieu hors du temps, une sorte de vaste hall généralement nanti de parquet, garni d'une marée de chaises et de pupitres, souvent dépourvu de fenêtres, et déjà envahi par une certaine cacophonie : la salle de répétition.

 

Un quart de l'orchestre est déjà présent : en général, un trompettiste consciencieux fait des arpèges pour s'échauffer en allant progressivement vers l'aigu jusqu'à ce que couac s'ensuive, les hautboïstes, tête penchés, gratouillent des anches, leur matériel de bricolage étalé autour d'eux, trois violonistes se racontent passionnément leur week-end et l'angine du petit dernier, le clarinettiste solo déchiffre ses traits étant donné qu'il n'a pas touché sa clarinette du week-end, un violoncelliste fait des gammes, pour la même raison. Les trois-quarts restant de l'orchestre, y compris tous les autres qui n'ont pas touché leur instrument du week-end, vont magiquement apparaître sur leur chaise dans les cinq minutes avant l'heure de répétition (9h30), sans qu'on puisse bien déterminer d'où et comment ils sont arrivés.

 

Quand tout le monde est installé, le tintamarre qui s'ensuit concurrence aisément celui du hall de gare, du chantier impliquant plusieurs pelleteuses, ou d'une cours de récréation d'école primaire (à ceci près que la tessiture couverte par l'orchestre en attente est plus large - rares sont les bambins s'égosillant en clé de fa). Les partitions étant déjà posées sur le pupitre par le régisseur, qui vient avant tout le monde pour les installer, et qui repart après tout le monde pour les récupérer - sacerdoce de l'ombre, on a tout loisir de les feuilleter pour s'attarder sur les endroits où il y a beaucoup d'encre sur le papier.

 

À un moment, le premier violon solo se lève, et là, des séries de "pssst, héé, Robert !" finissent par alerter le premier hautbois toujours penché sur son ouvrage et qui, levant les yeux, anche au bec, s'aperçoit qu'on l'attend, range précipitamment son étalage Castorama, enfourche son hautbois en quatrième vitesse, se lève, fait entendre une espèce de gamme descendante en arabesque pour checker le biniou (c'est dingue, tous les hautboïstes du monde jouent la même arabesque descendante pour checker le biniou - Symbole franc-maçon ? Tradition communautaire ? Offrande au Dieu du hautbois, Saint-Leleux ?), et envoie enfin le la sonore qui marque officiellement que la répétition est commencée.

 

Un code non-écrit stipule que chaque famille d'instruments s'accorde sur le la l'une après l'autre, ceci afin d'être en capacité à la fois, de bien entendre le hautbois (puis le premier violon solo), et de bien s'entendre soi-même, et ainsi, dans une atmosphère de courtoisie et de savoir-vivre orchestral, de communier de manière distinguée dans un accord bienséant et rigoureusement juste.

En vrai, pendant que le la officiel est répandu, un tiers de l'orchestre joue un la puis plein de notes, un autre tiers continue de faire ce qu'il faisait juste avant, l'autre tiers attend que ça se passe. Le violon solo dit "chhttttt, ne prenez que le la", ou bien, "chhhhttt, que les violoncelles s'il vous plaît". 

Mais ça sert à rien. 

 

À l'instant où le violon solo se rassoit, le même code non-écrit de bienséance stipule que c'est le moment pour les cordes d'accorder les autres cordes que le la; en fait, vous avez bien compris, tout a déjà été plus ou moins accordé pendant l'étape précédente, mais c'est l'occasion d'en rajouter une couche un peu plus fort pendant une dizaine de secondes, histoire d'être sûr.

 

Une fois estimé que tout le monde est accordé, surgit d'on ne sait-zoù le chef, qui apparaît sur son estrade comme un lapin sort du chapeau. Étonnamment, le silence se fait.

Il dit : "bonjour mesdames-messieurs, nous commençons par Brahms". 

S'ensuit une effervescence papetière. 

Puis il prend sa tête concentré, il lève la baguette au tempo, et comme par miracle, de la musique éclot.

 

 

À un moment donné, le chef lève la main et arrête de battre la mesure. La musique se dégonfle alors comme une baudruche. 

Alors le chef dit : "non, là, les cuivres, c'est trop fort". De toute façon, les cuivres sont toujours trop fort. 

