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6 octobre 2007 6 06 /10 /octobre /2007 15:33
    La question se pose : qu'est-ce que devient la musique «savante» occidentale contemporaine ?

    En effet la question se pose quand on vient de se taper jouer une œuvre de Thomas Adès (America en l'occurrence), compositeur anglais, tellement en vogue actuellement qu'il est en résidence à Berlin et que Radio-France vient de lui consacrer tout un week-end du «festival présence».
    Soyons honnête : j'ai l'impression que, pour l'auditeur, America peut faire de l'effet : les contrastes sont saisissants, on peut reconnaître des motifs qui courent dans toute l'œuvre, ce qui offre une «prise» à l'écoute, et puis c'est tout plein de passages tape-à-l'œil pleins de trompettes clinquantes entourées d'un orchestre remuant dans tous les sens et tout ça. Bref, des effets qui en jettent.
    Est-ce vraiment pour cette raison qu'on a l'air de tant parler de cet Adès ? Pas sûr, il est à parier qu'une bonne partie de la critique ne fasse que suivre le mouvement : les repères manquent tellement en musique contemporaine, les critères de jugement sont tellement flous, et les spécialistes qui connaissent vraiment le métier autrement que par un savoir universitaire devenant a priori plutôt rares, je crois bien que ce sont les récompenses et autres prix qui brillent d'une part, et, d'autre part, le seul fait qu'on en parle, an nom de cet axiome très actuel qui veut que plus on en parle, hé bien plus on en parle, qui font que très certainement, ce compositeur fait la une.
    Mais, bon, peu importe, que des gens soient impressionnés par cette musique, pourquoi pas.
    Moi, ce qui me pose question, c'est vu de l'intérieur, comment c'est fabriqué, quoi.

    Hé bien vu de l'intérieur, c'est injouable correctement.
    Pour certains passages rythmiques, on a fait de l'approximation comme on a pu, rendez-vous à l'arrivée. Un contrebassiste m'a assuré qu'il ne pouvait pas jouer les notes de certaines parties, pas par mauvaise volonté ou insuffisance technique de sa part (il assure à donf) mais parce que c'était juste impossible à l'instrument. Je ne sais pas s'il reste une seule mesure de ma partition sous laquelle il n'y a pas de petits bâtons pour indiquer où tombent les temps. Et encore, ça n'est qu'à titre vaguement indicatif, vu qu'à certains endroits je ne faisais que suivre les coups d'archet en retenant ma respiration et en priant pour arriver au bon moment à la fin du passage. Faire autrement m'aurait (nous aurait) demandé un travail démentiel, comparable au travail d'une pièce concertante pour chacun.
    Les détails totalement incongrus abondent ; comment, par exemple, comptabiliser des quintolets de doubles (cinq notes par noire) quand le tempo est à 171 à la noire (171 battements à la minute, les quintolets en question formeraient donc des battements chiffrés à 855 battements à la minute, ce qui nous donne du 14 battements à la seconde - essayez pour voir - ; sachant par ailleurs que les quintolets en question ne sont pas à jouer en entier, et qu'il s'agit plus exactement de partir sur la troisième note du quintolet, voyez...). On pourrait également relever le nombre d'interventions où trois pauvres altos jouent des notes, qui, outre qu'elles sont tordues rythmiquement, sont indiqués PPPP, c'est à dire pianissississimo (P, c'est piano, c'est-à-dire une indication de jouer pas trop fort ; après il y a PP, pianissimo, là il faut vraiment jouer pas fort du tout ; et donc, après, PPP, et PPPP...), et ce, pendant que les cuivres et les percussions et toute la petite harmonie jouent généreusement. On pourrait plutôt faire «au clair de la lune» ou «viens poupoule» que ça ne gênerait personne.
    Bref, autant de détails, qui, multipliés par tous les pupitres de l'orchestre, font, que, quand même, en tant que musicien qui allons devoir affronter la scène et le public en face, on se demande s'il n'y aurait pas un tantinet foutage de gueule.

