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23 décembre 2010 4 23 /12 /décembre /2010 15:28

     

Alors, Beethoven, c'est "mieux" que Glass ou pas ?

 

N'importe quoi, me dit Cerise en commentaire, la musique de Glass me serre le cœur, tu dis rien que des bêtises, vilain Djac, Glass c'est génial !

Tout à fait, nous dit au contraire Papageno, tant il est vrai que le public est partisan du moindre effort, alors que quand on est musicien, on sait distinguer les vrais valeurs musicales !

 

Et là, me voilà embêté, parce qu'en fait il se trouve que dans mon infini sagesse (ou mon infinie pleutrerie à prendre parti, allez savoir), je crois que les deux ont, quelque part, à la fois raison et à la fois tort - ça le fait, dans le genre qui se mouille pas, hein ?

 

De son côté, Cerise nous fait remarquer qu'il y a un droit inaliénable d'aimer ce qu'on aime, sans qu'on lui impose ou qu'on juge ce qu'il est bien et valable d'aimer ou pas à sa place. Ça, c'est indiscutable, on peut adorer Philip Glass, ou même Michel Sardou, les goûts et les couleurs non seulement ne se discutent pas, mais en plus proviennent de voies parfois impénétrables.

Il n'y a donc pas lieu de mépriser ce qui pourrait donc être jugé de, on va dire, moins recherché. D'abord parce qu'on peut passer à côté de véritables pépites, ensuite parce que si vous voulez convaincre des gens de s'intéresser à du plus recherché, ce n'est pas en les prenant pour des non-comprenants incapables de s'"élever" que vous allez y arriver ; et, de toute façon, au fond, une œuvre si mineure soit-elle n'a pas plus de potentiel de nuisance que de n'être pas terrible - il n'y a pas mort d'homme.

 

Il y a un attachement particulier aux musiques qu'on aime, ou qu'on a aimé durant l'adolescence, par exemple : c'est une des forces de la musique, même simple, celle d'agréger des sentiments, des périodes de sa vie, des croyances personnelles, souvent de l'indéfinissable mais pourtant bien réel, avec un air, ou une chanson, etc... Donc, ce qui est en jeu intimement dans l'attachement à une musique pourtant simple, voire simpliste, n'est pas forcément simpliste en soi.

Par conséquent, quelqu'un qui adore Pascal Obispo, ou Patrick Bruel, s'il me venait à l'esprit lui faire doctement remarquer avec toute la condescendance de celui qui sait, que "ouais pff n'importe quoi c'est vraiment des trucs de merde que t'écoute", aurait en effet bien raison de me renvoyer que je lui piétine quelque peu les... plate-bandes (restons correct et de bon aloi).

 

Mais on voit vite venir un danger si on s'en tient là : s'il n'y a que le simple fait d'aimer ou non, chacun individuellement, comme critère de jugement des œuvres d'Art, alors Sardou et Beethoven sont des musiciens d'égales importances - il suffit de trouver une personne qui adore Sardou, une personne qui adore Beethoven, et hop, Sardou vaut musicalement la même chose que Beethoven.

Ce relativisme culturel, bien que sonnant agréablement aux oreilles au premier abord, puisqu'il nous donne une sorte de toute-puissance individuelle à porter illico au rang de génie d'abord ce qu'on aime soi personnellement (c'est évidemment tout de suite très flatteur... mais surtout égocentrique), ce relativisme est au final proprement destructeur, puisqu'il nivelle tout par le bas. 

En effet, si tout se vaut par simple fait d'aimer, alors, puisqu'il est notable qu'on aime plus en France (et dans le monde) Sardou que Beethoven, plus Avatar que les collections des musées nationaux, Sardou vaut donc mieux que Beethoven, Avatar vaut mieux que les musées, pourquoi alors faudrait-il dépenser tant d'argent à maintenir des orchestres et des conservatoires qui jouent Beethoven, ou des musées qui exposent des peintres ?

Si on étend même cette conception de manière plus générale en poussant la logique jusqu'au bout, on voit à quels désastres le relativisme débridé peut amener : le régime chinois ? L'excision en Afrique ? La lapidation des femmes, la peine de mort ? Ma foi, on peut pas juger, hein, ce sont des différences culturelles, chacun fait ce qu'il veut, chacun son truc...