Et puis il dit  : "mesure 32 à 45, les cordes vous devez être vraiment pianissimo, sinon on n'entend pas le solo de clarinette". Alors, tous les chefs de pupitre des cordes, soit opinent vigoureusement du chef, soit secouent la tête, mais dans tous les cas, l'air dépité et blasé. 

Alors, tout le monde prend son crayon et entoure le pp imprimé sur la partition, et réécrit à côté pp en gros. De cette manière, quand on rejouera le même passage, ce sera toujours trop fort, mais avec la conscience tranquille - puisque c'est marqué.

Le chef dit "on reprend à B".

"Où ça ?" demande un altiste.

"À B" lui répond-on en chœur.

 

À un moment donné, le chef relève la main.

"Attention, la petite harmonie, ce n'est pas la bonne articulation, les croches ne sont plus piquées à cet endroit".

Pendant ce temps, remue-ménage chez les violoncelles. Depuis le fond du pupitre, telle une vague parcourant les violoncellistes de pupitre en pupitre, la demande vient jusqu'au rang de devant : "est-ce qu'on tire ou on pousse (1) sur la croche d'arrivée ?"

La vague repart en sens inverse, de proche en proche : "on pousse". 

La vague finit par revenir vers le devant, comme un flux : "mais les violons eux ils tirent". 

La vague rebrousse chemin, en reflux : "oui et ben tant pis c'est très bien comme ça".

 

Le chef dit "on reprend à trois avant C".

"On reprend où ?" demande un altiste.

"Trois avant C" lui répond-on en chœur.

 

À un moment donné, le chef relève la main. 

Alors il dit : "reprenez vraiment du tempo après D, hein. Les cuivres, plus court, comme ça : TA ! TA ! TA (geste de la main sec). Les violons, vraiment plus legato, après C, digoudoudiiiii ddaddaaaaadadiiiiii dadidadouuuuuu (geste de la main ondulant). Les altos, faites ressortir votre motif papam paPAM, papam paPAM (geste de la main rythmé). Par contre à la mesure 67, vous rejoignez les violons, didoudaaaaadidiiii etc. (geste de la main ondulant). Et pour tous, la levée de D, vraiment plus marqué, et retenu au fond du temps, PAF, PAF ! (geste de la main violent)."

 

Alors, le premier violon se lève et dit : "bon, hé, dites, les contrebasses, ça va aller, depuis tout à l'heure vous n'arrêtez pas de bavarder, ça va bien maintenant". Les contrebassistes regardent flegmatiquement le premier violon.

Alors, le chef dit "les cors, jouez-moi à D s'il vous plaît".

Les cors jouent. Les contrebassistes reprennent aussitôt leur conversation là où ils l'avaient arrêté.

Le chef dit "ok, on reprend tutti, deux avant D".

"Où ça ?" demande un altiste.

"Deux avant D" lui répond-on en chœur.

 

À un moment donné, il y a un joli solo de hautbois. Alors, quelques instrumentistes frottent leurs pieds par terre ; ça fait un "froutch-froutch" relativement discret mais audible, qui est le moyen traditionnel dans la profession orchestrale de féliciter un solo réussi d'un collègue tout en continuant à jouer.

Bien évidemment, ce système a très vite été détourné. Ainsi, quand quelqu'un met une note à côté de manière nettement audible, vous pouvez être certain d'entendre une rumeur de "froutch-froutch". On considère ainsi que le fautif a effectué un joli "solo". Ha ha. Sont-ils taquins.

Ou encore, quand vous ratez un truc super facile, genre au lieu de compter deux temps sur une blanche, vous n'en comptez qu'un, le truc bête quoi, ça arrive, un coup de déconcentration, et bon, ça énerve toujours un peu ; hé bien, quand on rejoue le passage une autre fois, et qu'à ce moment là vous comptez bien votre blanche, vous ne faites plus l'erreur bête, et bien là, tout de suite : froutch-froutch. Vous voilà félicité d'avoir réussi un truc de solfège première année. Ha ha. Sont-ils taquins.

 

À un moment donné, le chef s'arrête et il déclare un sonore : "pause !", suivi d'un "haaa" diffus et d'un remue-ménage affairé alors que les instruments regagnent illico leur étui respectif.

