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11 janvier 2007 4 11 /01 /janvier /2007 22:20
    Il est six heures moins dix.
    Vous aviez prévu de partir à six heures, afin d'arriver, a priori, en jaugeant la durée du trajet à vue de nez, à dix-neuf heures.
    Donc, là, faut se changer vite fait, il reste plus que dix minutes, fini de glander, faut se grouiller, tout ça parce que ces crétins ces sympathiques commentateurs de votre blog postent à n'importe quelle heure, et puis que ces incapables ces blogueurs de Télérama ne sont pas foutus de poster avant six heures, bref.
    Donc vite, petit coup d'œil de vérification sur le planning au cas où (ça serait bête, hein), et puis hop le pantalon noir - opérationnel-, la chemise - ouf -, les chauss... Les chaussettes ?
    Put.. de b... de m..., où sont les chaussettes noires ?
    Saprelipopette de sa race !
    Seraient-elles au sale ?

    Elles y sont.

    Pas le choix.

    Dur métier que le spectacle.

    Le temps de chercher les chaussettes, il est 18h07, ça y est vous êtes à la bourre sur l'horaire prévu. Du coup vous foncez à marche forcée vers le métro avec le biniou dans la boîte, elle-même sur le dos, avec cette foutue lanière qui fait - groink, groink -.
    Et du coup, font chier les gens dans les escalators, dans les couloirs, mais poussez-vous merde ! C'est dans ces moments de rage (difficilement) contenue que vous aimeriez avoir quelque chose comme un artiste-pass, pour passer en priorité en criant «artiste, s'il vous plaît, priorité spectacle, merci !».
    Mais ces jours bénis semblent encore incertains. Donc, il vous faut vous taper la bande de mous qui marchent au ralenti, harassés par leur journée de boulot, alors que pour vous, elle commence tout juste...

    Fin du trajet de métro : il est sept heures moins le quart. Un quart d'heure d'avance sur l'horaire prévu, donc trois quarts d'heure avant le début du spectacle. Ça valait le coup de se speeder, tiens. Si ça se trouve, vous auriez eu le temps de trouver l'autre paire de chaussettes noires, qui existe bel et bien, si vos souvenirs sont bons.
    On se détend.
    On se décrispe.
    Premier petit titillement de l'ego : quand vous sortez de la bouche de métro, non, vous ne vous dirigez pas comme le commun des mortels vers l'entrée principal du public, ha ha, les gros nazes, mais bien au contraire vous allez à contresens pour vous rendre à l'entrée des artistes. La classe. Si seulement la lanière ne faisait pas - groink, groink - à chaque pas.
    Enfin, bon, on a la classe qu'on peut.
    Deuxième titillement de l'ego, mais que personne est là pour remarquer : vous sortez votre passe magnétique, bien réel celui-ci, pour entrer dans une des plus prestigieuses scènes internationales, telle une baleine échouée au ventre imposant, j'ai nommé : l'Opéra Bastille.
    Ta-ta-taaaan !
    Ça vous épate, hein ?

    Non ?
    Bref, passons.

    Là, c'est presque comme dans le métro, faut rentrer le passe dans une machine à passe, et il y a un portique qui s'ouvre, qui vous permet d'atteindre le premier dessous(1), juste dans l'antre de la bête.
    Le premier dessous, ce sont des kilomètres de couloirs indistinguables et perpendiculaires les uns aux autres, avec pleins de portes toutes pareilles, ouvrant sur des studios de travail, des loges (celles des figurants) ou des locaux techniques plus baroques et insolites les uns que les autres, tel le parc d'instruments qui laisse entrevoir derrière un sas une sorte de forêt de contrebasse, et tout ceci se situant exactement sous la scène. Ça laisse rêveur sur l'étendue de ladite scène, soit dit en passant.
    Nonchalamment, en habitué des lieux que vous êtes, car c'est de toute façon le genre de lieu dans lequel toute personne qui y pénètre devient de facto un habitué(2), vous vous rendez dans la loge des musiciens pour y poser votre barda, loge qui, bizarrement, donc, se situe au même rez-de-chaussée que celles des figurants.
    No comment.

