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6 octobre 2007 6 06 /10 /octobre /2007 15:25
    (note : munissez-vous d'un casque, et faites marcher le cerveau droit !)

    Brahms (Johannes) est pour moi un peu comme un grand'père chaleureux à la barbe blanche, aux mains solides et au pantalon de velours, qui vous rassurerait en vous disant des choses tendres et pudiques.

    Faut avouer, cette vision des choses est parfaitement subjective, évidemment, parce que pour un de mes professeurs, par exemple, Brahms c'est plutôt un jeune homme hésitant, qui ne sait pas ce qu'il désire et passe sans cesse d'une idée à l'autre, sentimental irrésolu.
    Bon, ben moi je préfère le coup du grand'père, qu'est-ce que vous voulez, c'est comme ça.


    Une chose est certaine, c'est que Brahms est un romantique.

(ouverture du 1er mvt de la 1ère symphonie)

    Qu'est-ce que c'est que le romantisme, en musique ?

    La réponse préalable que je peux faire tout de suite, séance tenante, pour bien comprendre de quoi on parle, qu'on se mette bien d'accord d'emblée, c'est que, non, ce n'est pas André Rieux. Navré. Et je ne reviendrai pas là-dessus. N'insistez pas.

    En fait, le romantisme musical survient en plusieurs époques : apparaissant, concomitamment avec Goethe et le romantisme littéraire, avec les «pré-romantiques» comme Beethoven et Schubert, qui ont encore un pied dans le clacissisme mais commencent fortement à s'en dégager (on peut même voir du romantisme dans certaines œuvres de Haydn et de Mozart, quand l'expression des sentiments personnels prend le pas sur la perfection de la forme), et finissant avec les «post-romantiques» comme par exemple Strauss, Malher ou Rachmaninov (voire avec les «post-post-romantiques», que je considère être les musiciens sériels Schoenberg et compagnie. Et, non, vraiment, André Rieux n'est pas un post-post-post-romantique, n'essayez même pas.).
    Entre les deux, on peut considérer les «vrais romantiques» du début 19ème siècle, que sont Schumann, Mendelssohn et Chopin, et les «romantiques seconde vague» plutôt de la seconde moitié du 19ème, comme Wagner, Liszt et Frank, par exemple. Et Brahms. Donc.

    Les caractéristiques principales du romantisme en musique sont de deux ordres : la primauté de la mélodie lyrique, et les modulations par rapport à la tonalité.
    En effet, le musicien romantique est comme tous les autres romantiques : au beau milieu d'un décor monumental de pics acérés et de flots tumultueux, les cheveux volant au vents des frimas de l'automne, entouré de sorcières fantastiques qui lui en veulent à lui tout personnellement (il a fumé des trucs), il veut clamer au monde entier la torture de son âme éviscérée par la sempiternelle inaccessibilité de sa bien-aimée (une bien-aimée est forcément inaccessible, sinon c'est pas rigolo).
    Pour cela, un musicien romantique comme Johannes, va utiliser la mélodie expressive comme moyen de dire «moi je» :  la mélodie classique est, de son côté, très souvent faite de bout d'arpèges et de gammes, reste cadrée et relativement courte (par exemple très souvent en deux parties égales question/réponse, ou en antécédent/conséquent pour utiliser des termes musicologiques qui font classe), car la mélodie classique (et baroque) n'est qu'une figure impersonnelle et contrôlée, comme une marionnette distanciée que l'on va utiliser pour raconter une histoire et fabriquer l'œuvre ; la mélodie romantique, elle, va utiliser toutes les ressources d'intervalles expressifs possibles, et va se rallonger et s'étirer afin de personnaliser à loisir les affres intérieurs du bouillonnement de l'âme zébrée de douleur de l'auteur, et ce faisant va être portée par une harmonie qui va bouger et de ce fait s'éloigner du point fixe qu'est la tonique. S'éloigner du point fixe, c'est être en déséquilibre, et le déséquilibre, c'est justement le propre de l'âme romantique.

    Et Brahms, c'est un killer en mélodie : ça, c'est sûr, en mélodie il craint personne, la preuve :

(1er mvt de la 4ème symphonie - 1er thème / 1er mvt de la 2ème symphonie - 2ème thème / 3ème mvt de la 3ème symphonie - 1er thème)

    Mais, peut-être aurez-vous remarqué : ça paraît en effet très romantique, comme mélodie, mais en même temps, il y a un côté rassurant, posé, ça n'a rien d'échevelé et de fougueux, à la manière d'un Berlioz ou d'un Tchaïkosky (qui échevèlent beaucoup dans leur genre. Trop ? Mmmmh...)
    En effet, les mélodies de Brahms restent très cadrées, très construites, en particulier rythmiquement : ré-écoutez le premier exemple, la mélodie répète toujours le même rythme (ti-daaaa, ti-diiiii; ti-daaaaa, ti-diiiii...), alternant l'harmonie qui la soutient de manière régulière et mesurée. Ré-écoutez les autres exemples, c'est le même principe de base.

