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4 novembre 2010 4 04 /11 /novembre /2010 16:19

  

Avant de discuter plus avant de cette proposition étonnante, terrrriblement audacieuse et telllllement hardie telle qu'énoncée par le titre, peut-être faut-il commencer par le commencement, et se donner de prime abord une vague idée de ce que sont les "minimalistes" américains, également dit "répétitifs".

Ce sont des compositeurs (qui sont américains, donc - jusque là, ça va ?) qui se fondent sur un système très simple consistant à répéter de brèves petites cellules mélodiques et rythmiques ; à partir de ce principe, chacun a son style et ses petites recettes personnelles, mais le plus pur des plus purs, le répétitif par excellence, l'ascèse dans le minimal répété, l'authenticité du minimal sans sucres ajoutés, le répétitif du terroir, à l'ancienne, le voici le voilà, j'ai nommé Philip Glass :

 

 

 

Voilà. 

Y'en a cinq mouvements de suite, comme ça, aussi palpitants les uns que les autres. 

Ha ça, pour répéter, ça répète. Il fait pas semblant, vous avez été prévenu, c'est du répétitif, du minimaliste, ça rigole pas, ne venez pas dire que vous savez pas désormais.

 

Mais zalors, ceci posé, qu'est-ce qu'était censé donc faire Beethoven quand il jouait soi-disant au minimaliste, comme l'accroche du titre-choc de cette chronique semble le suggérer, suscitant la surprise intriguée de mes lecteurs avides et impatients (n'est-ce pas ?) ?

 

La réponse se trouve dans sa symphonie pastorale, la numéro 6, celle qu'on appelle couramment "la pastorale" (la "pasto"', j'ai envie de dire), parce qu'il y est effectivement question ouvertement de petits oiseaux, de grands prés verts et de ciel bleu. Et plus précisément, la réponse se trouve dans le premier mouvement, dont un sous-titre nous fait savoir qu'il s'agit dans l'esprit du compositeur de l'"éveil d'impressions agréables en arrivant à la campagne" (on ne se moque pas, là, dans le fond - et en régie, non plus, d'ailleurs, arrêtez de ricaner bêtement dans mon oreillette, c'est pénible).

 

Ce premier mouvement fait tout de suite, dès son début, entendre une courte phrase sautillante et guillerette aux violons (par esprit de contradiction, les exemples sonores seront presque tous joués au piano synthétique - patience, vous aurez les violons à la fin) :

 

Cette phrase peut très simplement se découper en trois petits motifs accolés (c'est ce que vous venez d'entendre, mais découpé en trois donc - ça a l'air bateau comme ça, mais bon - haa, et on me dit dans l'oreillette que... du coup... oui... du coup on peut dire que ces motifs sont des espèces d'accolés, heu, oui, je vois pas très bien où on veut en... haaa, oui, ho là là, très bon, super, espèce d'accolés, c'est très fin ça, ça va bien faire avancer mon article, ça, super, merci, pfff, la prochaine fois je mettrai des stagiaires sous-payés en régie et puis c'est marre) :

 

En fait, ces trois motifs, variés, inversés, rallongés, mis bout à bout de toutes les manières possibles façon légo (transformations d'ailleurs éventuellement elle-mêmes transformées à leur tour), vont servir à construire quasiment toute la musique de ce premier mouvement.

Or, il se trouve que le deuxième motif se prête très bien à la répétition (les autres, c'est un peu bof : le premier commence par un silence, c'est un peu limité du coup, le troisième est en notes liées ce qui en atténue l'aspect rythmique et gomme les arêtes saillantes).

 

Ce motif a beaucoup de caractéristiques semblables aux motifs préférés des minimalistes américains : une rythmique marquée, une simplicité dans le profil mélodique (en fait, si on enlève les deux petites notes rapides, ça fait tout simplement do-sol-do), mais avec une fin sur le grave et le début sur l'aigu à une octave de distance qui dynamise la petite machine rythmique.

Et donc Beethoven s'est bien dit que ça serait vachement chouette à répéter - aussitôt dit, aussitôt fait (vous connaissez Beethoven, bouillonnant comme il est, et vas-y que je bouillonne).

