Vendredi 3 février 2012 5 03 /02 /Fév /2012 13:16

 

(Attention, ce billet est probablement le plus long billet de l'histoire de la blogosphère. En terme de blogging, c'est même carrément un suicide en ligne. 

Installez-vous confortablement, baissez la lumière, servez-vous un apéritif, et gardez votre mollette de souris sous l'index. Il est conseillé de faire plusieurs pauses de quelques minutes, afin d'aller aux toilettes et de vous permettre quelques mouvements de décontraction. Pensez à vérifiez le niveau de batterie de vos portables avant de commencer la lecture. Bon courage.)

 

 

Aller à Pleyel au concert, et observer le public, est une expérience souvent déprimante. 

 

En effet, le constat est assez vite fait : ce public est constitué essentiellement de personnes âgées à très âgées, dont l'appartenance à une bourgeoisie cossue ne fait d'autant peu de doute que les parures sont explicitement là pour nous le montrer ; à tel point que, si on compare avec leur attention à la musique et les commentaires d'après concert que l'on peut glaner en tendant subrepticement l'oreille, il devient à peu près clair que le but premier était simplement d'être là, de se montrer, voire juste de tuer le temps, bien plus que de réellement goûter aux œuvres jouées.

En observant mieux, on apercevra cependant, éparpillés de-ci de-là, des gens moins habillés, moins âgés, à la mine sévère et grave de ceux qui savent : ce sont les mélomanes, les vrais, les purs. Eux ont tout vu, tout entendu, et ont fini par développer un sens critique aussi aiguisé qu'une roulette de dentiste :

«Le philharmonique de Londres ? Qu'est-ce qu'ils ont perdu, c'est devenu d'un banaaal, pire qu'un orchestre de province… Et ce Leonid Berschtkovtilovitch n'a strictement rien compris à Beethoven, il passe complètement à côté du discours en voulant privilégier l'aspect rythmique, du coup on se retrouve dans une démonstration architecturale et morale sans intention, on en perd complètement l'âme et la tension de l'énoncé !»

 

Ne me demandez pas ce que ça veut dire, je n'en sais rien ; ne leur demandez pas non plus, d'ailleurs.

 

 

Toutefois, que ces personnes viennent au concert, on ne leur en veux pas, elles en ont évidemment bien le droit.

Mais qu'il n'y ait pratiquement qu'elles ??

Que se passe-t-il ? 

Où êtes vous passés, les gens ?

Où vous cachez-vous ?

Youhou ?

 

 

Londres, ici Londres


Voyageons à Londres ; je vous présente, mesdames zet messieurs, devant vos yeux ébahis, et entre autres exemples, le Southbank Center ; ouvert en 1951 et financé par la loterie nationale, c'est un vaste complexe qui contient, outre trois salles de concerts, quatre orchestres de haut niveau en résidence (dont l'orchestre qui joue dans Star Wars), une gallerie d'art, des restaurants, des pubs, une grande terrasse avec vue sur la Tamise, un grand hall ouvert au quatre vents dans lequel, déambulant une bière à la main (oui, oui, une bière ! Ciel, dans un centre de musique classique ! Good lord !), vous pouvez librement prendre un siège pour assister à une conférence ; le jour où je suis entré, c'était sur les origines africaines du rap (dans un centre de musique classique ! Good heavens!), quelque chose comme ça, si mon anglais famélique ne m'a pas trompé.

 

Toujours à Londres, voici maintenant les Proms, manifestations décrites comme "le plus grand et le plus démocratique festival de musique", sorte de grande kermesse autour du classique pendant huit semaines, tradition quasi-inchangée qui remonte à 1895 ; résultat : 4000 spectateurs en moyenne chaque soir de concert, pour 80 à 100 concerts en tout, en ajoutant à cela les myriades de manifestations qui se greffent autour, ainsi que la diffusion radio et télé, en particulier par la BBC Radio 3, l'estimation de la fréquentation du monstre monte à 12 millions de britanniques susceptibles d'avoir assisté à un évènement des Proms chaque année.

Qui d'autres que des britanniques pour être capable d'inonder Hyde Park, et de chanter aussi bien tous en chœur, en faisant ça :

 

 

 

Ich bin ein Berliner


Quittons nos ennemis héréditaires préférés au rugby, pour nous rendre chez nos ennemis séculaires préférés au football. Outre un nombre d'orchestre indécent dans toute l'Allemagne, à Berlin, des milliers de gens (plus de 20000) se déplacent régulièrement, avec famille, pique-nique et grand naturel, à la Waldbühne (un pique-nique pendant un concert classique ! Mein Gott !).

 

(non, pour les berlinois, la valse de Chostakovitch n'est pas une musique de pub)

 

Ainsi, dans ce petit coin de nature, ils profiteront de l'orchestre philharmonique de Berlin, quand même un des plus prestigieux de la planète, dirigé par des grands chefs d'orchestre, au cours d'un concert festif dont, certes, certains teutonnismes assez marqués pourront légèrement échapper à notre rationalité française et susciter moult quolibets de la part de notre esprit railleur et frondeur gaulois tellement réputé (et si fin), ainsi que des vrais mélomanes qui vous expliqueront le nez pincé que ce n'est pas de la "vraie" musique, teutonnismes, toutefois, qui me semblent faire preuve d'une communion et d'une capacité à être ensemble par la musique qui, effectivement, nous est largement étrangère.

 

 

 

Laissez-moi ici savourer à présent le plaisir de vous narrer céans une anecdote vécue, à propos de Berlin et de la musique - ouaiiis, L'a-nec-dote ! L'a-nec-dote ! L'a-nec-dote ! L'A-NEC-DOTE ! L'AN-EC-DOTE ! (oui bon ça va, calmez-vous maintenant, si vous voulez que je raconte).

 

Bon.

Appel d'un taxi pour aller au concert à la Philharmonie de Berlin ; le taxi, qui ne sait pas encore où il doit nous emmener, se gare, ouvre ses portes : l'autoradio est branché sur du classique, par défaut.

Bon.

Saut dans le temps : fin du fameux concert, appel d'un deuxième taxi, pour rentrer. Une fois à l'intérieur, et après avoir démarré, le chauffeur parle en allemand à notre ami allemand, installé à l'avant ; je ne comprend strictement rien à l'allemand. Mais l'ami se retourne, et, visiblement suite à une interrogation du chauffeur, nous demande alors, en français, et ça tombe bien parce que je comprends le français, quel était déjà l'intitulé de la première pièce qu'on a écouté ce soir-là ; et voilà que le chauffeur enchaîne aussitôt, dans un français parfais et un entrain non feint, pour approuver chaudement le programme Beethoven qu'on venait d'entendre, et nous indiquer que Simon Rattle jouait le lendemain et qu'on voudrait peut-être ne pas le rater, et que, et que, etc.

Qui se dévoue pour appeler des taxis afin de se rendre à Pleyel - pour voir ?

 

Autre anecdote, car visiblement vous aimez les anecdotes (ta-ta-ta, tout le monde aime les anecdotes) : le programme du concours français du Capes de musique comporte une épreuve où il faut montrer ses compétences à faire apprendre une petit pièce vocale (comme par exemple, une chanson de Brassens). Pour l'Agrégation, une épreuve similaire consiste à faire apprendre et à diriger une petite pièce pour chœur de quelques minutes.

En Allemagne, pour devenir prof de musique, on m'a soufflé qu'une des épreuves pouvait très bien consister à diriger, par exemple, Élias, de Mendelssohn, oratorio (solistes, chœur et orchestre) d'au moins deux heures… 

 

Ha, par contre, attention, en France, nos profs de musique auront intérêt à être balèzes en dissertations, car c'est important, ça, les dissertations, afin de traiter de problématiques, car c'est important, ça, les problématiques. 

Notons que Capes et Agrégation de musique sont gérés par l'Éducation Nationale, en France, concours passés après une formation en musicologie à l'université - quand la formation pour devenir prof de musique en Allemagne se fait directement au sein des établissements d'enseignements supérieurs de musique, comme tous les autres métiers de la musique. Un peu comme si, ici, les profs de musique de collège étaient directement formés dans un conservatoire. 

 

On pourrait aussi s'amuser à faire des statistiques sur le nombre de concerts à Berlin par soir, comparé à Paris ; on pourrait aussi parler de Budapest, ville deux fois moins peuplée que Paris, mais doté d'une activité en matière de classique proportionnellement double. 

Et puis à quand l'orchestre de Paris dans une gare parisienne  ?

 

 

 

France, morne plaine


Et donc, en France, par contre, on se retrouve plutôt avec le public de Pleyel.

 

Pleyel (1913 places), plus grande salle de la capitale, petite salle comparée au Southbank Center (2900 places pour le Queen Elizabeth Hall depuis 1951), ou à la Philharmonie de Berlin, (2440 places depuis 1963). Il va falloir attendre 2014, 50 ans après l'inauguration de la grande salle berlinoise, pour qu'ouvre enfin une philharmonie de Paris à 2400 places - mais, les amis, il va falloir réussir à mettre des français dedans…

 

Car pendant ce temps-là, en France, le nombre d'émission sur la Littérature dans des médias grand public (quelle que soit leur qualité par ailleurs), ou le succès d'un Apostrophe en son temps, donne un bon indice de l'importance de la Littérature dans notre pays ; lors de rencontres dans les cercles de personnes cultivées, les bavardages peuvent naître sans complexe du dernier livre entrouvert :

«mouiiii, aloooors, qu'est-ce que tu as pensé du dernier Houellebecq, toi ? 

- Ho, ce mec, je le trouve délicieusement insupportable, cela dit je préfère teeeellement Sollers, beaucoup plus, tu vois, beaucoup plus… enfin, moins… enfin tu vois, quoi».

 

Maintenant que la Bande Dessinée commence à sérieusement gagner ses lettres de noblesse, on peut également retrouver les mêmes conversations à partir d'albums de BD.

Le cinéma joue tout à fait le même rôle, et puis l'on entendra souvent défendre le cinéma d'auteur comme spécificité française. Le théâtre constitue également une sortie tout à fait appréciée et honorable, qui permet d'ouvrir la discussion sans être regardé comme un être étrange venu d'ailleurs.

 

Côté musique, sortiront volontiers des conversations branchées, soit d'obscurs groupes de pop-rock indés qui déchirent et ont réinventé le rock (qui ressemblent comme deux gouttes d'eau à d'autres obscurs groupes de pop-rock indés qui ont tout réinventé eux aussi mais en pas pareil), soit le dernier album de chanson française d'un(e) chanteur(se) français(e) du moment (mais, quand on creuse un peu, surtout à cause des paroles française de chanteur(se) français(e), en fait).