 

Dans les trente secondes suivantes la salle ne contient plus que les percussionnistes, qui organisent leur armada stratégiquement (il faut savoir qu'en cas de grosse demande percussive par un compositeur, les percussionistes vont devoir jouer chacun plusieurs percussions différentes au cours du morceau, ce qui signifie passer d'un instrument à l'autre avec les baguettes adéquates - on ne frappe par sur un xylophone avec une grosse mailloche de grosse caisse. Ou alors pour faire rigoler son collègue. Ce serait un peu comme éplucher des patates avec une scie égoïne, ou touiller la vinaigrette avec un tire-bouchon. Par conséquent, ça demande une organisation planifiée étudiée aux petits oignons pour que le passage d'un instrument à l'autre soit tout simplement possible), restent également deux violonistes qui se sont aperçus qu'en fait il y avait des choses difficiles à jouer et qu'ils auraient dû les regarder à la maison, et bien sûr, les hautboïstes qui ont ré-ouvert leur Bricorama ambulant sitôt proclamée l'annonce de la pause (parfois accompagnés d'un bassoniste).

 

 

Normalement, on se ré-accorde après la pause, mais cette fois en version abrégée - ce qui ne change pas beaucoup le résultat objectif de l'opération, d'ailleurs.

Le chef dit : "Bien, second mouvement".

Il lève la baguette, la musique recommence ; au bout de dix mesures, tout d'un coup, un grand vide. Le chef jette un coup d'œil effaré à l'endroit dans l'orchestre où devrait se tenir l'instrumentiste correspondant à ce qu'il a d'écrit sous les yeux, sur sa partition : et, là, paf, chaise vide, pas de première clarinette. "Nan, mais il va arriver", dit le premier bassoniste.

En effet, la porte s'ouvre, et le clarinettiste, qui avait tenu à finir coûte que coûte son café et sa discussion téléphonique, file jusqu'à sa place en quatrième vitesse, reprend en main son instrument qui reposait sur une sorte de trépied juste à côté de sa chaise et de son pupitre, et se tient prêt à jouer comme si de rien n'était. On reprend donc le second mouvement du début.

 

Tout d'un coup, un peu plus loin, nouveau grand vide.

Le chef lève les yeux, et dit : "heu, il y a du tuba, là".

Les cordes se retournent, curieuses. Le chef : "non, mais, il y a du tuba, là, dites". À ce moment, alerté par le bassoniste, le premier trombone lève les yeux de sa revue d'immobilier, et alerte à son tour le tubiste plongé dans ses applications Iphone. Sans un mot, celui-ci empoigne alors tranquillement son instrument, puis dit : "on est où ?".

 

À un moment, alors que l'orchestre est arrêté, le chef de pupitre des seconds violons n'y tient plus, et après avoir tergiversé et hésité, il craque. "Heu, maestro, s'il vous plaît, j'ai une question !

- Oui ?

- Alors, la première fois, à B, on a des doubles croches suivies de quart de soupir, alors qu'à E c'est pareil, sauf qu'on a des croches piquées, cette fois, alors est-ce qu'on fait les mêmes ?

- Heu, ben, écoutez, comme vous avez fait, c'était très bien, bon on repr…

- Oui, mais vous comprenez, c'est pas écrit pareil, la première fois à B, et après à E, c'est différent, là, regardez, alors qu'est-ce qu'on fait ?

- Non, mais écoutez, c'est la même musique, hein, c'est juste une erreur d'éditi…

- Parce qu'on pourrait faire comme ça, hein, à B (il joue), alors que plutôt comme ça, à E (il joue)…

- Mais on fait comme tout à l'heure, ça marchait très bien, dit le premier violon solo.

- Oui, juste des croches piquées, c'est très bien, dit le chef, allez, on reprend à E."

Le chef de pupitre se retourne vers son pupitre et dit, très professionnellement : "bon,  donc, on fait bien des croches piquées, hein!".

 

À un moment donné, le premier violon solo se penche sur sa partition, et écrit quelque chose au crayon dessus. Aussitôt, les violonistes qui sont derrière se contorsionnent, se lèvent, on entend des bruits de crayons qui tintent contre les pupitres, des bruits de gommes qui frottent le papier, le co-soliste se retourne pour expliquer, les seconds violons appellent "psst, c'est où ? C'est quoi ?", les altistes cherchent à attirer l'attention - "Hé ! hé ! y'a un changement ?", les violoncellistes font des signes avec leur archet pour appeler le co-soliste : branle-bas de combat !

Pendant ce temps, imperturbable, tel un grand seigneur, aussi olympien qu'un sphinx, le premier violon solo écoute le chef, et se désintéresse souverainement de cet empressement du peuple autour de lui. Il a parlé.