    Salut rapide aux collègues, signature de la feuille de présence, puis vous errez dans les couloirs uniformes pour tenter de rejoindre la machine à boisson qui vous délivrera un Coca énergisant, lequel prodiguera à vos neurones la caféine et le sucre nécessaires à la concentration extrême et l'effort intellectuel intense qui vous attend (on ne rie pas), et, ce faisant, vous adressez mentalement un petit coup de chapeau au Petit Poucet qui avait quand même trouvé un  truc sacrément bien utile.
    À 19 heures pile, une voix omnisciente, omniprésente, orwellienne pour tout dire, retentit dans les couloirs, les salles, les toilettes, partout, impossible d'y échapper : «mesdames-messieurs les artistes, il est 19 heures, le spectacle est dans 30 minutes, le spectacle est dans 30 minutes, ceci est le premier appel».
    Bon, donc c'est pas encore, tranquille Émile, vous sirotez votre Coca en tournant en rond à la recherche de la salle dans laquelle vous avez déposé votre instrument (c'était pourtant bien par là que vous étiez passé à l'aller ?).

    Puis, tel Stallone s'équipant avant d'affronter les Viets, vous préparez le matos : on tend l'archet, un peu de collophane, on vérifie les vis du coussins, on accorde le bazar, et vous êtes prêt pour l'assaut. La Voix de Dieu s'adresse de nouveau à ses créatures : «mesdames-messieurs les artistes, il est 19 heures 15, le spectacle est dans 15 minutes, spectacle dans 15 minutes, ceci est le deuxième appel».
    Si vous aviez lambiné davantage, vous auriez de nouveau entendu l'Ineffable : «mesdames-messieurs les musiciens, en fosse s'il vous plaît, spectacle dans 5 minutes, ceci est le dernier appel, ceci est le dernier appel», et bien que la moindre once de tension soit totalement absente dans le ton employé uniformément affable du genre voix SNCF, si vous entendez cet appel et que vous êtes encore à la machine à Coca, ça craint clairement du boudin.

    Direction la fosse. Pas aux lions : aux singes savants.
    En effet, après le petit escalier et le sas qui sert aux techniciens, vous débarquez donc dans la fosse, c'est-à-dire l'espace aménagé devant la scène et en contrebas, afin d'accueillir l'orchestre ; or, ça semble fasciner le public, qui vient se pencher à la rambarde avec les enfants pour leur montrer du doigt ces drôles de spécimens rares, qui, pour l'immense majorité de la population, ne sont visibles que dans les plans de coupe de la StarAc, sorte de documentaires animaliers, en quelque sorte.
    Il ne manque que le panneau : «ne pas jeter de cacahuètes aux musiciens».
    Vous regagnez votre place en slalomant entre les chaises et pupitres, et vous vous asseyez sur votre siège, et là en général c'est rigolo, parce que ce sont des sièges spéciaux pour musiciens d'opéra, qui en théorie, sont des sièges ultra-chiadés, mais qui en pratique s'enfonce sous votre poids pour remonter comme un yoyo, on croirait un jeu de chez Eurodisney. Mais bon, chiadé, quand même : le dossier est réglable en hauteur, le siège est également réglable en hauteur, mais aussi d'avant en arrière, et aussi inclinable vers l'avant avec réglage laser guidé par GPS. Bon, je me moque, mais avec ces sièges, vous pouvez restez assis des heure durant et endurer les pires merdouilles d'opérette possibles sans avoir l'impression de subir la torture dite "du banc d'église".
    Une fois tous les paramètres optimisés, vous pouvez enfin faire quelques notes et vérifier les passages délicats de ce qui vous attend, avec plus ou moins la conscience d'une soudaine convergence de doigts parentaux sur votre personne. Bref, la représentation a déjà commencé.
    Ensuite tout s'enchaîne très vite : le temps d'échanger quelques propos essentiels sur le concept d'animalité dans la pensée de Jankélévitch avec votre collègue, le noir se fait dans la salle, seule subsiste la petite loupiote de votre pupitre, puis un monsieur Loyal vient dire qu'il faut éteindre les portables de merde, le Chef déboule dans la fosse, on se lève, applaudissements (et les applaudissements d'un public aussi nombreux, c'est assez impressionnant, un peu comme un rouleau de l'Océan qu'on se prendrait en pleine poire, voyez), on se rassoie. À cette occasion, certain(e)s font encore du yoyo sur leur siège.
    Et là, c'est parti pour des heures d'éblouissements, de légèreté, de rêve, de magie, de tourbillons ensorceleurs au charme irrésistible.