 

Le relativisme culturel encourage ainsi l'appréciation individuelle portée en seul jugement possible, et est caractéristique de nos sociétés libérales dans lesquelles tout est privatisé, à commencer par la morale ; ainsi, il ruine toute possibilité de faire sortir des idées et des valeurs communes et générales, d'essayer de discerner des vérités (si tout est relatif, alors rien n'est vrai...). Or, Beethoven est infiniment plus riche musicalement que Sardou, qu'on aime ou qu'on aime pas, c'est pourtant un fait.

 

Cependant, on m'objectera qu'il n'y a pas non plus de mesure, de musique-mètre absolu, qui puisse nous donner un critère purement objectif de la valeur de telle ou telle musique. Comparer Beethoven et Sardou, d'accord, mais s'il fallait départager absolument Bach et Beethoven, alors là on est déjà plus embêté... D'ailleurs, si on se targuait de pouvoir le faire, cela signifierait qu'on pourrait distinguer LE meilleur compositeur au monde (certains affirment que c'est Mozart... sans pouvoir le justifier autrement par le fait qu'ils aiment beaucoup...), puis instituer un classement détaillé du meilleur au moins bon, un hall of fame des compositeurs, idée assez absurde.

 

Mais, pour autant, distinguer qui de Sardou ou d'Obispo est le pire, se révèle tout aussi ardu. Par conséquent, il doit être possible de distinguer des "zones", au sein desquelles tout classement est indiscernable, mais comparables entre elles : la zone Obispo/Sardou est certainement moins riche (musicalement, parce qu'au sens propre...) que la zone Bach/Beethoven. Ce qui compte ici essentiellement, c'est au fond la capacité à exploiter au maximum le potentiel donné par un langage, par une idée.

Glass est quelque part entre les deux - à mon sens, la linéarité et le manque d'idées et de développement de Glass, qui sont des faits constatables, le laisse plus proche de la zone Sardou que de la zone Bach. Mais je comprends tout à fait qu'on puisse se laisser envoûter par la répétition de Glass plutôt que par les mélodies ultra-convenues de Sardou : en l'occurrence, le monde sonore de Glass est plus inouï, plus remarquable, plus rare, que celui de Sardou.

 

Je crois donc qu'il est nécessaire de finalement disjoindre appréciation émotive et valeur intrinsèque. 

Disjoindre sous-entendant notamment décomplexer et déculpabiliser le fait d'aimer quelque chose de faible valeur - la faible valeur ne doit pas être vécue comme une injonction à ne pas aimer, et aimer quelque chose de faible valeur n'est certainement pas non plus un signe irréfutable de stupidité et de fermeture d'esprit. D'autre part, une valeur élevée ne pas doit pas devenir obligation à aimer, imposée de l'extérieur, mais plutôt invitation à découvrir des univers plus vastes, plus riches, plus ambiguës, ouvrant des portes qu'on ne soupçonnait pas vers un imaginaire propre à s'épanouir.

Ainsi on peut aimer des choses de faibles valeurs (j'adore le Nutella/gastronomiquement c'est de la daube) ou ne pas aimer des choses de bonne valeur (j'aime pas R.Strauss/c'est pourtant effectivement magnifiquement fait), sans se sentir fautif.

 

Et dès lors, pourquoi se priver de tenter d'aimer des choses de grande valeur ?

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commentaires

arbobo 04/01/2011 00:10



"Ainsi on peut aimer des choses de faibles valeurs (j'adore le Nutella/gastronomiquement c'est de la daube) ou ne
pas aimer des choses de bonne valeur (j'aime pas R.Strauss/c'est pourtant effectivement magnifiquement fait), sans se sentir fautif. 


 Et dès lors, pourquoi
se priver de tenter d'aimer des choses de grande valeur ?"


 


je sais que ta part la question est sincère et le regret plus encore, mais quand même, tu ne poses pas cette
question en toute naïveté rassure moi, ni sans avoir une idée de réponses possibles :-)


 


dissocier affectif/jugement esthétique, ok, c'est la base et on pourrait en rester là mais... 