 

Par contre, face à ce bouillonnement de culture assez littérairement centré, les considérations sur la musique classique dans les milieux cultivés évoquent la plupart du temps le désert d'Atacama, avec juste le son du vent qui chuinte tandis qu'il chasse quelques touffes de sagebrush desséchée dans le lointain(1) ; on peut compter par exemple le nombre d'émissions de musique classique et peser leur succès ; et, surtout, inventorier le nombre d'occurrence, dans les conversations lettrées, de :

«ho, sinon, l'autre jour, je suis allé écouter Mantovani par l'orchestre de Paris, mâââgnifique, je le trouve délicieusement insupportable, cela dit je préfère Connesson, tellement plus, tu vois, tellement plus… enfin tu vois, quoi».

 

Desert_Atacama.jpg

 

Le test rigolo : faites citer des noms d'écrivains célèbres, avec quelques titres de leurs romans ; puis passer à des compositeurs, et à des titres de leurs œuvres. Évidemment, pour des couches de population qui n'ont de toute façon pas eu beaucoup accès à la culture, c'est pas du jeu, les réponses seront sans doute similairement évasives aux deux questions, mais dès qu'on passe à des couches de populations dites "cultivées", le clivage apparaît. «Ha ouaiiiis, Pierre et le Loup, j'adorais quand j'étais gamin - mais sinon c'est qui ce Prokofiev ?»

Et s'il est facile de trouver des noms d'écrivains contemporains dont on connaît au moins un livre, des noms de compositeur contemporain dont on connaît une œuvre, là ça coince. «Heuu, sinon, la musique de Star Wars, ça compte?».

C'est tout juste même si on connaît vraiment les différents instruments de l'orchestre. Je le sais bien, quand je dis que je joue de l'alto, je vois distinctement cette petite lueur de panique incompréhensive dans bien des regards.

 

Même sur France Culture, le matin : l'autre jour (youpi, encore une anecdote!), parce que c'était l'anniversaire de Mozart, le présentateur lance rapidement une minute de musique de ce compositeur.

Très bien.

Retour à l'antenne : aucun mot sur l'œuvre diffusée en particulier, rien, encore moins sur qui jouait, pas de désannonce. Et hop on enchaîne sur une chronique, bien plus longue qu'une minute cette fois, sur Léonard Cohen, avec force louanges sur le bonhomme en question.

Hé, ho, quand même ? Je sais bien que France Musique a vocation, théoriquement, à s'occuper spécifiquement de Mozart en long en large et en travers, mais enfin, que, sur la radio française censée embrasser la Culture, Mozart soit considéré comme une sorte de passage obligé et contraignant dont il faut s'acquitter par devoir en traînant des pieds, un peu comme il fallait se coltiner au collège les dossiers de géo sur les régions de France, avant de, enfin, pouvoir parler de trucs sympas et funs, cela me semble significatif de la manière dont la musique classique est considérée en France (chaque semaine, la matinale de France Culture m'en donne hélas un nouvel exemple, j'ai juste pris celui de ce matin, à l'heure où j'écris ces lignes (2))

 

Vous allez me dire que tout cela n'est qu'anecdotes qui ne prouvent rien, et que, Djac, là tu fais ton caliméro, et même que c'est très français de se plaindre de la France, et de dire que tout est mieux ailleurs, et tout ça.

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Oui, et ben non, d'abord.

Si tout n'est certainement pas rose et idéal non plus dans le jardin des voisins, les anecdotes s'accumulent quand même dangereusement, et c'est un même constat que je partage à chaque fois que je rencontre un collègue qui est allé voir à l'étranger comment ça se passe : la France est assez médiocre en terme de culture musicale, voilà.

 

 

And now...


Alors, à quoi est due cette indifférence et cette ignorance spécifique de la musique dite "classique" en France ? Voire même, dans certains cas, le dédain ?

Tonton Djac, rien que pour vous public, va tenter d'amorcer l'esquisse d'une ébauche de possibles voies éventuelles d'explications peut-être éventuellement envisageables à la rigueur (quoique).

 

 

L'explication par la consommation de masse

 

C'est peut-être la première explication qui vient à l'esprit : l'industrialisation massive de la musique, avec son lot de marketing agressif,  ne facilite pas la promotion du subtil, mais plutôt encourage globalement la facilité et l'efficacité immédiate. Dans ce contexte de flux musical constant, une musique festive, simple, de format court, qui fait danser, aura certes facilement plus d'impact qu'un trio de Schubert, mettons.

Mais ça ne me semble pas suffisant comme explication ; d'abord, pourquoi des habitants d'autres pays, soumis au même matraquage industriel, n'ont pourtant globalement pas la même appréciation du classique ; et pourquoi les gens dits cultivés, en France, échapperaient au matraquage quand il s'agit de cinéma, de littérature, de théâtre, etc, mais beaucoup moins pour ce qui est de la musique, en gardant une image du classique distante et froide  ?

 

 

L'explication par la tarification

 

La musique classique ça coûte cher. Oui, mais non. Enfin, si, mais pas tout à fait. Ça dépend, quoi.

Certains tarifs peuvent paraître démentiels, en particulier ceux de l'Opéra de Paris, et de certains concerts à Pleyel, surtout dans le cas incongru (quelle drôle d'idée) où vous aimeriez être à peu près bien placé. Les places à tarif réduit que proposent ces institutions, si elle sont effectivement bien plus abordables, ne sont aussi le plus souvent accessible qu'au prix de batailles informatiques ou de queues au guichet à côté desquels les tribulations d'Indiana Jones font sourire.

 

Cepdnant cela ne constitue en fait que la partie émergée de l'iceberg : car de très nombreux autres concerts, partout en France, peut-être moins prestigieux en terme de gratin mais tout aussi admirable en terme de musique, restent largement accessibles, comparés à des concerts pops de célébrités ou à des matches de football, pour lesquels personne ne va se plaindre du prix - comme quoi, ce n'est pas le tarif qui est réellement en question. De plus, les prix des disques se valent largement quels que soient les styles de musique, et il y a de nombreuses collections de disques classiques à prix réduits parfaitement honorables.

Là encore, cette explication me semble être insuffisante.

 

 

L'explication par l'efficacité du système éducatif musical français

 

Le système de conservatoire français est extrêmement pyramidal, conçu fondamentalement pour former des élites solistes, à l'image des grands écoles. Il est également très scolaire, avec des notations, des dictées (en solfège), des niveaux, des examens, etc.

Par contre, l'esprit de groupe, du "jouer ensemble", est relativement absent, voire totalement - il n'est pas rare de rencontrer des élèves de conservatoire n'ayant par exemple jamais fait d'orchestre ; les énergies sont beaucoup plus tournées à préparer les examens qu'à jouer et partager en public, c'est-à-dire à faire l'essentiel : des concerts ; et enfin, l'amateurisme est clairement la troisième roue du carrosse, laissé à l'abandon, et peu ou pas du tout encadré, sauf à de rares exceptions.

Le résultat est que, à côté des quelques-uns qui deviennent professionnels (le pourcentage par rapport aux nombres de débutants en conservatoire est dérisoire), cela crée un nombre absurde de gens qu'on a consciencieusement dégoûté de la musique, en leur mettant dans le crâne que, et d'une, ils sont mauvais et pas doués, et de deux, le classique c'est juste une pratique austère, spartiate, réservée à une seule élite bénie des Dieux, bref : chi...te.

 

Quand à l'éducation musicale en collège, sauf peut-être prof génial venu de la quatrième dimension, elle reste concrètement axée sur des pratiques basiques, et de moins en moins souvent centré sur du classique : une heure par semaine pour trente élèves, ça semble de toute façon mission impossible. Pour beaucoup de gens, il faut bien avouer  que, ce qu'ils ont fait en musique au collège, c'est comme s'il ne s'était rien passé, une sorte de trou dans leur espace-temps.

 

 

Les explications historico-historiques

 

L'adage selon lequel la musique adoucit les mœurs a été atrocement malmené lorsque on s'est aperçu que les dignitaires nazis étaient de fins mélomanes, écoutant tranquillement Schubert et Beethoven, au calme, le soir, au fond d'un fauteuil en cuir, un schnaps à la main, après une rude journée de travail à Auschwitz. L'utilisation de Wagner, ou des Préludes de Liszt, comme illustrations sonores des exploits du Reich aux infos n'a pas dû vraiment aider à promouvoir l'image de la musique symphonique en France. Et quand, de surcroît, les libérateurs ont amené le jazz avec eux, on peut aisément supposer que, dans l'esprit de toute une génération d'un large public, le classique ait été associé à un monde ancien, effrayant et totalitaire, et le jazz, puis le rock, à ce qui est réellement fun, jeune, moderne, libre, et sans camp de concentration au bout, ce qui est toujours appréciable.

 

D'autre part, la pratique musicale a toujours eu des liens privilégiés avec la pratique religieuse, liens qui peuvent influencer notablement l'esprit musical général. Or, la Révolution française, lancée par l'esprit rationnel des Lumières, en faisant fermer en particulier de nombreuses maîtrises, a contribué à décharner drastiquement la culture musicale dans les églises françaises. Les chants de messe sont devenus d'une pauvreté indigente à côté de laquelle même J'ai du bon tabac fait office de mélodie enchanteresse et ensorcelante, et les qualités de chanteur des curés se sont rapprochées dangereusement de celles de la chèvre.

Pendant ce temps, les liturgies orthodoxes se font toujours à base de chorales et de basses russes à se damner, beaucoup d'imams chantent divinement, et on m'a raconté qu'en Europe du Nord, les fidèles peuvent se lancer dans des chœurs à quatre voix sans aucun complexe.

 

 

L'explication sociologique

 

La musique classique est un truc de riche. La musique classique joue dans le camp des puissants.

Car ce sont d'abord les aristocrates qui ont joués les mécènes, puis les grands bourgeois qui se sont accaparé le classique comme symbole culturel de leur pouvoir au cours du XIXe, avec tout le mépris de classe qui va avec.

Même si, on l'a vu, l'argument financier n'est plus concrètement de mise à l'heure actuelle, dans les représentations sociales cela demeure évidemment une force extrêmement puissante qui reste dans les esprits, surtout dans un pays historiquement révolutionnaire, et qui contribue pour de nombreuses personnes, issues de classes moyennes ou pauvres, à associer le classique à un monde inaccessible, élitiste, pas fait "pour nous".

 

 

L'explication historico-religieuse

 

Dans son (excellent) livre Les musiciens d'orchestre symphonique : de la vocation au désenchantement (L'harmattan), Pauline Adenot chercher à analyser pourquoi tant de musiciens de grands orchestres français semblent, derrière les discours de façade, finalement blasés, désabusés, insatisfaits, quant à leur situation de musicien d'orchestre. Dans sa démarche sociologique, elle est naturellement amenée à s'interroger sur les représentations de la musique dans la société et donc du regard porté sur les musiciens. Elle met ainsi à jour, entre autre, ce qu'elle appelle l'idéologie du don comme point fondamental dans les représentations générales de la pratique musicale ("don" en tant que "qualité innée", hein, pas en tant que pécule envoyé au Téléthon). 