    Bon, pas vraiment en fait, parce que la partition vous la connaissez déjà par cœur vu le nombre de répétitions préalables, donc il en résulte de larges plages d'ennui discret en pilotage automatique. Mais chtt, gardez ça pour vous, hein, déconnez pas, ne brisez pas le mythe.
    Entre les actes, vous aurez droit à vingt minutes de pause, égrenées par le retour de la Voix du Tout-Puissant, pendant lesquelles vous avez tout juste le temps de vous ressourcer en Coca, afin de juguler la faim qui commence à sérieusement vous tenailler, alors qu'il va falloir patienter jusqu'à des 23h30 de retour chez vous.
   
    Le truc chiant, c'est que de tous les gens présents dans la salle, vous et vos collègues êtes finalement les seuls à ne jamais rien voir du spectacle, puisque vous êtes situés en contrebas de la scène, et en plus vous lui tournez le dos. Même le plus obscur des accessoiristes peut au moins assister à la réalisation concrète de ses heures d'effort ; vous, non. Et vous saurez jamais. À part peut-être entrevoir un bras qui passe ou un visage souriant à la dérobée par dessus votre épaule, lors de mesures à compter.

    Bon, et puis ça finit par finir à un moment donné, parce qu'il faut bien que ça finisse un jour, le rideau tombe en même temps que l'accord triomphal de fin, puis c'est le raz-de-marée des applaudissements en délire qui déferle, avec tout le cérémonial des saluts, et puis quand le Chef déboule sur la scène, vous vous levez et applaudissez à votre tour ceux de la scène, bref, tout le monde s'applaudit dans l'amour et dans la joie, c'est beau.
    Quand tout le monde a fini par se lasser de taper des mains, vous regagnez votre antre, en suivant vos collègues en file indienne. On range le biniou, on ferme la boîte, mais ce n'est que partie remise, au prochain numéro.
   
    Et l'artiste solitaire rentre chez lui, dans les rues désertes, seul dans ce monde hostile, encore empli des émotions qu'il a communiqué à tant de gens qui, grâce à lui, sont un peu plus heureux ce soir, et ont partagé un peu de rêve, un peu d'humanité, pauvre artiste fragile qui se doit, chaque soir, d'effectuer ce don christique, en sachant que nulle reconnaissance ne lui sera donnée en retour, anonyme parmi la foule (vous pouvez vous mouchez maintenant).
    Oui, il rentre seul, avec sa lanière qui fait - groink, groink -.


(1) Non, ce n'est pas la culotte.
(2)«ouaiiiiiis, j'travaiiille à l'Opéraaaa, tu voiiiiis, mouaiiiis, c'est sympaaa, ça vaaa»

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commentaires

Guillaume 01/09/2009 17:53

Bravo pour la narration. Un autre auteur a décidé de nous raconter sa vision côté public, j'espère que vous serez pas trop déçu, ce n'est pas le groupie dont on rêve !
Chanson bonus à 3mn 30s
http://www.deezer.com/listen-280949
 

Djac Baweur 03/03/2007 20:58

>Céleste : rhôôôô ben c'est gentil alors...
(heuu, "jeune lectrice" ça veut dire quoi, que vous lisez Télérama depuis quinze jours, ou que vous avez treize ans et demi ? ;o))) )

Au fait, faut pas culpabiliser, hein, je me bat justement contre ça, zut quoi alors...

Céleste 03/03/2007 20:03

Cher Djac Baweur

 

La consécration... Vous avez eu un article sur votre blog dans le très prestigieux télérama (dont je suis une jeune lectrice) et vous voici à présent affublé de groupies... Je l’avoue j’en fais partie. Mieux que le prozac, il y a « un soir à l’opéra », billet qui reste mon préféré bien que « la reine de la jungle » le talonne de près. N’allez pas croire que je ne lis et n’apprécie que vos anecdotes enfantillages et billevesées, les balivernes symphoniques ne sont pas mal non plus... C’est juste qu’on culpabilise un peu de les lire lorsqu’on n’est pas tout à fait concentré, et qu’on a pas fait le vide (plus de chat sur le clavier, pas de klaxons intempestifs dans la rue...).
J’attend votre prochain billet avec toute l’impatience dont une groupie niveau 5 est capable.

Alfie 16/01/2007 16:44

Premier passage et un voyage dans l'univers magique des musiciens. Ou du moins dans un univers qui me semble magique, celui de maîtriser son instrument, de le faire parler, de lui transmettre des émotions qui touchent le public en plein coeur.Merci...

maya 16/01/2007 16:04

Djac, c'etait au théatre Mogador, en avril dernier..
(celle qui n'arrive pas a paramétrer son navigateur pour ecouter au bureau et qui enrage pasque ta super compo perso  reste virtuelle)
 
 

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