    Ho, je sais ce qu'on va me rétorquer : de tout temps, les musiciens ont toujours renâclé aux œuvres nouvelles et à leur difficulté : de Beethoven à Stravinsky, les musiciens ont toujours considéré les œuvres nouvelles injouables. Le Sacre du Printemps, par exemple, avait demandé pour sa création un nombre de répétition énorme, tant les musiciens de l'époque étaient peu habitués à des mesures irrégulières dont le Sacre est truffé (normal, puisque l'apparition de mesures irrégulières étaient très récentes à l'époque). Or maintenant, presque un siècle après, le Sacre ne pose plus réellement de problèmes majeurs pour les orchestres actuels.
    D'accord. Sauf que, pour toute activité humaine, même avec la meilleure volonté du monde, il y a des limites. Pour battre le record du 100 mètres, on en est à utiliser des produits artificiels, il n'y a pas de miracle. Il s'agirait de cette même idée de progrès qui pourrait se dérouler de manière infinie, vieux paradigme scientiste, et qui préside également à cette idée de croissance en économie, qui voudrait que ça croit, ça croit, croâ-croâ, jusqu'à quoi ? Jusqu'à ce que mort s'ensuive ?

    Bon sang, il me semble que question difficulté, après Don Juan de Strauss ou Tristan et Yseult de Wagner, on avait eu notre dose. Est-ce si utile de chercher à aller encore plus loin, de repousser les limites du faisable, est-ce que ça va vraiment apporter quelque chose à l'Art ? Jouer de la musique doit-il être forcément une épreuve, un tour de force, un challenge à dépasser, plutôt qu'un plaisir à partager ? Maintenant qu'on est passé par toutes les difficultés possibles et imaginables, ne pourrait-on pas plutôt réfléchir à donner du sens à la musique qu'on écrit, à lui donner une matière émotionnelle sans avoir à surcharger une partition de détails injouables et inutiles pour être pris au sérieux ?
    Comprenez-moi : il ne s'agit pas non plus de vouloir n'être que confortablement assis dans son fauteuil sans avoir à produire le moindre effort, à jouer tranquillement de la soupe.
    C'est juste qu'il y a des limites, et qu'il faudrait surtout que les efforts en vaillent la peine.

    Une référence de mes connaissances (je laisse le soin aux habitués de ce blog de deviner qui) m'a affirmé qu'elle décelait là chez ce genre de compositeur des obsessionnels compulsifs bloqués au stade anal.
    C'est possible, mais alors, comment se fait-il que le monde musical privilégie et ne génère que des bloqués au niveau caca ? C'est quand même étrange et problématique.
    Plus sérieusement, que se passe-t-il dans les classes de composition? Est-ce que, par hasard, on ne privilégierait pas les théoriciens forts en thème au détriment de ceux qui auraient des choses à dire ? Est-ce que, par hasard, les super-doués ne chercheraient pas à rester entre eux, dans un pool d'élite constitué de quelques musiciens virtuoses, instrumentistes et compositeurs ? Et d'où viens ce dédain pour les musiciens en général, cette manière de leur balancer comme ça des partitions injouables sans se préoccuper de ce qu'il advient pour les pauvres interprètes qui vont devoir monter sur scène ? Et que signifie profondément une musique ou chacun joue dans son coin son petit bout de truc ultra-compliqué sans qu'il n'y ait plus de cohésion d'ensemble, ce sentiment de jouer à plusieurs ? Reflet d'une société libérale et individualiste plutôt que collective et fraternelle ?
    Et si les compositeurs proposaient autre chose, comme idéal artistique ?

    Bref, voilà, la question est posée. Quel pourra bien être la prochaine étape ?

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commentaires

Djac Baweur 17/03/2007 13:53

>Snapluk : "quelle est la part de démonstration de virtuosité technique et où commence l'expression d'un plisir, d'une émotion, d'une angoiee aussi peut-être"
Voilà, tu as tout dit.
Bien qu'il ne faut pas perdre de vue que pour exprimer au mieux le plaisir, l'émotion etc..., cela nécessite une technique solide et complète : encore faut-il qu'elle soit au service de, et non mise en avant pour elle-même.

>DBardel : tu aiguises ma curiosité au plus haut point !
Kicééééééééé ?????? (Anne et Luciano ?)