l'émotion là-dedans? elle mélange les deux la bougresse, non?
la culture c'est un truc complexe et je tourne depuis des mois autour d'un projet d'article sur les évolutions récentes des théories de la "distinction", la haute culture, la culture populaire,
la culture distinguée etc. Un vrai merdier, j'te jure, mais tu as dû lire les mêmes bouquins que moi je ne t'apprends rien ^^


je termine par une pirouette qui j'espère n'en est pas trop une, il y a des oeuvres ou des artistes qui me
paraissent trop loin de moi, et je peine à m'y intéresser, je ne trouve rien qui accroche. la distance, ça entre en ligne de compte sans doute. sinon comment se fait-il que j'ai plus de mal à me
décider à écouter un chef d'oeuvre pour gamelan qu'une niaiserie de brahms que je persiste à trouver sans intérêt ^^



nimoisnitoi 03/01/2011 19:01



C'est sur la pointe des pieds que je m'immisce dans ce débat, au demeurant passionnant. D'abord le billet du sieur Djac analysait techniquement l'écriture musicale de Beethoven,
avec des exemples sonores forts justifiés. À partir de cette analyse de technique d'écriture il avançait la supériorité de l'un (Ludwig) par rapport à l'autre (Philip). Mais en aucun cas il
disait que Glass était un nul ! 


La culture et les gouts, dans tous les domaines, n'est-ce pas, certes des émotions, mais aussi de la connaissance ? Et plus on approfondi cette connaissance n'en vient-on pas à laisser de côté
certaines œuvres (musicales, littéraires, picturales etc.) qu'on "adoraient auparavant, et qui à la lumière d'un approfondissement de la connaissance, de la maturité, passent à la trappe ?


J'en connais "Des" qui à l'adolescence, pour rien au monde auraient écouter ne serait-ce qu'une mesure de Mozart ou tiens Beethoven. Et puis, au fil du temps, avec la découverte de l'analyse
musicale, de l'apprentissage, ont délaissé des œuvres qu'ils écoutaient en boucle. Et là je ne parle que du "classique". 


L'ouverture d'esprit, la curiosité, l'envie de découvrir, le refus de rester figé sur des à-priori est le moteur de toute culture. Il ne s'agit plus alors de dire : ça c'est bien ou ça c'est nul,
mais qu'est-ce qui s'est passé pour que "ça", que je trouvais "géniaaaaal" devienne "mmmouais" ? En dehors des phénomènes de mode, quoique... Voir l'engouement pour la musique ancienne, qui par
ailleurs révèle des trésors et fait découvrir pour certains la richesse de l'écriture musicale.


Je ne me permettrais pas, dans un blog consacré à la musique (enfin il y a aussi la saga Mamie Nova qui vaut son pesant de cacahouetes) de parler des arts plastiques, ou pour faire simple de
peinture, mais il y aurait là aussi matière au même type de débat : Picasso, mon gosse en fait autant... etc. Le marché de l'art, bien différent de celui de la musique (quoique...) à l'heure
actuelle fausse un peu le débat.


Pour resté centré sur la discussion qui nous occupe, je pense que certains "blocages"/"clivages" culturels sont tels qu'une certaine culture reste inaccessible au plus grand nombre. Non pas par
goût ou manque d'émotion, mais par manque d'éducation ou je préfère ce mot : connaissance. J'ai le souvenir d'un concert de l'orchestre d'un Conservatoire, en plein air, au cœur d'une ZUP, devant
un parterre de petits gamins et gamines la bouche grande ouverte et les yeux écarquillés, écoutant du Mozart ou je ne sais plus quel compositeur, que c'en était un vrai bonheur. Eh oui, sans
a-priori, sans barrière en toute candeur ils avaient accès à quelque chose qu'ils découvraient. Ils avaient accès à de la connaissance, ils voyaient et écoutaient des enfants, comme eux, qui
faisaient quelque chose d'inouï !


Il me semble, sans rien retirer au débat qui occupe les contributeurs, que le but de Djac est celui là : par une pédagogie amusante mais savante, faire découvrir les richesses de la musique
autant que ses faiblesses.


Maintenant je ne me prononcerais pas sur Sardou ou Obispo dont je ne connais pas les œuvres. Au fait ils sont morts ? Non. Ah dommage.



Nekkonezumi 02/01/2011 22:18



Quand même, Sardou a des idées. Nauséabondes, mais il en a...


Mais quelle verbe, quel fougue dans le débat, c'est la fête, j'adore !


Et à propos de fête... bonne année !



It's. 02/01/2011 13:19



Bien. Où en étiâmes-t-on nous, l'année passée ? J'avais commencé à répondre à Ben (Jamin) dans un fichier txt en tâchant de bien détacher les paragraphes parce qu'avec cette interface, faut
écarter fort. Je disais :


 


pow wow 01/01/2011 18:43



Bonne année Djac, plein de billets super-intéressants steuplé, allez quoi, merci! ;o)



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