 

Dans sa conclusion, elle précise : 

"Notre recherche a permis de mettre à jour une autre réalité souterraine. Nous avons constaté que le regard porté sur les instrumentistes dans notre société occidentale contemporaine est pour le moins ambivalent, oscillant entre le rejet et la fascination. Il semble bien que ce double regard soit dû aux représentations de la musique et de ses interprètes conçues par les différentes formes de Pouvoir qui se sont succédées en Europe occidentale depuis le début de l'ère chrétienne. Bien conscientes de l'emprise de la musique sur les âmes, ces formes de Pouvoir ont toujours essayé de se l'approprier, de la maîtriser, lui attribuant ainsi probablement bien plus d'influence sur les individus qu'elle n'en a réellement. Notre recherche a ainsi fait émerger des représentations sociales contemporaines sur les instrumentistes encore très imprégnées de ces anciennes conceptions, démontrant à quel point notre société est encore sous l'influence de son Histoire, mais peut-être aussi et surtout de la religion catholique au fondement de ces représentations, tandis que la séparation des Églises et de l'État en France fête son premier siècle. Les représentations sociales qui entourent les instrumentistes sont empruntes de valeurs morales et de mythes qui renvoient plus à des conceptions moyenâgeuses et religieuses au sens large du terme. Le problème du don en est un exemple : il est toujours soit divin, soit diabolique, jamais social."

 

Ainsi, dans cette conception issue du catholicisme, "la musique est le domaine de l'unicité, de l'individuel, du don et de l'inexpliqué", et par conséquent, classante et distinctive.

 

"Les quelques éléments que nous avons mis à jour semblent montrer que les représentation de la musique et des instrumentistes dans les pays d'obédience majoritairement protestante sont davantage positives et entraînent des comportements très différents de ceux qui prévalent dans les pays catholiques. La musique semble être un domaine moins classant, davantage ouvert à l'éducation générale dans la mesure où il participe de la construction individuelle et culturelle de chacun. Ces pays semblent ainsi accorder moins d'importance aux classifications internes du monde musical, permettant ainsi, dans le cas qui nous occupe, la reconnaissance et la valorisation des instrumentistes d'orchestre."

 

 

L'explication par la coupure avec la création contemporaine avec de l'explication historico-historique et idéologique dedans

 

Alex Ross, dans son indispensable livre The Rest is Noise (Actes Sud), nous apprend comment l'esthétique de la musique contemporaine est née après 1945, puis a été soutenue comme outil idéologique du "monde libre" face aux totalitarismes.

 

"À la tête du contingent américain - l'OMGUS : Office of Military Governement, United States [gouvernement militaire américain dans l'Allemagne occupée] - , on avait placé Lucius Clay, connu pour son impartialité, son efficacité et son intégrité. […] Devenu gouverneur militaire, il entendait reconstruire et moderniser l'Allemagne à la façon dont Roosevelt avait modernisé l'Amérique. […]

À ce projet, les responsables de la guerre psychologique des forces expéditionnaires de l'US Army, sous la houlette du général Robert McClure, donnèrent le nom de "réorientation", ce qui sous-entendait la poursuite de fins militaires par des moyens civils, et, s'agissant de la musique, la mise en avant du jazz, des écoles américaines, de la musique contemporaine étrangère et de toute musique susceptible de contribuer à mettre un terme à la suprématie de la culture aryenne. […]

Avec la mise en place de l'OMGUS, la Division de la guerre psychologique évolua vers un Office de contrôle de l'information, qui prit sous son aile toutes les activités culturelles dans la zone d'occupation. Conformément au principe officiel de "réorientation", les experts civils et militaires reçurent pour mission de seconder les infrastructures existantes et d'encourager la création de nouvelles entités tournées vers l'avenir. […]

 

Le programme de l'OMGUS, en matière de musique, était résumé par un document émanant de l'Office de guerre psychologique, intitulé "Instruction n°1 pour le contrôle de la musique". "Il est primordial, est-il écrit, que nous ne donnions pas l'impression que nous essayons d'enrégimenter la culture à la façon des nazis". Au contraire, "la vie musicale allemande doit être influencée par des moyens positifs et non négatifs, c'est-à-dire en encourageant la musique que nous estimons la plus bénéfique et en barrant la route à celle qui nous paraît dangereuse"."

 

Les compositeurs qu'avaient écartés les nazis, ou la musique américaine, furent donc remis au goût du jour ; et furent soigneusement écartés les compositeurs traditionnels comme Strauss ou Sibélius. La promotion d'une musique moderne fut, au début, d'un abord plus compliqué :

"Les mélomanes munichois ne se ruèrent pas sur les concerts de Musica Viva. Le public bavarois semblait réticent à toute musique écrite "dans un langage postérieur à 1900", observa John Evarts, l'un des responsables locaux du Music Control. Voyant que certaines manifestation ne mobilisaient pas plus de trente personnes, Carlos Moseley (qui secondait Evarts, NDDB) décida d'acheter des tickets par centaines et de les distribuer à des étudiants en musique et à de jeunes apprentis compositeurs des environs. […]

 

La cité rhénane de Darmstadt, pratiquement rasé par une bombe incendiaire en septembre 1944, allait accueillir une nouvelle tentative américaine de soutien à la musique contemporaine. […] Les Américains se jetèrent dans l'aventure qui devient l'International Summer Course for New Music, subventionnée à hauteur de vingt pour cent de son budget, par des fonds américains. Les GI et une de leur jeep furent mis à contribution pour monter un grand Steinway de concert jusqu'au château (de Kranichstein, NDDB)."

 

C'est ainsi qu'une institution, qui allait jouer un rôle essentiel dans ce que devrait par la suite être la musique contemporaine, a vu le jour. Et, dès ses débuts, il était entendu qu'il fallait donc se couper des musiques précédentes les plus célèbres pour prendre un "nouveau départ", en prenant Schoenberg comme référence, bientôt remplacé par Webern jugé plus radical - donc meilleur, et promouvoir une musique la plus "avancée" possible dans la modernité.

 

"Certains observateurs officiels commençaient à désapprouver l'orientation que prenait Darmstadt. [...] L'été précédent, en effet, le compositeur et théoricien français d'origine polonaise René Leibowitz - qui voyait en Sibélius "le plus mauvais compositeur du monde" - était arrivé à Darmstdat pour prêcher la bonne parole dodécaphonique, ce qui avait causé un certain émoi parmi les jeunes compositeurs allemands. […]

Comme le rapportait Burns dans son compte-rendu d'activité pour juillet 1949, le contingent français avait une attitude pour le moins dérangeante : "[…] Les tensions entre les français et le reste de de l'école ont été l'un des aspects fâcheux de cette session. Sous la houlette de leur professeur, Leibovitz, les étudiants français sont restés à distance des autres et se sont conduits d'une manière dédaigneuse, allant jusqu'à montrer ouvertement leur hostilité pendant un des concerts. Leibovitz ne représente et n'admet que les styles musicaux les plus radicaux, à l'exclusion de tous les autres, attitude reprise en chœur par ses étudiants." […]

Cela n'était qu'un avant-goût ; l'attitude agressive des suppôts français de Schoenberg préfigurait les lignes de fracture musicale des années à venir. Pierre Boulez allait déclarer que tout compositeur qui n'accepterait pas la méthode mise au point par Schoenberg serait "inutile"."

 

Dans un ouvrage consacré à la musique pendant l'occupation américaine de l'Allemagne, David Monod a écrit que l'OMGUS avait contribué, par inadvertance, à créer cette "ségrégation entre les styles modernes et populaires". Le séminaire de Darmstadt et d'autres manifestations similaires étaient entièrement financés par l'État, les municipalités et les Américains, ce qui les dispensait d'avoir à trouver un public payant. À la même époque, les représentation d'opéras du répertoire et les exécutions des grands classiques de la musique symphonique continuaient, comme pendant la période nazie, sous la direction des mêmes stars de la baguette - Furtwängler, Karajan, Knappertsbush -, et ce, malgré le processus de dénazification auquel ces derniers avaient dû se soumettre.

Il y avait donc, d'un côté, une "aristocratie" de la musique classique à laquelle la dénazification n'avait fait aucun tort et, de l'autre, une élite avant-gardiste qui s'opposait avec une telle force à l'esthétique musicale de la période nazie, et à la notion même de popularité, qu'elle en venait presque à renier le principe du concert public. Entre les extrêmes de la réaction et ceux de la révolution, il n'y avait plus guère de place pour un modernisme populaire et de bon aloi."

 

Ce mouvement devait peser sur toute l'histoire de la musique contemporaine, et il en reste des traces encore fortes aujourd'hui. La mort de Webern, compositeur considéré comme très obscur dans les années 30, allait tout d'un coup porter celui-ci au pinacle, quasiment en tant que prophète (alors même qu'il avait pourtant été en faveur d'Hitler). L'esthétique dominante devait favoriser la dissonance, la complexité, la densité. On alla même, comme Adorno, jusqu'à suggérer que tout retour à la tonalité était non seulement rétrograde, mais fascisant. Il s'agissait alors d'avoir une force morale au-dessus de la moyenne, sans concession, intransigeante.

 

La guerre idéologique contre le communisme n'allait pas aider à calmer le jeu:

"L'Americans for Intellectual Freedom (AIF) recevait en effet, en sous-main, l'aide de l'Office de coordination politique de la centrale de renseignement. Ainsi contrôlée par la CIA, l'AIF était un outil de plus dans la lutte contre l'influence soviétique à travers la mise en avant d'activités culturelle anti-communistes".

Face aux compositeurs soviétiques, auxquels il était imposé, de leur côté, de composer pour le peuple, la musique dodécaphonique allait être politisée pour servir d'"antidote" vertueux. Si on était suspecté d'écrire de la musique trop "facile", la suspicion de communisme venait très vite - ce qui est arrivé à Copland, passé sous les fourches caudines de McCarthy. Il semblerait même, par exemple, que l'argent que Stravinsky a reçu pour monter son oratorio Threni, œuvre dodécaphonique d'un compositeur changeant alors de méthode de composition, proviennent de fonds spéciaux de la CIA.

 

À Darmstadt, les compositeurs ressemblaient de plus en plus à des scientifiques en laboratoires ; et si "liberté" était le mot d'ordre, cette liberté était en fait réservée à ceux qui composaient "comme il faut". 

"Le jeune compositeur allemand Hans Werner Henze, fidèle du séminaire de Darmstadt depuis la première année, en fit l'amère expérience lorsque il fut confronté à l'interdiction plus ou moins officielle de présenter de la musique tonale. Dans ses Mémoires, il se rappelle avec amertume la dérive quasi-autoritaire de l'avant-garde dominante de Darmstadt : "Tout devait être stylisé jusqu'à l'abstraction, partout devaient suinter la confrontation et la protestation. La musique était fossilisée, comme dans le Jeu des perles de verre. La discipline tenait lieu d'orde du jour […] Le public réel de mélomanes, des consommateurs de musique, était totalement ignoré. Tout rapport avec le public qui n'aurait pas tourné à la confrontation ou au scandale était considéré comme une souillure pour  l'artiste concerné qui, de ce fait, s'attirait la défiance de ses collègues. […] Comme l'avait décrété Adorno, la tâche d'un compositeur était d'écrire de la musique qui choque, repousse et soit le vecteur d'une "cruauté sans équivoque".