    C'est là toute la particularité de Brahms, en fait.
    En lui cohabitent deux tendances : la première, c'est un humanisme proche des petites gens  (il est lui-même issu d'un milieu très modeste) et une mélancolie persistante provenant d'un sentiment lancinant d'être mal-aimé et incompris. D'où la sensibilité romantique, tendre, nostalgique, etc...
    La deuxième, qu'on pourrait pourtant penser incompatible avec la précédente, c'est un conservatisme bourgeois assez marqué (y compris politique, il était plutôt pour une Grande Allemagne, pro-Bismarck et tout).
    De ce conservatisme provient, il me semble, cette volonté d'inscrire ses épanchements artistiques dans des formes solides, stables, du béton bien construit, avec des fondations bien ancrées issues des maîtres du passé, en particulier Bach et Beethoven.
    Ainsi, en particulier, son discours harmonique apparaît comme assez directement issu du choral.

    Le choral est un chant d'église protestant, que Luther avait inclu dans ses préceptes et promu avec force, persuadé (à juste titre) de tenir là un moyen efficace de convertir et de souder ses ouailles, tout en consolidant les bases de la Nation allemande. Il s'agit de reprendre un chant liturgique connu de tous (à l'époque, hein), et de l'harmoniser de manière simple mais charpentée, afin de pouvoir le chanter tous ensemble dans l'amour et dans la joie, et dans ce genre d'élan unanime qui rapproche et qui rassure. Bach, en protestant convaincu qu'il était, s'est donc plié avec grâce à l'exercice plus souvent qu'à son tour, et ça donne typiquement ça (c'est comme les Volvo, c'est du robuste) :

(choral in Meines Herzens - Passion selon St Jean)

    Le choral, par son caractère solennel et son origine forte, a toujours conservé par la suite une grande importance dans la musique allemande, comme l'expression parfaite du recueillement et de la piété la plus pure(1).
    Brahms utilise cette manière solide d'harmoniser, avec des basses profondes et un discours harmonique très maîtrisé, au contraire de beaucoup de compositeurs romantiques qui vont de-ci de-là (j'exagère un peu) en fonction de leur humeur et des couleurs particulières que tel ou tel accord va apporter, la mélodie suivant le mouvement.

    Cette manière d'harmoniser rejoint tout à fait dans l'esprit le fait de construire des formes musicales elles aussi charpentées, comme Beethoven l'a inventé, Beethoven que Brahms vénère au point de ne pas oser écrire de symphonie avant un âge avancé parce qu'il respecte tellement le génie du Maître qu'il ne se sent pas à la hauteur. Mais, bien évidemment, là où chez Beethoven il y a vision de l'avenir et invention totale, chez Brahms, le travail sur les motifs qui se transforment pour donner les éléments de la composition, le travail de développement, les variations organisées, le plan de l'œuvre à grande échelle, deviennent plutôt de simples outils venus du passé qu'utilise Johannes a son propre compte.
    La grande différence avec Beethoven, toutefois, c'est que quand Ludwig nous réserve plein de ruptures, de surprises, qu'il bouscule, explose, sans concessions, Brahms, lui, propose une sorte de flot musical continu, un flux aux contours arrondis : en effet, les éléments chez Brahms se succèdent dans la continuité, s'enchaînant les uns aux autres avec souplesse, chaque fin de phrase étant arrangée de manière à introduire la suivante, alors que chez Beethoven les éléments sont au contraire en conflit et se percutent.
    Beethoven est un révolutionnaire, Brahms un conservateur. Mais cela n'empêche pas, pourtant, que ce flot continu, cette pâte sonore, soit construite avec les mêmes moyens techniques que Beethoven.
    Beethoven et Brahms utilisent la même eau, mais là où Beethoven est un torrent, Brahms en est le fleuve.
    Constatez par exemple comment la musique se transforme tout en se déroulant (ça part aimable, serein, le cul dans l'herbe, et paf, sans qu'on comprenne comment on en est arrivé là, c'est le drame et le gros chagrin) :

(2ème mvt, 1ère symphonie)

    Comme l'harmonie est solidement plantée sur ses pieds, Brahms peut à loisir développer les voix médianes sans se perdre, et fabriquer du contrepoint pour rendre rendre vivantes les parties d'accompagnement (en suivant en cela l'exemple de Bach), le but restant malgré tout de servir la mélodie principale. Cette richesse des voix médianes est aussi ce qui donne à la musique de Brahms cette impression de rondeur et de plénitude.
    Et puis, Brahms ne peut s'empêcher de coller de la forme sonate partout, dans quasiment tous les mouvements, sans rien ajouter au schéma de base, mais simplement en remplissant le moule de sa pâte sonore à lui.
    Cette grande rigueur permet à Brahms quelque chose d'assez rare, à savoir que chez lui, c'est comme le cochon, tout est bon : à part les œuvrettes clairement destinées à amuser la galerie (comme les danses hongroises), l'œuvre de Brahms est étonnamment stable et régulière, musique symphonique ou musique de chambre.

