Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 13:15

 

Un de ces derniers soirs.

Pieds en éventail, devant le grand écran branché à l'ordinateur.

Bière, chat sur les genoux, et Spiderman 2.

Le petit bain régressif du mois, histoire de rebooter les neurones. Faire un redémarrage avec Alt/pomme-PR, pour les connaisseurs. 

 

Et, évidemment, difficile d'échapper au motif musical insistant qui revient sans cesse, signature musicale du personnage principal dans la bande originale de Danny Elfman :

 

 

Ce thème fonctionne évidemment très bien, car il arrive à concilier deux choses pourtant à priori contradictoires : un motif archi-simple de quelques notes (quatre en tout, dont trois distinctes - celle de fin c'est la même que celle du début), et une atmosphère à la fois fantastique et grandiose. 

Dis comme ça, ça a l'air super difficile à fabriquer, le genre de truc d'alchimiste tapi au fond d'une cave sombre, seulement éclairé par quelques bougies et un feu de cheminée qui crépite, surveillé par un hibou inquiétant immobile sur son perchoir, penché sur des alambics à notes, distillant trois gouttes de bave de dièses et ajoutant une patte de portée dans une décoction de sonate, en suivant des recettes écrite sur de vieux grimoires secrets qui ne se transmettent que de bouche de compositeur à oreille de compositeur (ouais, enfin, vous voyez l'image, quoi).

 

En fait, pas si difficile que ça.

Y'a un truc.

 

D'abord, il suffit de prendre une petite mélodie simple constituée de notes exclusivement issues d'un mode (ou d'une gamme, si vous voulez), sans sortir de ce mode.

Pour l'exemple de Spiderman, le petit motif mélodique est, mettons, prélevé dans le mode de la (on pourrait imaginer d'autres modes possibles dont sont issues ces trois notes, mais comme elles ne sont que trois, et qu'un mode en comporte généralement sept, sinon plus, on ne peut pas définir à coup sûr le mode entier, seulement en choisir un comme exemple - cela ne change pas l'explication du truc).

 

Nous avons donc d'abord entendu ici le mode de la sous forme d'une gamme (en insistant sur quatre notes pas par hasard, vous allez voir pourquoi), puis les quatre notes du motif de Spiderman (eeet voilà, voyez comme c'est bien foutu quand même).

Ce motif, tout seul, tout nu, sans "habillage" harmonique, sonne parfaitement con, si vous me passez cette expression d'une trivialité condamnable en soi si on attend un certain niveau de langage policé dans un blog de haute tenue culturelle mais cependant incluse dans une démarche pédagogique consciente consistant à mettre à l'aise l'auditoire avec des formules à son niveau pour tenter de dissimuler artificiellement la supériorité intellectuelle évidente du détenteur du savoir sur les péquenots d'apprenants lisant ces lignes, et venant de là, les effrayer inutilement - bien que ça devrait.

Je veux dire, à ce niveau-là, même Au clair de la lune, c'est plus expressif. Même du Sardou, c'est plus... Enfin, peut-être pas jusque là, mais vous avez compris ce que je veux dire.

 

Habillons-le, donc. 

La logique primaire et immédiate, dans ces cas-là, c'est d'harmoniser, c'est-à-dire fabriquer des accords (empilements de notes jouées en même temps), avec le matériel qu'on a déjà sous la main, c'est-à-dire en constituant ces accords avec les autres notes du mode sur lequel on s'est basé - la gamme dont on a tiré le motif. Ça pourrait donner des trucs comme ça (c'est parti pour les sons synthétiques) :

 

Bon, on a déjà du caractère, c'est solennel, mais, je sais pas vous, je nous vois pas vraiment dans du super-héros fantastique, là (par contre, on a là plein d'éléments pour le John Barry de Danse avec les loups ou de Out of Africa). Je pourrais même entendre un truc plutôt terroir russe, du style liturgie orthodoxe ou chœur de l'Armée Rouge - un peu loin d'un gamin new-yorkais qui se transforme en homme-araignée pourchassant des méchants verts en scooter volant ou avec une paire de bras mécaniques dans le dos.

 

C'est là que vient le truc : trouver des accords sous chaque note du motif dont les notes qui les constituent soient en dehors (autant que possible) du mode de départ !