 

La conséquence de tout cela est une rupture conséquente entre la musique contemporaine et le public, voire même avec beaucoup de musiciens eux-mêmes, rupture qui perdure jusqu'à aujourd'hui, même si le climat s'est, heureusement, apaisé depuis l'après-guerre et les anathèmes bouleziens. La musique contemporaine est devenue l'apanage d'un public plutôt restreint et spécialisé, pendant qu'un public plus large a complètement perdu pied avec la musique "sérieuse" de son temps. Et cette cassure provoque évidemment la perte d'une dynamique et d'une vie musicale publique susceptible de concerner suffisamment largement tout amoureux de la culture et des arts, en laissant le terrain quasiment libre aux seules musiques populaires(3).

 

adorno

T.Adorno

 

 

L'explication par l'idéologie libérale, la hantise du passé et le mythe progressiste

 

Dans la Double Pensée (Flammarion), sorte de prolongation et de reformulation de l'Empire du moindre mal,  Jean-Claude Michéa démontre comment l'idéologie libérale, née initialement des Lumières contre l'emprise de la religion et des guerre civiles traumatisantes qui en ont découlé, a évolué et, sans frein, s'est dégradée vers un individualisme rationnel, supposant la capacité de chacun d'évoluer selon son intérêt bien compris, ruinant toute morale commune, remplacée par le Droit supposé axiologiquement neutre. Cette vision de l'Homme mène, politiquement, et dans le même temps, à l'avènement du Libre Marché et du tout-économique, à la mythologie du progrès et à l'utilitarisme. Ce courant de pensée englobe tout à la fois ce qu'on appelle maintenant la droite et la gauche, les uns en privilégiant certains aspects que les autres repoussent et vice-versa (je résume les livres à la hache, que dis-je, à la moissonneuse-batteuse).

 

La musique ne me semble pas échapper à cet utilitarisme : elle doit être efficace, servir à danser, servir à se délasser dans sa voiture ou dans le métro au retour du travail, servir à porter un texte ou à faire l'ambiance d'un film, etc. Cet utilitarisme rationnel issu du libéralisme, tel que le décrit Michéa, me semble être un frein profond à une autre écoute de la musique, une écoute de la musique pour elle-même, coupée de toute fonction autre qu'une simple contemplation (si tant est qu'on puisse contempler du sonore, mais c'est un autre débat). 

La musique a cette particularité d'être immatérielle, impalpable et porteuse d'aucun sens tangible ; même si elle a besoin concrètement d'interprètes ou d'un support audio, ce qui se passe lors de l'écoute est uniquement intérieur, captation d'un message invisible et indescriptible - quand la lecture d'un livre s'appuie en continu sur des signes concrets écrits sur une page, et qui ont une signification réelle. Un livre, un film, une pièce de théâtre, décrivent une vision du monde explicite à laquelle se raccrocher, même si en seconde analyse existent aussi des courants plus souterrains et indicibles au cours de la lecture. Mais la sensation d'inutilité en musique me semble dans ce cas être décuplé, éloignant l'homme libéral rationnel de cette activité insaisissable, peut-être l'art le plus directement branché sur ce qu'il n'y pas de contrôlable rationnellement en soi.

 

De même, Michéa décrit l'homme libéral comme un Orphée des temps modernes (Le complexe d'Orphée : La Gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès), qui, tenaillé par l'idée que non seulement le progrès est univoque, mais que c'est un Bien absolu, a une incapacité à se représenter des éléments du passé comme possiblement positifs et préférables à ceux du présent. Selon le mythe du Progrès, le passé est nécessairement source de conservatisme attardé et d'archaïsmes, toute tradition est un frein à l'émancipation et à la liberté, tout tabou ancien se doit d'être dissous, afin d'être moderne, condition du bonheur. C'est précisément cette mythologie du progrès qui semble bien se révéler dans toute sa splendeur quand Boulez affirme l'"inutilité" de compositeurs qui n'écriraient pas selon les méthodes dodécaphoniques.

 

Dans ces conditions, il me semble assez clair que la musique classique a tout pour déplaire ; car si un livre ancien peut-être ré-édité pour être lu sur un Ipad, si un film ancien peut-être vu via un disque Blue-Ray, si le sens de ces livres et films peuvent toujours être ré-interprétés à l'aune de la société présente, une œuvre de musique classique nécessite encore d'être jouée à l'ancienne, sur des instruments qui ont plusieurs siècles (à l'heure de l'informatique musicale !), avec des partitions posées sur un pupitre, selon des techniques transmises de bouche de druide à oreille de druide (alors que les consoles de DJ, ça a une autre gueule quand même, ça, c'est moderne !), et son sens ne peut pas être modernisé puisqu'elle n'en a pas, de sens !(4) 

Cela reflète aussi assez exactement ce que raconte Alex Ross ci-dessus : alors que la musique a suivi pendant des siècles une lente évolution, les styles se succédant aux autres selon des processus de maturation continus, l'après-45 a vu naître cette boulimie de "modernité", volonté explicite de rompre radicalement et brusquement avec les traditions passées.

 

Les traditions classiques sont ainsi le plus souvent vécues comme des carcans oppressifs, des reliquats d'un monde révolu et dépassé, d'une époque de morale, celle où on portait des perruques poudrées et on disait "monseigneur" - loin du fun moderne, et de la liquidité constante des modes et du goût du jour.

 

Enfin, la liberté individuelle comme seul mot d'ordre suscite le relativisme culturel, pour lequel le droit de chacun d'aimer ceci ou cela conduit à penser que ce critère d'appréciation personnel est le seul qui vaille la peine ; de cette manière, si tant de gens aiment Sardou, on peut considérer que c'est que ça doit être largement aussi bien que du Beethoven. Il devient ainsi très difficile d'expliquer comment la musique dite classique possède une richesse particulière, non seulement parce que cela heurte les sensibilité personnelles et le droit d'aimer ce qu'on veut (même si ce n'est pourtant pas cela qui est en cause), mais aussi parce que le fait qu'il y ait une richesse potentielle ou non dans une musique n'est au fond même plus un critère véritablement intéressant.

 

 

Courage, vous êtes presque arrivé au bout

 

Résultat de tout ça : le classique en France part avec un handicap, non seulement en terme de public, mais même en terme d'esprit musical chez les musiciens eux-mêmes.

 

Et, en même temps, je suis persuadé qu'il manquerait pas forcément grand-chose, un coup, soit de pouce, soit de pied bien placé, même de bol si ça se trouve, pour qu'un grand nombre de gens osent aller au concert et s'aperçoivent qu'ils peuvent potentiellement adorer ça. Au fond, c'est juste qu'il leur manque les clés qui permettraient d'ouvrir les portes, dont le battant à été longuement mais sûrement repoussé, dans un couinement de gonds mal graissés, par ce qui constitue les points développés ci-dessus, comme autant de verrous inconscients (quelle métaphore pourrie, mes aïeux, quelle métaphore pourrie). 

Du coup, le classique est devenu un monde extérieur, fermé, bizarre et bigarré, plein de noms inconnus, avec sa propre économie de marché et son propre marketing interne qu'on a du mal à interpréter, avec une nomenclature parfois difficile à déchiffrer (ha, les notes de programme des concerts…), avec des us et coutumes qui semblent étrangers et lointains, un monde qui s'auto-entretient dans un entre-soi restreint apparemment satisfait. 

 

Que faire, alors, me direz-vous ? 

On ne change pas l'esprit d'un pays en deux coups de cuillère à pot.

Mais, enfin, de plus en plus d'initiatives vers les enfants voient le jour, et en général les gamins marchent à fond (plus il sont jeunes plus ils marchent à fond) ; les grands orchestres ont tous maintenant, je pense, leurs actions pédagogiques propres, qui permettent à des classes de venir assister à des répétitions, ou à des concerts. La pédagogie dans les conservatoires évolue aussi progressivement - mais c'est hélas en parallèle avec des coûts d'inscription souvent prohibitifs et des listes d'attente pour les débutants parfois décourageantes. Le succès des DVD de Zygel pourraient donner des idées à d'autres. Certains festivals connaissent de beau succès (Nantes, Montpellier), même si on reste loin des Proms.

 

Sinon, peut-être ouvrir un blog, par exemple, qui parlerait de musique, ça pourrait être une idée, à la rigueur. On verra. 

Oh, wait...

 

 

 

(1) Sauf quand Klari, du klariscope, est présente dans la pièce. La Cité de la musique devrait l'embaucher d'urgence.

(2) Matinale du 26/01/12. On pourrait également comparer, par exemple, les réactions à la mort de Gustav Leonhardt, à celles à la mort de Théo Angelopoulos.

(3) Quant au jazz, ou aux traditions de l'Inde, d'Iran, etc.,  j'avoue ne pas savoir estimer leur réelle pénétration dans le public.

(4) Par contre, c'est ce qu'on essaie de faire à l'opéra, en multipliant les mises en scène toujours plus "modernes", afin d'"actualiser" les opéras anciens.

Par Djac Baweur - Publié dans : De l'Art musical et autres balivernes symphoniques
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Commentaires

ha ouais c'est long, bon je reviendrai. Mais même long c'est un plaisir de voir un nouvel article sur ce blog qui sert à que dalle, mais pas que. ;o)

Commentaire n°1 posté par rififi le 03/02/2012 à 17h04

Prem's !

 

(et maintenant, je m'env ais lire ton billet !)

Commentaire n°2 posté par klari le 03/02/2012 à 17h04

Ratééééé ! :op

 

(prends ton temps, rififi. On sait bien tous les deux qu'il va de toute façon rester longtemps en page d'accueil...)

Commentaire n°3 posté par Djac Baweur le 03/02/2012 à 17h06

Bon. Euh, j'ai pas tout lu

(j'ai craqué vers Michea)

Commentaire n°4 posté par klari le 03/02/2012 à 17h57

J'ai tout lu!

Cher Monsieur Djac, sachez que je suis de tout coeur avec vous dans cette lutte quotidienne!

L'été dernier, nous avons pu faire écouter un morceau de musique classique par soir à 30 adolescents blasés... Et ils en redemandaient!

Pour les faire aller au concert, là, c'est une autre histoire...

Commentaire n°5 posté par Tangee le 03/02/2012 à 18h46

La Flash mob à la Gare du Nord, cela a déjà été fait : http://www.youtube.com/watch?v=1F74gOxUNeA

Le public du classique réserve plein de surprises. Hier, une dame finissait son verre de rouge pendant un acte de Manon à Bastille. Un autre devant moi terminait tranquillement de rédiger son SMS alors que la musique avait déjà commencé. Au contraire, l'autre jour à Pleyel, mes deux voisines (sensiblement plus âgées) m'ont timidement demandé de les renseigner sur les instruments à vents clarinettes/hautbois/bassons.