 

Répété directement en boucle, mis en si bémol majeur (voilà donc un petit exemple de transformation du motif en fonction du contexte, sachant que notre petite histoire de répétition, Ludwig nous la colle en plein milieu du mouvement, alors que la première apparition du motif que l'on a entendu est au tout début : cette fois ça fait donc plus do-sol-do, mais sib -re-sib, et comme la première des petites notes rapides est maintenant un fa, nous voilà en fait essentiellement avec les notes de l'accord qui définissent la base de ce qu'on appelle si bémol majeur, sib - fa -re - sib), ça donne donc ça : 

 

Bon, mais quand on en est là, toute la question est de savoir : comment faire évoluer la chose ? Que va-t-il se passer musicalement à partir de cette idée ?

 

Philip Glass nous dit : "bah, justemeeeeent, les mecs, rieeeen, c'est ça l'idée !". Enfin, très peu, quoi, des micro-changements de textures ou de rythmes, juste ce qu'il faut pour relancer l'attention (quoique), mais, au fond, l'essentiel de la musique est alors créé par cette espèce de stase intemporelle et sans tensions que provoque la répétition à l'infini.

Glass aurait donc fait quelque chose comme ça : il suffit de passer le motif en mineur (un réb au lieu d'un ré naturel) afin de se parer de toute la gravité voulue, et hop le tour est joué (est-il besoin de préciser que l'outil dont j'ai eu massivement le plus besoin dans mon logiciel en confectionnant cet exemple, est le copier-collé ?) :

 

Beethoven, lui, il est pas convaincu, bouillonnant qu'il est. La musique, faut que ça vive, faut que ça avance, faut que ça raconte, faut que ça dise des trucs - la pulsion de mort en musique, c'est pas son truc.

Première idée, très naturelle : pour provoquer une rupture, une avancée, une nouveauté, un palier de tension, on va tenter de changer l'harmonie en cours de route, c'est-à-dire moduler (et au passage on va rajouter dans l'exemple sonore des notes en accord pour bien clarifier l'harmonie) :

 

Mouais. Bon. 

L'ennui, c'est que ce type de modulation, certes ça apporte une petite tension, ça dynamise un peu, mais c'est très banal ; le commun, la piétaille, le bas peuple, vous et moi, enfin surtout vous, s'en contenterait bien - après, bon, ok, d'accord, ça reste joli, hein, simplement c'est un peu mou du genou.

Alors que Ludwig, lui, ça bouillonne, alors on va pas s'arrêter au banal ; non seulement on va moduler vers une harmonie éloignée, mais en plus on va le faire cash, sans préparation, chtak, paf, bing, d'un coup, prends-toi ça dans les dents Bertrand :

 

Hé ouais, de si bémol majeur à ré majeur, c'était pas tous les jours qu'on entendait ça au tout début du XIXe siècle. Cette surprise harmonique radicale dans le contexte du style habituel de Beethoven, entre en conflit avec la monotonie de la répétition, et commence, dans l'esprit Beethovenien, à l'équilibrer (ça fait moins les malins, en régie, là, hein ?).

 

Bon, on a donc une modulation-choc qui fonctionne super bien pour dynamiser notre motif répétitif.

M'enfin, malgré tout, tout seul, comme ça, tant qu'on est là à attendre la modualtion, on se roule les pouces, c'est un peu comme quand un plat est pas salé, ça reste un peu terne. Va falloir nous épicer tout ça, et donc y adjoindre un accompagnement, une seconde couche, qui devra à la fois respecter le côté répétitif en symbiose avec notre vaillant petit motifounet (si l'accompagnement est trop varié, on va trop s'éloigner de la logique de répétition qu'on veut faire globalement entendre), mais qui s'en démarque suffisamment (sinon, autant ne pas faire de deuxième couche).

 

On peut essayer un truc du genre, par exemple : 

 

Mouais. Bon.

Ça rajoute un peu de corps, certes, mais, je sais pas ce que vous en pensez, tout ça est tellement binaire que ça s'agglomère terriblement, ça s'agglutine, au lieu de se démarquer et de faire entendre réellement un motif complémentaire.

Binaire ? Qu'est-ce à dire ?

Dans, binaire, il y a "naire", et donc, surtout, il y a "bi" ; rien à voir avec une sexualité indulgente, "bi" c'est deux croches par temps, comme l'explicite limpidement et tout en délicatesse l'exemple suivant : 

Les gros boums, ce sont les temps ; les petits tchak, ce sont les croches. En écoutant très attentivement et en comptant sur vos petits doigts, ça fait bien deux tchaks pour un gros boum, en quoi vous constatez que notre petit motif s'y glisse à la perfection : il est donc furieusement binaire. Et tant qu'on mettra du binaire furieux en même temps, ben ça coagulera de manière pas bien intéressante et quelque chose de terriblement carré ; et donc, à répéter, ça va vite fatiguer ("mais non !" nous dit Philip Glass - oui, ça va, Philip, on a compris).