On se limite ici à des accords de base, que sont les accords qu'on appelle parfaits, ceux qui ont passé la barrière de la sélection naturelle musicale pour devenir ce qu'on s'accorde à penser dans les milieux autorisés comme accords les plus consonnants, les plus stables ; ces accords parfait sont un empilement de trois notes : une fondamentale, la tierce (majeure ou mineure) par rapport à cette fondamentale, et enfin la quinte par rapport à cette fondamentale. Exemples sur plusieurs fondamentales au hasard (le premier est avec une tierce majeure, le deuxième mineure, le troisième re-majeure à nouveau) : 

 

D'autre part, l'écoute d'un accord parfait nous incite, par habitude, à évoquer certains types de mode plutôt que d'autres ; en effet, les trois notes, fondamentale, tierce et quinte déterminent déjà une ossature solide, et, par une imprégnation qui s'est construite au cours du temps, on a plutôt tendance à associer les gammes traditionnelles majeures et mineures à, respectivement, un accord majeur ou mineur (toute variation étant entendue comme une surprise) :

 

Dans les deux premiers cas, le mode joué après l'accord est celui qu'on attend "naturellement" ; dans les deux autres, une ou deux notes sont là où les attend pas, et sonnent "exotiques" (inutile de préciser que pour un non-occidental, ce que je viens de dire n'a aucun sens - mais je le précise quand même, car j'ai l'esprit d'auto-contradiction). Et, inversement, quand on joue un mode, on a tendance à s'attendre à des accords qui seront constitués de notes issus de ce mode.

 

Du coup, revenant à nos moutons, il suffit de chercher pour chaque note du motif initialement retenu, quels rôles de fondamentale, de tierce ou de quinte elle peut jouer au total, quels sont donc tous les accords parfaits possibles auxquels elle peut participer.

Parmi ceux-ci, on retrouvera bien évidemment les accords qu'on a déjà utilisé tout à l'heure, mais que cette fois, on écartera. Au lieu de ceux-ci, on sélectionnera cette fois des accords dont les autres notes n'appartiennent pas à notre mode de base, ou qui s'éloignent le plus du mode sous-jacent à l'accord qui le précède, de proche en proche. Faisons plusieurs essais (quant à la note plus courte, rythmiquement, du motif, on va considérer qu'on peut s'abstenir de lui attacher un accord spécifique dessous, en la considérant comme un prolongement de la note précédente, avant de redescendre sur la dernière ; ça alourdit moins le motif de cette manière)

 

Vous avez entendu ? Le dernier, c'est bien le motif principal de Spiderman quand il apparaît aux cors la première fois (après le début de la rythmique) ! Les deux premiers sont des variations qu'on entend ça et là dans le reste de la BO...

 

Le truc est là : la mélodie est très simple, mais, grâce ces histoires de modes, les accords utilisés surprennent l'oreille en ne correspondant pas du tout à ce qu'elle attendrait. Horizontalement (la mélodie), on suggère un mode, quand verticalement (l'harmonie) les accords viennent d'"ailleurs", ce qui crée un effet un peu magique : l'accord entendu ne devrait pas du tout être celui-là, et pourtant il sonne quand même ! De cette manière, le fantastique survient en musique, accompagnant une histoire impossible rendue pourtant possible par la magie du cinéma (ou de la BD, du roman, etc.).

 

Après la théorie, les travaux pratiques : donnons-nous des petits motifs modaux, puis collons-y des accords selon le principe énoncé (je garantis que j'ai joué le jeu) :

 

Ça sonne pas si mal, non ? Évidemment, ça va sans dire, mais je le dis quand même (décidément), avant de trouver ce qui pourra "fonctionner" le mieux possible et dépasser le petit exercice griffoné en cinq minutes sur un coin d'ordi, il faut faire plusieurs essais, comme l'a sûrement fait Danny Elfmann, trouver le motif le plus efficace, chercher un rythme qui entre en résonance avec les accords qu'on a trouvé, puis trouver un accompagnement, habiller ça avec de la sauce orchestrale, etc. Rien de magique là-dedans, point d'alchimiste, mais un travail efficace d'artisan qui connaît bien son métier.

 

Cette manière d'harmoniser a sûrement une histoire dont il faudrait une étude universitaire pour en faire la description exhaustive, toutefois, une source majeure et incontournable me vient aussitôt très clairement à l'esprit, c'est celle de Moussorgsky.