Si je n'avais pas eu à un moment donné quelques personnes dans mon entourage qui avaient suivi des cours de piano (et d'autres instruments) depuis leur plus tendre enfance et sans quelque bonne fée http://kozlika.org/ je ne serais probablement jamais allé à l'Opéra ou à Pleyel...
(Ah et il faut aussi remercier Stanley Kubrick pour l'initiation à la musique classique que constituent ses films.)

Commentaire n°6 posté par Joël le 03/02/2012 à 19h00

En regrettant de ne pas habiter Nantes cette semaine, je prends ma première pause...  déjà en tant que musicienne amateur, instrument à vent, je me place en infériorité par rapport à vous,  alto dans un grand orchestre ou à l'Opéra ? forcément, nos instruments sont inférieurs, peu nobles, ils découlent des fanfares de la Révolution, c'est peuple, prolo chez les mineurs ou les Chemins de Fer !... Est-ce que les instrumentistes à cordes ne se placent pas eux-même au-dessus des autres ?... aucun échange, aucun projet de concerts en commun cordes-vents dans les Ecoles de Musique Agréées, Conservatoires, au moins en Ile de France; les Harmonies qui sont pourtant dirigées depuis trente ans au moins par de vrais professionnels, sont toujours autant ignorées, voir méprisées par ces musiciens , même cgez les  amateurs de deuxièmeannée de violon par exemple, on sourit, c'est ridicule; pourtant nous retournons régulièrement en cours ou stages, et possèdons parfaitement le solfège et la théorie de la musique; certains composent . Un orchestre sans instruments à vent manque de couleurs et les gens tout simples sont habitués à une musique tonique, surtout jouée avec passion; ce qui est loin d'être le cas, j'ai par exemple un mauvais souvenir de l'Orchestre de l'Ile de France venu faire deux heures, l'oeil sur la montre, sans sourire ni saluer, sans bis... Quand nous donnons nos concerts joués avec coeur, très répétés et sans canards... les gens viennent, aiment, les enfants écoutent, dansent et viennent toucher les instruments à l'entr'acte...  au dernier nous avions dans la salle quinze enfants de 4 à 14 ans...  je continue ma lecture, merci, bon week-end !

Commentaire n°7 posté par sittelle le 03/02/2012 à 19h37

>klari : juste quand ça devient vraiment intéressant... Mais c'est pas grave, c'est comme le pot-au-feu, c'est meilleur la deuxième fois.

 

>tangee : mais oui ils peuvent adorer ça, si en plus on leur fait découvrir les Stravinsky/Chostakovitch/Prokofiev/and Co, ça psoe aucun problème !

 

>joel : ha, merci pour la vidéo de la gare du Nord. Mais tu remarqueras que ce sont des étudiants ou des amateurs, on en est pas encore à l'orchestre pro, comme l'orchestre de Copenhague  !

Pas que les musiciens voudraient pas, d'ailleurs, mais du côté des admins, là...

 

>sittelle : je me suis laissé entendre dire qu'en Allemagne, il y a en effet bien moins de distance et de différences entre les musiciens des divers instruments...

Et ce que vous décrivez rejoint ce qu'explioque Pauline Adenot : chez nous, le classique classe et distingue - au lieu de regrouper.

Commentaire n°8 posté par Djac Baweur le 03/02/2012 à 20h31

J'aurais juré, mais je l'ai peut-être rêvé,va savoir, que Djac a réagi ainsi quand on lui a annoncé avoir pris des billets pour ce (fabuleusement historiquement génial) concert berlinois :

"Mais tu fais ch*** avec tes concerts !" (fin de citation)

(ton article n'explique pas comment ce mystérieux Djac a pu - inexplicablement - réagir ainsi)

(moi je dis, heureusement qu'il y a des mélomanes de bonnes volonté qui en traînent d'autres au concert)

(parce que sinon, tu serais le premier à ne pas aller au concert)

(et tu ne pourrais donc pas avoir pu écrire cet article)

(voilà)

(c'est tout)

Commentaire n°9 posté par klari le 03/02/2012 à 22h36

Bravo pour l'article, vous savez, en enlevant les quelques traits d'humour (de l'humour dans un article sur la musique classique ? Mother of gouda !) et les quelques coquilles, c'est un dossier qui gagnerait à atterrir sur le bureau de certaines personnes bien placées ! Ce genre de rapport manque un peu, ne serait-ce que pour faire réfléchir le musicien classique, fonction qu'il oublie trop facilement lorsqu'on le place au 72è pupitre d'un orchestre professionnel !

J'ai participé à cette flashmob Gare du Nord (ouioui je suis étudiant), elle ne manque pas d'intérêt en cela justement que ce sont des jeunes qui jouent, qui montrent qu'il existent, qu'ils sont tout sauf ringards et qu'on peut s'éclater en jouant du Bizet (cela dit jouer trois minutes du Bizet ce n'est pas jouer 50 minutes de Mahler, c'est sûr). 

Cependant je suis d'accord que ce jour là on a pas goûté à une performance génialissime, du fait de l'organisation du flashtruc: la plupart des musiciens se sont rencontrés une heure avant le flashmachin, même si le noyau dur des musiciens faisaient partie de l'Orchestre Fr des Jeunes. Je vous renvoie d'ailleurs à cette flashmob-ci, antérieure à celle de la GdN faite par les gens de l'OFJ, qui sont très rigolos en vrai! http://www.youtube.com/watch?v=c9JTRarxUXI

Désolé de la taille de mon commentaire !

 

Commentaire n°10 posté par Ecarter E. Carter le 04/02/2012 à 11h11

Haaaa, ça c'est du post, on en redemande.

Et merci pour  les vids, les liens, les comms des gens...

Braiffe, voilà que je bats ma coulpe: depuis des lustres, c'est mon paternel qui m'amène dans des concerts "classiques" (il est assidu), bon j'ai aussi du mal à aller aux concerts pops, m'a fallu une sacrée dose de courage pour en faire un récemment après des années de silence..

Commentaire n°11 posté par elihah le 04/02/2012 à 12h51

Whoouu ! Post nourrissant pour saison froide ! Je relirai ça au calme :-)

Commentaire n°12 posté par brendufat le 04/02/2012 à 17h42

Bonsoir !

Merci pour cette large mise en perspective.

J'avais deux rebonds, mais l'un d'eux s'est perdu pendant la (seule) pause que je me suis accordée.

Le second est tout simple : le mot de Boulez dans la Revue musicale, cité deux fois ici, était formulé autrement.

« Tout musicien qui n’a pas ressenti – nous ne disons pas compris, mais bien ressenti - la nécessité du langage dodécaphonique est inutile. Car toute son œuvre se place en deçà des nécessités de son époque »

Ca n'écarte pas, bien sûr, les généreuses brassées de mépris dont il a gratifié ses collègues, mais le propos était plus subtil que le pour ou contre, puisqu'il demande juste de sentir la fin d'un monde, pas d'adhérer à cette solution en particulier.

Bonne soirée !

Commentaire n°13 posté par DavidLeMarrec le 05/02/2012 à 21h23

Je vous aime ♥

Commentaire n°14 posté par Nodamin le 05/02/2012 à 22h15

Pas faux, ce que vous dites de l’état médiocre de la musique classique en France, et je vais passer votre article à un prof de zique

 

Mais vous passez trop vite, en une demie ligne et sans la nommer, sur la Folle Journée à Nantes. Grand succès populaire, nettement moins de mémères à vison et de spécialistes auto-proclamés prou-ma-chère, beaucoup plus de passionnés. Folle Journée qui, à cause de son succès et aussi du choix éthique de René Martin, a essaimé dans des villes moins grandes des Pays de Loire. Folle Journée retransmise sur Arte et, intégralement, sur France Mu.

 

Et nos musiciens ne sont pas tous collet serré : voir cette vidéo :

 

http://www.youtube.com/watch?v=5tn51J7lGuQ

 

Des gosses qui s’amusent !

Commentaire n°15 posté par Pierre-Marie Bourdaud le 06/02/2012 à 10h34

le jour où je suis tombée par hasard sur ce blog, j'ai vraiment eu beaucoup de chance, ce n'est pas du cirage de pompe en bonne et dûe forme, c'est vraiment avec le sourire !!!!!!!

Commentaire n°16 posté par amélie le 06/02/2012 à 19h15

>klari  : le contexte ! le contexte ! Il faut replacer dans le contexte ! Un harassant harcèlement en continu pendant des jours ! Il faut comprendre ! Le contexte !

 

>Ecarter : et oui, c'est super de faire ce genre d'action, faut renouveler ! Mais il y a encore un pas à faire avant de voir un orchestre professionel considérer que ça peut être bon pour son image - pour l'instant, on laisse ça aux étudiants, c'est normal, c'est les vacances, c'est potache, tout ça, mais un "vrai" orchestre, ça doit être classieux.

 

>elihah : (en vrai, la près' du Djibi's fan club, on t'a reconnue). Bah, après individuellement, il ne s'agit évidemment pas d'accuser qui que ce soit. On s'humecte dans un certain bain culturel, on peut s'interroger sur ce bain-là, mais perso on a chacun nos diponibilités, nos aversions, nos préférences (à faire autre chose), etc.

Allez, hop-hop-hop, tu vas t'en faire d'autres des concerts ! :o)

 

>Brendufat : une vraie tartiflette vrituelle ! :o)

 

>DavidLeMarrec : Bonsoir à vous (mais pas le même soir ! :o) )

Mmmmoui m'enfin bon "nécessité du langage dodécaphonique", ça veut quand même dire ce que ça veut dire. Et le concept d'"utilité" en Art me laisse perplexe... De quelque manière qu'on le tourne, ça reste quand même du terrorisme intellectuel ou alors je suis la Reine d'Angleterre.

Précisons qu'il ne s'agit pas du tout ici (de même qu'Alex Ross) d'accuser le dodécaphonisme lui-même - mais le mouvement qui a voulu imposer un style, ultra-intellectualisé, et a rasé en son temps quasiment toute tentative de faire autrement (entre tonal et dodécaphonique, on a des milliers de manière de faire de la musique sans retomber forcément dans des formules archi-rebattues - et on a bien le droit de souhaiter que la musique soit d'abord faite pour émouvoir d'une manière ou d'une autre, que pour réaliser des "progrès" comme d'autres font des recherches en physique des particules).

 

Dans des sociétés antérieure qui avaient un fort sens d'une morale commune, je ne crois pas absurde de penser que c'est cela qui tendait à créer dans un style commun ; dans une société démocratique et laïque telle que la nôtre, les morales sont privatisées et individualisées (on peut discuter ce que ça a de bon et/ou de mauvais, mais c'est un autre débat), cela induit un foisonnement de styles musicaux individuels. Vouloir imposer un style unique, par anathèmes et appel à un soi-disant sens du progrès, il me semble que ça n'a pas de sens.

 

(et si votre premier rebond vous revient, n'hésitez pas !)

 

Nodamin : ha, carrément ! wow

 

>PMBourdaud : oui, c'est évidemment formidable, ainsi que le festival de Radio-France de Montpellier en juillet. Mais ils tournent à 100000/120000 spectateurs (c'est déjà très bien), la diffusion sur France Musique concerne une audience assez faible, et Arte est... franco-allemande  - on est donc loin des 12 millions des Proms britanniques !