 

D'où l'idée, simplissime, de Beethoven, le truc auquel on pense pas, bêtement, alors que c'est l'évidence : si en binaire, ça marche pas terrible, alors ? Alors ? Alors il faut du ternaire.

Pas cooon !

Ternaire, les moins sous-doués d'entre vous l'auront saisi, ça veut dire un rythme qui s'inscrit dans trois croches par temps, au lieu de deux, ce qui va vous donner ceci (les gros boums sont gardés dans l'exemple pour que vous puissiez bien compter les trois notes par gros boums) :

 

Vous allez peut-être me dire : mais, what the fuck, deux croches pendant que d'autres en font trois, mais ça va pas être possible, ça va être la cacophonie, ça va être affreux, on court au désastre, on court à la catastrophe, mais on peut pas laisser Ludwig faire ça, c'est du sabotage, c'est une trahison, c'est la fin du monde, où on va là ?!!!

Et oui mais non, la magie c'est que le côté répétitif de la chose contrebalance parfaitement la différence métrique des deux couches de rythmes (procédé qu'utilisent aussi les minimalistes américains, d'ailleurs), on a donc un effet parfaitement mesuré et très maîtrisé globalement à grande échelle (d'autant que Ludwig va nous placer un gros boum sur deux à la basse, histoire de bien fédérer tout ça), en même temps que fascinant par la non-synchronicité complexe des deux couches à petite échelle - et le petit miracle s'accomplit :

 

Notre petite histoire s'annonce pas mal du tout.

Mais pour Beethoven, ça suffit pas encore tout à fait ; ce qu'on vient d'obtenir, c'est l'esquisse, maintenant, il faut peaufiner la chose, mettre de la couleur, gommer les coups de crayons, repasser à l'encre.

Chez Ludwig, rien n'est jamais inerte (oui, ça bouillonne, vous avez deviné, y'en a qui suivent, ça fait plaisir) : le style classique veut que la musique soit toujours un discours en action vers quelque part, à court ou à long terme. Ce passage ne peut donc se suffire à lui-même, il faut qu'il ait une trajectoire ; cette trajectoire, ce sera un grand crescendo (de pas fort vers très fort), ce qui est logique, puisque la répétition, chez Ludwig (et contrairement à Glass) entraîne une frustration due à l'attente de quelque chose de nouveau. Cette tension croissante sera donc matérialisée en crescendo ; pour accompagner ce crescendo et lui donner encore plus d'impact, on va faire monter graduellement le motif répété dans les aigus. Et puis, la petite Ludwig's touch, pour donner un peu de liant à tout ça, et apporter une sorte de touche de lumière, on va rajouter des notes tenues ; et puis enfin, on distribue aux instruments de l'orchestre, et on obtient finalement ça : 

 

 

Passage que vous pourrez retrouvez là-dedans en vrai, (à 5'42 exactement, mais enfin écoutez donc le tout, allez quoi, et jouez-là vous donc HD et grand écran), où vous constaterez comment Ludwig continue à répéter ce même motif alors qu'on a constamment l'impression qu'il se passe quelque chose de nouveau... 

 

 

 

Bref, Beethoven - 1, Glass - 0.

La pâtée.

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commentaires

Cezzarion 25/09/2016 12:28

Zut, je me rappelle avoir lu cet article il y a un moment que j'avais beaucoup aimé (comme beaucoup d'autres sur ce blog), une conversation hier m'a rappelé son existence, mais les extraits audios ne sont plus en ligne :( Dommage.

powered pbx 06/03/2014 11:44

I landed up here while searching for some information that is required for my work. Anyway I just wanted o say thank you for sharing the post. Keep up the good work and hope to see more such interesting updates further.

Flo 30/06/2012 00:41


J'espère que c'est me son youtube qui fait que je prefere le dernière extrait au synthé à la vraie version (j'entend pas distinctement tout les instruments)

Nekkonezumi 02/01/2011 22:02



Casser du Glass (blague anglophone) alors qu'il nous les brise menu depuis bien trop longtemps... quel bonheur de lire ça !


Super Ludwig vaincra (sauf pour ses finaux un peu poussifs des fois quand même... cf Dudley Moore )



Anna 23/12/2010 12:06



Nous autres musiciens aimons les choses sophistiquées alors que le public se contente souvent de choses simples voir simplistes.


C'est tellement caricatural que j'ai cru à un gag. Mais on dirait que non.



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