DBardel 16/03/2007 17:51

Je réagis très tardivement à cette note ; c\\\'est que le souvenir que je vais évoquer n\\\'est \\\"remonté\\\" que ce matin, dans un embouteillage... Bref.
Il s\\\'agit de la question que tu poses au sujet de la considération (ou de l\\\'absence de) que témoignent les compositeurs à l\\\'endroit des musiciens.

Lorsque j\\\'étais vivante et journaliste, j\\\'ai eu la chance de faire quelques papiers sur une musicienne dont je tairai le nom ; je dirai juste qu\\\'elle est violoncelliste, soliste, et que je l\\\'ai rencontrée avant que les \\\"vrais\\\" critiques, ceux qui savent, découvrent son existence. Un climat de confiance s\\\'était donc instauré entre nous. Après que la demoiselle a décroché son premier Diapason d\\\'or, tous les festivals se la sont arrachée. Y compris celui que je \\\"couvrais\\\" parce qu\\\'il se passait dans mon coin. Pour le concert d\\\'ouverture de ce festival, la soliste a été conviée à jouer une création d\\\'un grand compositeur contemporain (mort en 2003 à Rome), dont elle était dédicataire. Elle devait prendre ça comme un honneur, tu parles, le grand compositeur qui consent à jeter sur la portée quelques gouttes de son immense talent rien que pour elle, ça se refuse pas.

Sauf que quinze jours avant le concert, la partition n\\\'était toujours pas arrivée. Dix jours avant, non plus. Huit jours avant, pareil. Le morceau est arrivé une petite semaine avant le concert, gribouillé par la main du maître, alors que la musicienne jouait intensément dans un autre festival, et devait se débrouiller, entre concerts, interviews, trajets et répétitions, pour déchiffrer le machin.

Elle ne m\\\'a pas dit ça comme ça, hein ! Elle a mis les formes... Mais elle se sentait comme un asticot sous le talon du géantissime. Moi, je dis qu\\\'elle se sentait humiliée. Mais ça n\\\'engage que moi.

J\\\'ai découvert la pièce écrite par le Grand des Grands en même temps que le public ; je ne connais rien au violoncelle, je suis donc incapable de faire la différence entre ce qui est difficile et ce qui ne l\\\'est pas. Mais, de toute évidence, ce n\\\'était pas difficile, mais bien pire que ça. Je me suis demandée si l\\\'Illustre n\\\'avait pas écrit ça pour la pousser à la faute. Pour la mettre en échec. Évidemment, la violoncelliste n\\\'a pas échoué. Elle a dit tout le truc sur l\\\'émotion et la fierté et le grand honneur patati patata. J\\\'espère quand même qu\\\'avec une main cachée dans son dos elle lui a fait un joli doigt, au maestro...

DB_et_puis_arrêtez_de_dire_tout_le_temps_que_j\\\'écris_trop_long !

Snapulk 11/03/2007 23:46

Comme je suis totalement incompétente en musique, je passe souvent par ici discrètement, mais curieusement, je comprends un peu les propos de Djac! Faut dire que j'ai passé quelques journées de ma vie dans des salles d'audition de mes enfants qui jouaient du violon et de la flûte traversière et qui martyrisaient les pauvres pianistes qui devaient faire croire qu'il tenaient le tempo et qui souffraient pour les suivre... ça aiguise l'oreille malgré tout.Et je ne peux pas m'empêcher de faire un parallèle avec la peinture comtemporaine qui est parfois affaire de spécialistes érudits, et quand on se situe en tant que spectateur un tant soit peu intéressé, on peut se demander quelle est la part de démonstration de virtuosité technique et où commence l'expression d'un plisir, d'une émotion, d'une angoiee aussi peut-être... L'art, ça ne devrait pas être l'expression de quelque chose de ressenti, d'intérieur plutôt qu'une démonstration tape à l'oeil (ou à l'oreille)?Bon voilà, moi aussi je me lâche puisqu'on est sur ce thème, là...Et sinon c'est vrai qu'un petit extrait aurait été pas mal!Continue, Djac, tu me passionnes!

Djac Baweur 11/03/2007 21:25

Diiiiiiiiiingue !!:o))

mebahel 11/03/2007 13:29

La blogosphère est pitite pitite :-))))

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