(et de cette ferveur à chanter en chœur, juste, et surtout, en rythme !)


Cela signifie bien deux choses concomittantes :

- l'esprit musical est sous-developpé en France ;

- mais il semble que la demande et l'envie de le développer soit à portée de main !

 

>Amélie : alors, sourions tous en chœur ! :o)

Commentaire n°17 posté par Djac Baweur le 06/02/2012 à 21h10

Oui, beaucoup d'orchestres à vents de haut niveau viennent en France des USA, Allemagne, Danemark, Grande-Bretagne, très rigoureux et impeccables; mais qui le sait ?!  Il y a un excellent compositeur néerlandais Jacob de Haan qui nous sort du répertoire de musiques de films actuels ; j'aime bien The blues factory : http://www.jacobdehaan.com/fr/ écoutez le si vous voulez, pour franchir un peu la frontière !

 

 

Commentaire n°18 posté par sittelle le 10/02/2012 à 20h34

On pourrait faire le même parallèle avec la peinture, les gens en sont restés à l'Impressionisme, ça les rassure; dans les deux arts,  musique et peinture, les autodidactes ne sont pas étouffés par des cadres et peuvent laisser aller leur créativité, et ça produit souvent de belles oeuvres, qui font des pistes neuves. Bon week-end

Commentaire n°19 posté par sittelle le 10/02/2012 à 20h44

L'explication par la sociologie, la politique culturelle, la religion... et l'explication par la musique, vous y avez pensé ? Et si la musique classique était ringarde tout simplement parce qu'elle a été écrite il y a 100 ans ou plus ? Si les goûts du public changent en matière de fringues ou de littérature, pourquoi ne changeraient-ils pas aussi en ce qui concerne la musique ?

Commentaire n°20 posté par Papageno le 11/02/2012 à 17h48

Alors le Parthénon, Michel-Ange et un arbre comme le Gingko biloba sont ringards ! mais beaux...

Commentaire n°21 posté par sittelle le 11/02/2012 à 18h26

Les goûts musicaux des gens peuvent en effet changer, tout le monde ne peut peut-être pas aimer la musique "classique" (beurk! j'aime pas ce terme...) mais encore faudrait-ils qu'ils en aient déjà écouté! Et puis, Papageno, toute la musique "classique" (beurk! j'aime pas ce terme...) n'a pas été écrite il y a plus de cent ans. Et les gens n'aiment pas que ce qui est récent, y a qu'à voire le succès des tubes des années 80 (ça a trente ans, mais tout le monde aime... ou pas!)

Mais les gens ne veulent pas, ou n'osent pas écouter de "classique" (beurk! [...]) à cause de l'image bien imprimée qu'ils en ont dans leur tête! 200 musiciens qui font des gueules d'enterrement devant un vieux qui fait plein de gestes et de grimaces, des vieux bourgeois qui dorment en guise de public et une musique calme, lente, ch..., triste ou au contraire cul-cul. Alors que de l'autre côté -le côté obscur de la musique?-, on a des gratteux, un batteur, et bonhomme qui chante et une foule qui saute, une musique forte, rythmée, et facile à retenir, le tout dans une ambiance de folie! Forcément, il y a quelque chose qui paraît plus... accessible et qui fait moins peur. Ca, c'est le problème de forme. Mais je ne pense pas qu'il n'y ait de problème de fond: la musique "classique" ([...]), même écrite il y a plus de cent ans, est très bien telle quelle. Et énormément de gens sont en mesure de l'aimer mais n'osent pas s'en approcher: la preuve, demandez à des gens s'ils aiment la BO d'un film (Star Wars, Le seigneur des anneaux par exemple sont très populaire et en ce moment, Sherlock Holmes d'Hans Zimmer cartonne!). Demandez-leur s'ils connaisent Ravel, Stravinski, ou d'autres compositeurs du 20ème dont les musiques de film s'inspirent énormément. Je suis sûr qu'ils apprécieraient ces musiques-là si seulement ils osaient l'écouter. Les fans de zic électronique adorent les reprises (ou massacre) de classiques d'Era par exemple, mais n'oseront jamais écouter les originaux (alors que Carmina Burana, version orignelle, envoie beaucoup plus de steak que The Mass d'Era)

En tout cas, m'sieur Djac (dont j'admire le blog -fayot!-), j'attendais enfin de trouver sur internet un blog qui traite du problème de non-écoute du "classique" ([...]) aussi intelligemment sans être chiant! Mais une petite question me taraude après la lecture de beaucoup de posts de votre magnifique blog m'sieur Djac: tu...euh. vous? n'écoutez que du classique et méprisez les musiques populaires, où êtes-vous ouvert à ces musiques bas-de-gamme? Pour ma part, j'écoute autant de Metal, rock, variétoch, trad que de baroque, romantique, moderne et contemporain! (peu de style classique... mais beaucoup de musique "classique")

Commentaire n°22 posté par Chon le 11/02/2012 à 19h06

Ah oui, c'est long ^^ Mais juste !!!!!  Et puis bon, le micro blogging ca va deux minutes : quand on a des choses à dire, les longs articles sont utiles !!! Donc oui, installé dans le canapé, j'ai eu le temps de fumer 2 clopes etc...

En voilà un billet interressant, qui s'étoffe de références dans la dernière partie !

Nous allons très souvent à Pleyel et ailleurs (et c'est assez dépitant l'image que procurent à ceux qui vont au théâtre, au concert classique, à l'opéra, toute ce lourd héritage de pré-supposés sur la culture "bourgeoise" cf. Bourdieu ou Intouchables) Bon, et bien, on se sent pas déconnectés du reste du monde quand on va là où les bourgeois poussiéreux tuent le temps : ca ne nous empêche pas d'apprécier aussi le dernier Cohen ou Metronomy, et d'apprécier la culture dite plus "populaire"... Dommage donc que certains réfutent d'emblée, a priori, tout ce qui tourne autour de cet inaccessible culture classique (en peinture, c'est idem...)

J'adhère notament à l'explication historico-historique : la laïcité bien française (pays majoritairement athée, contrairement à nos voisins ...) et le rejet massif de tout l'aspect religieux après la révolution a en effet contribuer à ficher comme valeur rétrograde tout ce qui était lié à l'église et au religieux, et....iposo facto le classique... Et depuis c'est ancré au sein de notre société.... Et cela rejoint l'explication socio : il n'y a qu'à revoir intouchable pour comprendre en effet le point de vue très clivant sur l'opera, l'art contemporain, la musique classique...

M'enfin, bref, j'arrête là : je ne  vais pas faire un com aussi long que le billet lui-même bon sang (il serait bien moins interressant en plus)

Bravo donc ! On se retrouve au pique-nique du Waldbuhne ? (on pourra se faire des pique-niques à la vilette aussi avec l'arrivée du philarmonique ) ou à la terrasse du Dorémi aux beaux-jours ? Et nous, on le revendique, on est pas ringard (enfin, on croit) et on aime le classique, sans être aussi érudits que la rédactrice des programmes de Pleyel ^^)

Rick Panegy (et Pick Philip)

Commentaire n°23 posté par Rick et Pick le 11/02/2012 à 20h12

Merci, c'est très intéressant.

Il y a une question que je me demande la réponse. Si vous l'avez, monsieur Djac :

Antan, avant notre maintenant dont vous vous plaignez, les gens y zécoutaient de la musique savante, ou ils aimaient la musique populaire ?

Quand j'imagine mes ancêtres, je les vois plutôt en train d'écouter, chanter et danser, je sais pas, une bourrée ou une chanson de pêcheur, dans un port.

Y a-t-il vraiment un changement dans les pratiques actuelles ? Des chiffres, des chiffres !

Est-ce qu'on ne préfère pas, de tous temps, la musique auquel on participe ? Par le chant, la danse, le corps. Parce que, pour moi, la musique est certes immatérielle, mais elle est bel et bien physique. Nous ne la voyons pas, ne la touchons pas, mais elle résonne dans notre corps par vibrations. C'est important, non ? cet aspect. Ça vibre dans les oreilles, dans l'ensemble du corps.

En dansant, par exemple, on la perçoit mieux, j'ai l'impression. La musique est mouvement.

Dans un concert classique un auditeur est bien trop souvent dans un carcan, me semble-t-il.

Difficile de parler, de bouger d'un millimètre. Respect paralysant.

Le chant, c'est quand même parler ensemble, partager une émotion.

(tiens ! le rap d'origine griot !)

Et là, on a juste : je chante / toi, t'écoute.

Alors, qu'à un concert de musique populaire, tu peux te lâcher, et même si tu chantes faux, même si tu frappes mal dans tes mains (en France, on est fort pour ne pas savoir battre une simple mesure).

Je pense qu'en France, on manque terriblement de liberté en matière de pratique de musique

et par conséquent la mince liberté qu'apporte la musique populaire est très appréciée.

Par exemple, (c'est le bordel ma pensée, j'espère que vous suivez, monsieur Djac), on dit « jouer » de la musique, mais où voit-on des personnes « jouer » dans l'autre sens du terme, s'amuser. Dans les musiques populaires, me semble-til.

Le côté ludique, faudrait se pencher dessus. Il est où, le plaisir ?

Commentaire n°24 posté par Oblivion le 13/02/2012 à 12h01

C'est malin, avec ce sous-titre décourageant, il m'a fallu trop de temps pour me décider à te lire (en revanche, j'ai pas eu le courage de me taper les commentaires, j'avais pas pris ma bière et voilà). Tu es fort, très fort, c'est une bien belle analyse. Bravo de toutes mes mains !

Que moi j'aime ramener ma fraise et que je me rappelle avoir lu un jour qu'il y avait aussi un facteur linguistique. Que le français est une langue pauvre d'un point de vue sonore, ce qui explique notre surdité en matière et de langues étrangères et au rayon musique. Et pour avoir échangé beaucoup dans des pays anglo-saxons durant mes années collège, je pense que le facteur éducatif est le plus gros désastre. Aux States, chez la Reine, en Allemagne et au Danemark, l'orchestre amateur est présent dans tous les établissements, et on ose y jouer même si on sait peu jouer, de même qu'on ose plus se risquer dans les autres langues sans forcément bien connaître leur grammaire.

Je pense que les français sont sourds depuis bien longtemps (et comme on est gouvernés par des ploucs ça risque pas de s'arranger, pourvu que ça change... si ça change...). Mais effectivement, tout le fonctionnement élitiste et pyramidal de toutes nos structures, ça pour modifier les habitudes... c'est assez décourageant comme constat. Mais bon, youpi, et longue vie aux contre-temps !

La second violon lambda te salue très bas.

Commentaire n°25 posté par Nekkonezumi le 13/02/2012 à 19h44

>Rick et Pick : c'est ça qu'il faut faire, piquer les places aux bourgeois et pas leur laisser le monopole ! ;o)

 

>Chon : tout à fait d'accord. Le public (français) est retenu essentiellement par une image négative - et non par sa réelle capacité à aimer ou non.