 

Ce Modeste est un drôle de compositeur : militaire puis alcoolique (ce n'est pas incompatible), il a apparemment appris la composition de manière assez empirique. Non seulement cela, mais il refusait explicitement les formes traditionnelles musicales en vigueur à l'époque. Il a écrit très peu d'œuvre au final, mais chacune est restée célèbre (la Nuit sur le Mont Chauve, les Tableaux d'une exposition...), et son style eut une très grande influence sur ses collègues russes du moment (notamment Rimsky-Korsakov, qui fut aussi un professeur célèbre et eut de nombreux élèves, en particulier un certain Stravinsky), mais rencontrera également un écho chez Debussy, qui suivit les mêmes pistes que Moussorgsky pour rester globalement tonal, au sens où la musique se rattache toujours à une note qui joue un rôle de pôle attractif et reste consonnante, mais en sortant malgré tout des conventions de la tonalité classique. On va voir ça.

 

En effet, si on met de côté le mode classique du classique do majeur (le mode qu'on attend "naturellement", que vous avez écouté plus haut), pilier classique de cette tonalité classique, et qu'on se met à utiliser d'autres modes non-classiques, alors on a la possibilité de casser les affinités, les polarités, les tensions et détentes classiquement admises dans la musique classique alors jusque-là classiquement enseignée et transmise classiquement (vous aurez finement noté la figure de style cumulative - et un peu lourdingative -  pour évoquer l'étouffement d'une certaine manière de composer de laquelle, au début du XXe siècle, tant de compositeur ont cherché à sortir)(1)

Et, plus que cela, on obtient la possibilité d'utiliser des accords plus pour leur "couleur" que pour respecter la hiérarchisation classique tonale des accords, avec les résolutions obligées de ce qui est vécu comme tension harmonique à détendre - on comprend que ça ait intéressé Debussy, qui demandait non sans insolence à son professeur d'harmonie au nom de quoi il fallait absolument résoudre un accord de dominante, qui lui paraissait pourtant très joli comme ça. Cette fameuse résolution, c'est la cadence parfaite, l'élément structurant essentiel de la hiérarchisation classique dont je vous parle : 

 

(Dans la logique classique, le premier accord est "tendu", en suspension - c'est l'accord de dominante ; le second "résoud" - c'est l'accord de tonique).

 

La meilleure illustration de cette autre manière d'utiliser des accords simples par Moussorgsky pour leur couleur sans aucune convenance pour la logique tonale se situe probablement dans l'ébouriffante scène du sacre du Tsar dans l'opéra Boris Godounov :

 

 

Au tout début, vous n'avez pas pu louper cette opposition massive entre deux accords, comme deux blocs imposants, le tout sur une note puissante et constante à la basse.

La note basse est un do ; par tous les réflexes acquis par des dizaines d'années et des milliers d'œuvres (et encore un peu plus de chansons et autres), on s'attendrait d'une telle note basse qu'elle deviennent nécessairement à un moment donné une fondamentale, et qu'elle génère donc un accord de do : soit majeur, do-mi-sol, soit mineur, do-mib-sol.

 

Et bien là non : aucun des deux accords claironnés n'est un accord dont do serait la fondamentale ! En plus de ça, ces deux accords sont enrichis par une quatrième note ajoutée à l'accord simple fondamentale+tierce+quinte dont on a parlé jusqu'ici, quatrième note qui se trouve être à distance d'une septième de la fondamentale, pour donner un accord fondamentale+tierce+quinte+septième :

 

Dans le premier accord de Boris, le do est la tierce de l'accord (lab-do-mib-solb) ; dans le deuxième, il est carrément la septième (ré-fa#-la-do). 

 

On a donc une note basse ultra martelée, qui n'est pourtant pas du tout fondamentale ; et encore davantage, les accords de septième tels que je les ai décrits, seraient, en tonalité classique, des purs accords de dominante, la quatrième note y étant ajoutée pour précisément renforcer la suspension vacillante d'un tel accord - qui, classiquement, devraient donc être appelés à se résoudre sur la tonique, nom de nom !

Hé ben, là, que dalle, tu peux aller te rhabiller, les deux accords se succèdent imperturbablement, ça se résoud pas, et t'entendras pas d'accord avec do comme fondamentale, Modeste y s'en cure le nez de ta tonalité classique, fuck the tonality, anarchist harmony, yeah baby.