 

Quelques instants plus tard, l'orchestre est de nouveau à l'arrêt. Alors, le chef de pupitre des seconds violons monte de nouveau au créneau : "oui, heu, maestro, excusez-moi, mais à la mesure 147, c'est bien un si bécarre ? Non, parce qu'il me semble bien que c'est un si bécarre, mais comme c'est écrit c'est pas très clair, il peut y avoir confusion, alors c'est pour être sûr que ce soit bien si bécarre !

- Heuu, attendez, mesure 147…"

Le chef calcule l'harmonie de la mesure, demande au second hautbois s'il a bien lui aussi un si bécarre, vérifie la partie de cor, recalcule l'harmonie de la mesure - trois bonnes minutes. "Oui, oui, ben, c'est bien un si bécarre, hein, pas de doute !

- Ha, ok, c'est ce que je pensais, mais j'étais pas sûr, parce que c'est écrit bizarrement, alors…" Il se retourne vers son pupitre, et, fier du devoir accompli: "donc, c'est bien un si bécarre, hein !".

"BON, dit le chef, on reprend quatre avant N, comme Noémie…"

"Où ça ? demande un altiste.

- À N !" lui répond-on en chœur.

 

Quelques instants plus tard, l'orchestre est de nouveau à l'arrêt. Le chef de pupitre des seconds violons était dans les starting-blocks : "Heu, maestro? Maestro ? S'il vous plait ? Maestro ?"

Le maestro, cette fois, fait mine de ne pas entendre, alors qu'il donne des instructions aux violoncelles.

 

Et puis, à un moment donné, finalement, le chef pose la baguette et dit "Bon appétit !". Une minute après la salle est vide.

 

L'après-midi, les mêmes évènements auront imperturbablement lieu, simplement pas dans le même ordre. 

Et, au final, deux jours plus tard, tous seront habillé en noir et blanc, le public applaudira, et il n'y aura plus que la musique qui compte.

 

En attendant, si vous les croisez au sortir de la salle de répétitions à midi trente, ce n'est pas des hautes sphères de l'Art des sons, des Secrets ineffables des Harmonies Céleste dont ils discutent : soyez plutôt certains qu'ils se concertent pour savoir si on va à la brasserie du coin ou au japonais.

 

 

(1) Tirer et pousser sont des termes se rapportant au sens utilisé pour passer l'archet sur la corde. C'est une des grandes questions existentielles que de déterminer dans quel sens tout le pupitre devrait jouer, chacun ayant son idée (chaque fois la meilleure, cela va sans dire) sur la question.

 

 

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commentaires

Cam' 17/12/2011 19:51


On ne peut plus véridique :)


Saperlipopette, je crois que je n'ai jamais autant ri !

Dubatov 21/10/2011 23:40



Héhéhé, amusant texte!!! Bravo! (clap clap clap)



bruno 20/10/2011 11:54



découverte & coup de coeur du matin, ça va âtre dur de s'interrompre avant d'avoir tout dévoré.


d'un point de vue tout-à-fait partial, néanmoins proche de l'universelle vérité, je trouve quelques propos déplacés concernant le clarinettiste. Non, il n'eut pas été pratique de poursuivre sa
conversation téléphonique tandis que les autres jouaient.


Non mais !






Stephane 14/10/2011 11:17



Super article... peut on juste préciser que quand tout le monde "a son La", est "accordé"..... les cuivres jouent un Si bémol "assez fort", car EUX ne s'accordent pas sur le La.


S'ensuit donc une autre cacophonie causée par les altistes et clarinettistes plutot lents, qui continue d'accorder leur instrument sur le LA, le hautbois qui, tourné vers les cuivres leur donne
le Si bémol, et les cuivres qui font fièrement sonner un accord de Si b.


Ensuite, ces même cuivres pour vérifier le bon accord de leur instrument "gratifie" l'orchestre de toute sorte de traits d'orchestre en Si bémol (genre Star Wars, la soupe aux choux, quand te
reverrai-je pays merveilleux, le petit bonhomme en mousse etc...etc...)


 



Djac Baweur 27/09/2011 14:58



>Cher Florian, en parcourant ces pages (où vous êtes le bienvenu comme il se doit), vous vous apercevrez sans doute bien vite que je suis également altiste...


>Monsieur Croche : ha l'accord des vents, je le trouve sensiblement identique à l'accord des cordes : du bordel.


Sinon, bien souvent maintenant les cuivres se contente d'un la comme tout le monde (ça simplifie pas mal les choses).



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