 

Sinon, j'écoute assez peu de variété/rock/autre (même si j'aime du Pink Floyd ou Kate Bush, par exemple), mais c'est sans aucun mépris. C'est juste qu'il y a différent type d'écoute, différents moments et opportunités, donc différent type de musiques. ;o)

 

>Papageno : pour moi, l'argument ne tient pas (et se trouve dans la droit ligne progressiste que je pointe dans l'article), pour plusieurs raisons : 

 

- si la musique d'il y a 100 ans est éventuellemnt vue comme ringarde, celle écrite il y a 10 ans est vue comme totalement extra-terrestre (Glass excepté). Comme quoi l'âge ne fait rien à l'affaire, et c'est sur la musique "sérieuse", celle qui se proclame comme objet sonore auto-suffisant en tant qu'œuvre d'art, que se pose le problème - pas sur sa datation.

 

- si la musique d'il y a 100 ans était, par essence, ringarde, comment expliquer que dans tant d'autres pays les gens ne la voient pas du tout comme telle ? À moins de supposer qu'ils sont en fait tous ringards sauf nous, le problème est donc ici non pas du tout une supposée essence ringarde d'une musique datée, mais la perception de la musique spécifiquement en France.

 

- on a vu comment un film comme Tous les Matins du Monde avait déclenché une vague de succès pour la musique baroque, qui depuis pas mal d'année a connu un engouement public incomparable - public parmi lequel beaucoup de gens qui n'appréciait pourtant pas plus que ça, au départ, la musique "classique" dans son ensemble. Si la musique ancienne perdait mécaniquement son intérêt pour cause d'ancienneté, ce fait n'aurait pas même été possible.

 

- il suffit de faire l'expérience de faire écouter de la musique "classique" à des enfants très jeunes, pour les voir fascinés, l'imagination aussitôt en éveil.

Cela montre qu'un contenu musical pur (sans autre support que lui-même) est potentiellement universel et intemporel. En effet, un objet sonore perfectionné ne "dit" rien, et n'est finalement pas réellement attaché à son époque ; si les caractéristiques de l'époque influent évidemment sur le mode de facture de l'œuvre musicale, dès lors qu'elle est produite, les notes et leur relation dont elle est constituée, acquièrent leur logique propre, leur vie propre.

Un motet de la Renaissance, vu autrement que comme objet musicologique (ou que comme objet catégorisé à la Fnac), mais uniquement en terme d'agrégat sonore raffiné parmi d'autres, n'a rien de particulièrement plus ancien qu'autre chose. Les notes du motet ne "disent" pas la Renaissance, contrairement à un écrit ; c'est un peu ce que ressentent les enfants, qui, sans encore de préjugés via des connaissances historiques ou des enjeux soicaux intériorisés, prennent le son comme il vient.

Le contrepoint de la renaissance fabrique de la magie sonore, mais ne raconte pas son époque : c'est juste du contrepoint, un aspect musical, poussé à la perfection.

 

- on vit à une époque où tout va très vite, spécifiquement en terme de modes, via le marketing qui impose, pour faire marcher le commerce, que tout doit se renouveler constamment - y compris en matière d'informations quotidiennes, à la radio ou au 20h. Ces cycles hyper-rapides tendent rapidement à nous faire oublier que le temps humain est bien plus long que cela, et que l'évolution des sociétés, sous la surface de superficialité des goûts du jour volatils, est bien plus lente.

 

100 ans, mais ce n'est rien ! C'est quasiment la vie d'un Homme ! Idéologiquement et politiquement, nous sommes encore dans la séquence initiée par la révolution française - ça nous porte, en terme de musique, à la période classique/pré-romantique !

Et puis il y a 100 ans, on avait Debussy, Bartok, Schoenberg, Stravinsky - autant de langages musicaux bien plus "avancés" que ceux utilisés pour la pop/variétés si prisée massivement par le goût du jour...

 

- Enfin, s'il fallait réellement abdiquer devant les effets de la mode (liquidité du changement perpétuel, directement adossé au Libre Marché), alors il faudrait assumer jusqu'au bout, et laisser tomber violon, piano, alto et composition pour faire du rap (ou de la chanson style Vincent Delerme).

 

>Oblivion : respect paralysant... Tss...

Est-ce que tu te sens obligée de danser sur ton siège quand tu écoutes des gens parler sur une scène lors d'une pièce de théâtre ?

Est-ce que tu te sens frutrée de pas pouvoir applaudir et hurler toutes les cinq minutes pendant un film au cinéma ?

Est-ce que tu te sens paralysée de devoir tenir un livre et faire silence pour te concentrer sur la lecture quand tu lis du Stendhal, du Proust ou le dernier Despentes ?

Est-ce que tu te sens obligée de sortir un briquet allumé et le pencher de droite et de gauche quand tu contemples un tableau ?

 

Tout ce que tu accorderais naturellement à d'autre arts, voilà que tu le refuses à la musique. En cela, tu es bien franco-française... :o)

 

Que la musique soit un support pour d'autres types d'écoute, festif notamment - c'est évident. Mais en posant que ce serait son rôle naturel, tu sous-entend que qu'écouter de la musique comme on contemple une œuvre d'art ou comme on lit de la littérature, ne serait pas naturel, artificiel, bridant, paralysant.

 

Ben c'est tout le problème avec l'association, consciente ou inconsciente, de la musique avec le religieux ; pour un esprit athé, moderne, libéral, la tendance sera en effet de jeter le bébé avec l'eau du bain, c'est-à-dire la musique avec le religieux.

 

Le son a toujours été considéré comme assez mystérieux, et associé au sacré ; cela ne gênait pas du tout tes ancêtres pendant des siècles, d'écouter, à l'église, des cantates, de l'orgue, des motets, du chant grégorien, etc. Et mon petit doigt me dit qu'ils devaient en rester comme deux ronds de flanc, parce que, dans des sociétés sans radio et télévision, tomber tout à coup sur des perfections sonores, l'effet était garanti... (c'est du reste en partie ce qui a poussé Luther à favoriser la musique à l'église, par exemple).

(Et si tu lisais le bouquin d'Alex Ross, tu apprendrais que, plus près de nous, début du XXe, une création de Strauss ou de Sibélius pouvait faire la une des journeaux !)

 

Alors évidemment, si on a quelques réticences, voire allergie, à ce qui touche au sacré - par analogie et association d'idée, l'écoute de la musique pour elle-même, comme objet de beau, ça peut coincer un peu.

Et paraître "paralysant" - alors que c'est simplement que la contemplation du beau ne se fait pas en remuant le popotin, mais nécessite un état minimum de réceptivité (et on peut totalement séparer ça du religieux si ça peut faire plaisir).

 

Quant au plaisir de "jouer", là tu dis vraiment n'importe quoi ! Pur préjugé !

 

Il faut voir les musiciens de l'Orchestre de Chambre d'Europe, ou du Philarmonique de Berlin, jouer comme des morts de faim, et attaquer chaque note avec cent fois plus d'intensité qu'un joueur de guitare rock (proportionnellement à l'amplification de leur instrument respectif).

Il faut te renseigner sur ces milliers d'enfant des rues au Vénézuela à qui on donne une clarinette ou un violon, et qui se régalent - et finissent après par jouer du Mahler ou du Chostakovitch avec une avidité de gloutons (devant des foules electrisées).

Il faut avoir goûté à la magie de produire son propre son, petite pierre qui s'insère comme par miracle dans un édifice incroyable. Il faut avoir goûté à cette tension que créent les œuvres des plus grands.

Il faut venir à ces répétitions et concerts d'orchestre amateur, où des gens donnent tellement de leur temps pour monter une symphonie, puis tous ce qu'ils ont dans leurs tripes tellement un concert est un moment intense !

 

Pas de plaisir de jouer ? N'im-por-te-quoi ! :o)

 

>Nekkonezumi : haaaaaaaa, l'hypothèse de la lan

Commentaire n°26 posté par Djac Baweur le 14/02/2012 à 00h07

>Neekonezumi : oups ! le commentaire a été coupé (j'ai fait un peu trop long, on dirait...).

 

Je disais : haaaaaa, l'hypothèse de la langue, mais oui mais c'est bien sûr !

J'y avais pas pensé, mais ça fait plusieurs fois que j'entends évoquer l'influence de la langue sur la musique. Il faudrait creuser. À suivre...

 

(second violon, alto : même combat ! :o) )

Commentaire n°27 posté par Djac Baweur le 14/02/2012 à 00h22

Je n'ai qu'un seul mot: Bravo! Musicien moi-même, cela résume à peu près ma complainte, et m'éclaire un peu, notamment l'épisode Darmstadt.

Je fais partie du bas de l'échelle du musicien classique, je suis percussionniste, à ce sujet je m'étais permis quelques explications sur un blog ami(*). Je rentre assez parfaitement dans le cadre des musiciens d'orchestre déçus, frustrés, malheureux, déprimés, révoltés mais si jeunes encore…

J'ai d'ailleurs arrêté, j'accompagne désormais des cours de danse et je me prends à rêver d'écrire pour la danse, où la musique serait Le discours et la chorégraphie un simple objet visuel d'accompagnement sans aucun message! Un peu comme l'a déjà fait Anne Teresa de Keersmaeker avec la musique de Steve Reich. Tiens à quand une petite note sur Steve Reich, ou John Adams? 

Amicalement,

Repier(OFJ 1994, 96, 98, CNSMP 1997-2001 qui es-tu Djac Baweur? Ça m'intrigue.)(*)http://blog.Athenee-theatre.com/index.cfm/2009/12/14/crits-de-spectateurs-2--Pierre

Commentaire n°28 posté par Repier le 14/02/2012 à 20h47

Sur l'influence de la langue - du parlé de la langue - il y a sûrement matière à creuser ; ce qui suit n'engage que moi.

Je ne crois pas que le français soit plus pauvre en sonorités que d'autres, mais il a ses particularités.

C'est une langue riche en voyelles : pas seulement aeiou, mais tous les sons fléchis et nasalisés pour lesquelles il a fallu inventer des notations : é è ô en in an etc. (j'ai lu quelque part que c'est un héritage du gaulois : le français serait une des rares langues où 'u' ne se prononce pas 'ou'). Il privilégie, plus que les langues germaniques, l'alternance consonnes-voyelles : l'hiatus (deux voyelles successives) est à éviter, la rencontre de deux consonnes aussi. Cela conduit à faire sonner les finales muettes en cas de besoin (il vien(t) demain, il vien-t-aujourd'hui) voire à ajouter spontanément l'articulation qui manque (combien de gens parlent d'un 'peneu' plutôt que d'un 'pneu' ?). La tendance actuelle à la disparition des liaisons ou à leur rajout mal-t-à propos ("vingt-z-euros") est irritante et peut-être inquiétante.