Et, pour couronner le tout - c'est le cas de le dire - les deux fondamentales des deux accords en question, lab et , sont distantes d'une quarte augmentée (la quinte mais pas tout à fait, gnnn), qui est l'intervalle a priori le plus honni par la tonalité classique : le résultat, c'est précisément le phénomène que j'ai décrit pour le thème de Spiderman, c'est-à-dire deux accords qui sous-tendent des modes très éloignés - nous y revoici, donc.

 

Malgré ces bizarreries (pour l'époque), ça a une gueule pas possible, avec des senteurs de vieux sous-bois (de bouleaux) du terroir russe (le côté archaïque voulu pour illustrer un tsar du 16e siècle), de la solennité pleine d'encens et de Kremlins dorés (c'est quand même un sacre, merde, quoi), et un côté merveilleux (le tsar c'est pas n'importe qui, et puis y'a plein de dorures partout, justement) - le tout appuyé par l'orchestration (cloches, tam-tam, accords de cuivres, et tout le toutim).

 

Si vous prenez garde aux chœurs dans la suite de l'extrait ci-dessus de Boris Godounov, ils sont cette fois harmonisés avec le même genre de méthode modale que mes tout premiers essais d'harmonisation du thème de Spiderman plus haut.

 

Ces deux méthodes modales, harmonisation dans le mode, harmonisation avec des accords en dehors du mode mais avec une note en commun ou en suivant une mélodie modale, sont en fait les méthodes utilisées dans la BO de Spiderman ci-dessus, avec ces deux mots d'ordre : solennité et fantastique. (Et si on rajoute du rythme à la Stravinsky, on obtient l'action.)

Où la Sainte Russie finit par surgir dans un comics américain - qui l'eût cru ?

 

 

Juste pour le plaisir et terminer ce billet en feu d'artifice, un autre exemple de russe souvent modalisant (pas toujours de la même manière que Modeste, c'est-à-dire pas seulement en grands blocs, mais aussi par des glissements dans les voix internes, créant des sonorités à la fois éloignée de la tonalité classique et pourtant très tonales, dans le sens général où tout repose quand même sur une note attractive), j'ai nommé Borodine dans les célèbres danses polovtsiennes :

 

 

 

Danses polovstiennes, qui, au passage, ont été directement reprises dans une comédie musicale de Broadway (Kismet), en particulier Stranger In Paradise, chanté ici par Tony Bennett (puis par les Four Aces, puis par Ray Connif et son orchestre) - pauvre, pauvre McCarthy...

 

 

(1) Notons que de nombreux compositeurs à la fin du XIXe siècle se sont servis des modes pour tenter de renouveler le langage classique, mais au final peu en ont réellement tiré les conséquences, et n'ont finalement utilisé les modes que comme manière de colorer exotiquement la tonalité classique, tout en restant quand même dans la facture traditionnelle sur le fond (je pense à Dvorak, par exemple). Debussy, comme toujours, is the best.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Djac Baweur 25/03/2011 23:54



>Aloysia : personne n'est parfait... ;o)


 


>rififi : voilà, et encore, moussorgsky c'est encore mieux avec du beat techno, si tu savais !



rififi 21/03/2011 19:11



bon voilà, c'est juste pour dire que j'ai enfin tout lu/écouté :-)


j'ai tout compris, moussorgski était austro-hongrois par glissement augmenté exotique. merci ;o)



Aloysia 14/03/2011 21:13



>Djac, je préfère Ravel à Debussy par exemple !


J'ai tout de même eu l'occasion de jouer de belles pièces en orchestre (la Petite Suite est très belle) ou en effectif de chambre (le Trio en sol !), mais à l'écoute, j'ai plus de mal à
accrocher.



Djac Baweur 10/03/2011 00:22



>Br'1 : ha, ha, ha, mais, ma chère amie, à côté de "pomme", et de Alt, il y aussi un CTRL, ha ha ha ! (liquide, chèque, virement, carte bleue, paypal, je prends tout)


>Aloysia : M'enfin ?! La Mer, Pelleas, Jeux, les Préludes !


Tsss...


 



Aloysia 05/03/2011 21:18



Merci pour cet article. Fort bien écrit, humour et pédagogie !


De toute manière, j'aime bien les musiques d'Elfman en général (et surtout celles pour Tim Burton, de l'inquiétant Sleepy Hollow aux enjouées Noces funèbres par exemple).


Par contre, Debussy, the best, j'suis pas toujours d'accord, mais tant pis !


 


 



Carnet

 

Visiteurs
Dont en ce moment

 

Mon autre blog (projet BD)