    Une troisième caractéristique des romantiques, après la mélodie et les modulations harmoniques, c'est la sensibilité nouvelle aux couleurs de l'orchestre : en effet, comme arsenal expressif pour mettre en musique leur extrêêême sensibilité (les romantiques sont forcément plus sensibles que les autres, c'est bien connu), l'habillage sonore d'une idée musicale se révèle particulièrement efficace. Mais Brahms ne va pas se pencher vraiment de ce côté là : il orchestre solidement, efficacement, sans chercher les effets orchestraux d'un Berlioz ou d'un Wagner.
    Toutefois, certains emplois dénotent de cette démarche romantique chez Brahms, en particulier, par exemple, la grande utilisation du cor comme instrument expressif, contrairement aux classiques chez qui le cor se cantonne à un instrument de soutien, ou de sonnerie de chasse. Chez Brahms, de grandes phrases expressives se voient confiées au cor, exploitant toute une imagerie liée à cette instrument, imagerie de la nature (via la chasse), de l'héroïsme (voir les héros de Wagner), imagerie qu'on retrouve dans la littérature et la poésie(2).

    Brahms parvient donc à concilier une expressivité romantique d'une part, avec une grande rigueur de forme et d'écriture d'autre part, et c'est précisément ce qui sous-tend mon impression première sur Johannes, rappelez-vous, le grand'père rassurant et nostalgique et tout (pour le coup du jeune homme indécis, là, faudra en parler avec mon prof, hein), comme quoi je retombe sur mes pieds, non mais quel talent.


    Souvent des atmosphères champestres chez Johannes (comme tout romantique, les références à la nature sont omniprésentes) alternent-elles avec de grands mystères insondables...

(2ème mvt 3ème symphonie - extrait)

    Par contre quand Brahms se fâcher, lui toujours faire ainsi :

(4ème mvt 3ème symphonie - extrait)

    Mais, en bon grand'père, derrière son côté bourru, se cache un grand tendre...

(2ème mvt 4ème symphonie - début)

    Et puis, pour vous faire chialer un petit coup, un peu du plus bel instrument du monde :

(2ème mvt de la sonate n°1 pour alto et piano - début)




(1) Notez que le choral a subi bien des avatars, en particulier, migrant avec les protestants vers l'Amérique, puis repris à leur compte par les esclaves noirs, ça a fini par donner le negro spiritual et le gospel, ce qui aboutit... à la soul et à tout ce qui s'ensuit !!
(2) Toutes choses dont vont user et abuser les musiques de films : le cor y est souvent omniprésent.

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commentaires

Pipaule45 03/10/2010 18:32



Génial ce blog! Enfin de la musique classique expliquée simplement par quelqu'un de simple! Et ton article sur Brahms est super! J'ai adoré... et ceci d'autant plus que j'étais en train d'écouter
du ...Brahms. La 3ème symphonie.


Je bookmarke ton blog.
Bonne fin de dimanche



Djac Baweur 23/07/2008 18:39

>Anna : ha ben alors mille mercis de s'occuper de mon blog quand je suis pas là ! :o))))

>kari : ravi que, via mon blog, tu aies pu trouver ce qui t'intéresse - et grâce à Anna !
Et puis, on commence par un mouvement de Brahms, après c'est toute la symphonie, et puis... :o)

Anna 22/07/2008 22:35

Euh, c'est pas Djac, qui a répondu. C'est moi, Anna. M'enfin, pas de quoi quand même. :-)

kari 22/07/2008 19:41

merci beaucoup c'est bien un morceau de Brahms (3ème mouvement de la symphonie numéro 3). En plus j'ai pu l'entendre de suite sur votre blog!!!! Je vais acheter une compilation maintenant c'est vraiment trop enivrant!!!! merci pour la découverte!

Anna 22/07/2008 09:27

D'après wikipedia en anglais, les deux titres de Brahms qu'on entend dans le film sont le 4e mouvement de la symphonie numéro 1 et le 3ème mouvement de la symphonie numéro 3. Cela dit, méfiance, il est possible que la musique à laquelle vous faites référence soit composée par Georges Auric qui a écrit le reste de la musique du film.

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