En échange, au moins tel qu'on le parle aujourd'hui en France, c'est une langue pauvre en accent tonique : la voix monte et descend selon les besoins de l'expression (insistance, interrogation...), pas ou peu selon les mots. Idem pour la longueur des voyelles : en français, dire "grave" ou "graaaave" est un effet oratoire. En anglais, dire "bitch" ou "biiitch" change le sens (Einstein on the bitch ? Shocking !)

En allemand ou anglais, l'accent tonique "fait partie de l'orthographe" du mot, un Français se fait bien mieux comprendre dès qu'il y fait attention, dès que sa voix monte et descend comme attendu, même s'il maltraite le son exact des voyelles. Inversement, l'étranger qui prononce 'mûrir' comme 'mourir' s'expose à des perplexités, même en rallongeant ou accentuant la voyelle litigieuse.

Comment cela se traduit-il en termes musicaux ? Ouhh, je marche sur des oeufs ! Mélodie et timbre plutôt que rythme ? Là, je préfère laisser le manche aux spécialistes :-)

Commentaire n°29 posté par brendufat le 17/02/2012 à 11h44

oups ! 'sons nasalisés pour LESQUELS' ! Vite un trou de souris !

Commentaire n°30 posté par brendufat le 17/02/2012 à 11h45

Ah oui, je suis pratiquement entièrement d'accord avec Brendufat, surtout sur le côté assez limité du français en ce qui concerne l'accent tonique et la longueur des voyelles.

 

Toutefois moins en ce qui concerne la richesse des voyelles du français. Elle serait du moins toute relative. En hongrois, par exemple, on a des "a" ouverts et fermés très différenciés, même chose pour les "e" (un très ouvert, très fermé) et les "o", que je n'ai jamais réussi à faire prononcer à un français 100% pur beurre, ça dépasse apparemment les limites du prononcable pour entrer le domaine du ridicule (à ses oreilles du moins).

(en tout cas, ça pourrait contribuer à expliquer pourquoi Bartok joué par des orchestres et/ou chefs français, ce n'est que rarement tout à fais convaincant).

Commentaire n°31 posté par klari le 17/02/2012 à 19h25

Ah - j'avoue ma totale ignorance du hongrois... Je ne cherchais bien sûr pas à placer la langue française au sommet de tel ou tel podium, plutôt proposer des débuts d'explication au fait qu'on ne pose pas la même musique sur Verlaine que sur Goethe. Qu'aurait composé Schubert pour un poème de langue française ? Je me demande...

Commentaire n°32 posté par brendufat le 18/02/2012 à 16h57
Commentaire n°33 posté par nadege le 21/02/2012 à 18h34

Une petite relecture, en vous souhaitant une bonne fin de semaine !

Commentaire n°34 posté par sittelle le 23/02/2012 à 08h11

En effet, impressionnante la longueur de cet article! Je dois avouer n'avoir pas tout lu, mais maintenant que je connais l'adresse, je pourrais revenir... (mais en faisant moin de bêtise que Terminator)...

Commentaire n°35 posté par Marc le 23/02/2012 à 19h33

J'ai tout lu ! (il y a quelque jours déjà en fait, mais j'ai pas regardé toutes les vidéos). Mais puisqu'il paraît qu'il faut que ce billet nous tienne longtemps, ça me fait des choses supplémentaires à grignoter.
C'est vraiment très intéressant, quelle culture ! et ça redonne envie d'assumer le fait qu'on aime le classique sans que ce soit une honte ! :o) Et sans être tout à fait spécialiste non plus, (je me prends des volées de bois verts dans le commentaires chez klari si je dis des bêtises sur les interprètes).

Et pour compléter, ce soir à l'ouverture du journal de france inter : il jouait de la trompette, MAIS c'était de la musique classique... ah ? (je suis de mauvaise foi, ils sont en train de faire un sujet exprès pour, avec références et tout...).
Et à propos de l'Italie, il y a tous les ans dans les arènes de Vérone 6 ou 8 opéras (probablement sonorisés) qui sont donnés devant des arènes pleines...

Commentaire n°36 posté par Gamacé le 26/02/2012 à 19h26

c'était bien la peine d'écrire le 1° comm pour mettre autant de temps avant de revenir ;-p

mais bon, ça valait le coup, très intéressant article et la différence que tu pointes (enfn pas toi, chaipuki) entre pays catholiques et protestants m'interpelle, à approfondir sans doute.

 

A part ça tout de même, j'ai des remarques. J'ai justement été à Pleyel l'autre jour, tu es bien sévère sur le public qui est beaucoup mons guindé qu'il y a... un certain temps. Bien-sûr il y a toujours des gens qui viennent pour se montrer ou parader, mais aussi de plus en plus qui viennent pour écouter de la musique et pas forcément la commenter.

J'ai eu l'occasion de voir 2 fois des répétitions, tu sais le truc qui m'a le plus frappé ? j'ai vu à cette occasion des orchestres en couleur. Et bien ça change le rapport à la musique qu'on va entendre, d'office il y a un plaisir à être là et à entendre qui n'existe pas devant un orchestre de pinguoins. Les musiciens gagneraient jouer en concert comme illes vont se promener ou faire les courses.

 

Tiens ça me donne l'occasion de revenir sur le comm d'Oblivion que tu balaies un peu vite je trouve. Si il y a un côté respect paralysant au concert classique en salle. Si tu bouges un peu brusquement on ne regarde de travers, si tu tousses on te fusille du regard, si tu suis le rythme avec tes jambes ou tes mains on râle après toi... c'est complètement figé, guindé.

Au théatre tu peux rire, parler ; à un concert "rock" tu bouges, cries, et emmerde aussi les autres parfois. C'est vrai que le cinéma est assez contraignant aussi, un peu moins tout de même, c'est l'effet "génération" ;-p

 

Tiens au fait, il y a aussi les concerts classique au vert à Paris l'été, avec pique-nique et écoute-sieste dans l'herbe. Bon d'accord ça ne déplace pas des centaines de milliers de personnes, mais tout de même.

j'avais d'autres trucs à dire, mais je ne sais plus bien, la fatige gagne. Surement sur la musicalité de la langue française, ou sur le pouvoir des sons (fichues images si à la mode)

Pourquoi ne pas créer une nuit du classique après tout ? l'été, une nuit entière ou des orchestres se succéderaient pour jouer gratuitement dans des jardins. Lance-toi ! :-)

 

(ah oui au fait, où sont passés les kiosques à musique des jardins publiques ??)

Commentaire n°37 posté par rififi le 08/04/2012 à 06h26

Je pense que vos agacements de base, beaucoup de mélomanes les ont eus aussi. J’ai eu la flemme — désolé pour les commentateurs — de lire tous les commentaires avant de réagir.

Je ne suis pas sûr qu’il y ait une vraie différence entre le traitement de la musique dite classique et la littérature classique. Laissons de côté le cas de la musique savante contemporaine. Bien sûr il y a un minimum de culture littéraire classique, mais ce minimum tend de plus en plus vers zéro. Demandez à des étudiants disons d’histoire, pour prendre une filière proche de la littérature mais pas trop, de vous citer un auteur de théâtre du XVIIIe siècle, certains (peu) répondront juste (Marivaux ou Beaumarchais généralement), la plupart ne sauront pas ou diront Molière. Demandez-leur de quoi parle Madame Bovary — néant. Demandez-leur de citer cinq vers de Racine ou de Baudelaire — cinq, guère plus — ils peineront. J’ose à peine dire qu’en prenant des questions à peine plus compliquées, les lettreux eux-mêmes seront en peine. Et encore, pour la récitation, je pense qu’il n’y aura pas besoin de demander dix vers pour les prendre en faux.

Je pense profondément que c’est la vision de la culture en général qui est au départ des problèmes, comme vous le dites : chiante. L’éducation ne veut inculquer que des compétences, sans connaissances réelles dans les domaines culturels. Mais les compétences et les connaissances vont de pair, bien entendu ! On demande aux gens, aux élèves, aux étudiants, de développer un sens critique (au sens large), mais sans points de comparaison.

Je ne fais qu’évoquer, je ne développe pas trop…

Je reviens maintenant aux compositeurs contemporains. Certes, il y a un schisme entre la musique “classique” et la musique savante contemporaine. J’irai cependant jusqu’à dire que pour la littérature, c’est presque pareil, dans le sens inverse. Je pense que l’équivalent de compositeurs comme Boulez ou Saariaho ne se trouve pas dans Houellebecq ou je ne sais qui, mais qu’il faut plutôt le chercher du côté de Bonnefoy ou d’autres poètes, d’autres auteurs proprement littéraires. Je disais “dans le sens inverse”, parce qu’aujourd’hui les littéraires à la limite connaissent mieux les “grands auteurs” ou proclamés tels d’aujourd’hui que les classiques. Dans la musique, c’est plutôt l’inverse, et les musiciens connaissent mieux leurs classiques que leurs contemporains. Je ne m’embarque pas pour savoir quelle position est la plus avantageuse.

Vous évoquez peu le fait que la pratique musicale coûte cher, et que les gens ne sont pas aidés pour y parvenir — contrairement à ce qui se fait pour le sport. En France, on considère que le sport c’est important, l’art, bof, c’est pas ça qui fait vivre plus vieux alors on s’en fout. Et là, le coût est vraiment différent. C’est là aussi que se situe l’élitisation (si l’on peut dire) de la musique classique. Je ne suis même pas sûr qu’il faille chercher ailleurs que dans les coûts eux-mêmes la différence de soutien (y compris de subventions) de la part des soutiens publics : il faut un prof pour un élève, un instrument qui coûte lui aussi, alors que dans le sport, l’entraîneur est pour un groupe et dans la plupart des cas le matériel est peu onéreux. Je ne parle même pas des partitions et de l’entretien de l’instrument — et quand on voit le prix des cordes, des anches, du retamponnage, du reméchage d’un archet, etc., ben ça fait une sérieuse différence au bout !

Enfin, sur la Folle Journée, je suis géographiquement bien placé pour en parler, c’est tout près de chez moi et j’y vais en 5 minutes à pied. Détrompez-vous, bonnes gens : oui, il y a du “grand public”, mais c’est du grand public conquis ailleurs. Et il y a aussi beaucoup de gens qui sont là pour se montrer et pour pouvoir dire “ah oui, j’ai vu un concert”. Demandez-leur ce qu’ils vont voir, la plupart diront “oh, bah, y’a du piano…” Bien sûr, c’est un grand festival pour le grand public et accessible au grand public, pour autant, il a aussi ses vieilles bourgeoises, et il a une forte valeur sociologique dans le paysage nantais. Loin de moi cependant l’idée de cracher dessus, en tout cas sur l’aspect festival et grand public, disons “vulgarisation”, qu’il comporte et qu’il réussit plutôt bien. En ce qui concerne la programmation et sa place dans la politique culturelle locale, ce serait une autre affaire…

Bon, je m’arrête ici, j’ai déjà trop écrit. En tout cas bravo d’avoir mis tout ça en forme, et pour toutes les références aussi !

Commentaire n°38 posté par Rhadamisthe le 05/05/2012 à 22h42

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