Voici donc quelques courts extraits de musique sérielle, ou dérivée.
Et, non, n'insistez pas, pas d'Obispo.
En fait, j'ai beaucoup hésité à vous proposer de tels extraits. En effet, une musique qui a priori ne semble pas facile d'accès, d'emblée, parce qu'éloignée des réflexes
d'écoute, ne va sûrement pas être a son avantage sur une sortie son d'ordinateur, sans la présence de la pâte sonore des musiciens, et qui plus est sur un court passage, à la volée, sans avoir le
temps de s'imprégner et de se laisser envahir par un flot musical.
Alors que, je vous connais, si je vous mets Brazil, ou Led Zeppelin, ou de la funk, même avec un son pourrave, alors là évidemment vous
êtes contents.
Bande de dégénérés.
Je vous les livre quand même, mais pas sans avertissement : ne vous laissez pas influencer outre mesure par une rapide impression passagère et fugitive.
Si vous pouvez écouter au casque, c'est déjà mieux ; essayez également de ré-écouter plusieurs fois les extraits, afin de prendre du recul et d'anticiper les enchaînements.
Le sérialisme «première manière», celui des années 1920-30, est d'une certaine manière parfaitement post-romantique ; bien que rejetant le pathos et les moyens techniques
d'expression du romantisme de la fin du dix-neuvième, la musique sérielle est alors pleinement expressioniste, cherchant à exposer des états d'âme tourmentés et intérieurs, inspirée par la
découverte récente de l'inconscient par Freud. Cette musique pourrait être rapprochée de courant équivalent dans d'autres arts : je pense au poète Baudelaire, des peintres comme Munch, Kandinsky,
ou Schiele (je vais m'avancer en citant également le film Le tambour de Schlöndorff, certes bien plus tardif, mais dont l'ambiance me provoque le même
ressenti).
Voici deux extraits de la suite lyrique d'Alban Berg (1885-1935), élève de Schoenberg, célèbre pour ses deux opéras Wozzeck et
Lulu. Un de ses chef-d'œuvre est également son concerto pour violon, intitulé concerto à la mémoire d'un ange. Berg
cultive une grande expressivité, dans un discours assez plastique et déchiré, et comme avec nostalgie de la tonalité passée.
1er mouvement (début) - Allegro giovale
5ème mouvement (début) - Presto delirando (sic)
Le sérialisme a par la suite évolué vers une abstraction plus sévère et radicale (si on peut parler d'abstraction en musique...), notamment sous l'impulsion d'Anton von Webern,
l'autre élève célèbre de Schoenberg. Le discours devient plus éclaté dans l'espace, tout en se densifiant (la moindre note fait sens), et en provoquant l'apparition de pièces très courtes.
Voici le début du Quatuor à cordes opus 28 de Webern :
1er mouvement - MäBig
Ha haaa, ça rigole moins, là, hein ?
Après la seconde guerre mondiale, les jeunes musiciens sériels (Boulez, Stockhausen, Bério...) se sont réclamés de Webern et ont imposé cette forme de musique comme étant le seul
horizon possible pour la musique, avec des propos fortement polémiques, qui cherchaient à remuer les consciences pour faire reconnaître la nouveauté comme étant valable, mais qui d'un autre côté
les a aussi desservi en ajoutant à la difficulté de cette nouvelle musique l'agressivité dictatorial du discours.
Cela dit, il faut voir que l'entre-deux guerre en France avait été dominé par l'insouciance frivole, qui a favorisé des compositeurs assez futiles comme Milhaud, Poulenc (le
groupe des six), sous l'égide de Cocteau, dont un des idéaux de musique était la musique de cirque, préoccupation évidemment fort éloignée du discours artistique sans concession du sérialisme
germanique.
Or, au sortir d'une période aussi terrible que celle de la seconde guerre, il était inévitable qu'un contre-réaction se fasse jour. Et ce qu'un artiste peut dire de l'Homme après
Stalingrad, les camps de la mort et Hiroshima ne peut être évidemment optimiste, léger et béat. Difficile également d'avoir suffisamment foi en l'humanité pour exprimer des sentiments et les faire
partager : la seule chose qui reste à un musicien pour nourrir une œuvre, ce sont les idées intellectuelles, pures. C'est ce qui, sans doute, explique cette radicalité des années 50 - 60.
Petit à petit, toutefois, sans changer les bases du langage, les mêmes compositeurs ont évolués vers une plus grande souplesse sonore, vers une plasticité plus sensuelle, dans
lesquelles je ne peux que voir l'influence, moins directe mais plus enveloppante, de l'esthétique de Debussy. Je sais, ça fait un peu monomaniaque, à force, de caser Debussy partout, mais je suis
certain d'avoir raison, d'autant que j'avais lu quelque part Boulez racontant la première audition de Jeux de Debussy par les jeunes de l'école sérielle
tels que lui, comme un choc musical propre à faire vaciller Webern de son socle de commandeur.
Ainsi, rien à voir entre les sonates pour piano de Boulez, d'une aridité assez effrayante, et ses œuvres les plus récentes, dans lesquelles on entend une grande préoccupation du
phénomène sonore et de sa ductilité, un peu de la même manière dont on peut goûter le contact de l'eau en nageant, où dont je peux jouir de l'entrée sensuelle de ma spatule spéciale dans la masse
de Nutella remplissant un pot tout neuf. Chacun ses références, hein.
Voici deux extraits de Répons, une grande œuvre de Pierre Boulez (1925 - *) datant de 1984 pour sa version définitive. L'ensemble instrumental est assez complexe, puisque
comprenant un petit orchestre (extrait 1), et six solistes (harpes, pianos, vibraphone, glockenspiel et xylophone, et cymbalum), eux-mêmes amplifiés et prolongés par un dispositif
électro-acoustique piloté par ordinateur (extrait 2). Notez les longues plages dans l'introduction autour d'une même note tenue : si j'emploie le mot de tonalité et que Boulez tombe là-dessus, il
me collera sans doute un procès pour diffamation, mais il faut bien reconnaître que cela fixe des repères d'écoute, contrairement à ce que vous pouvez entendre chez Webern.
Évidemment, ne cherchez pas une mélodie, ou quelque chose d'approchant : laissez vous plutôt happer par l'imaginaire sonore. Moi je suis plutôt dans le trip lutins, gnomes,
farfadets et petites fées dans une forêt magique. Si vous préférez y voir David Hasselhoff ou Pamela Anderson courant sur la plage en maillot, c'est votre droit. Encore une fois, chacun ses
références.
Répons - Introduction (extrait)
Répons - Section 1 (extrait)
(référence des disques : Alban Berg : String quartet op.3 - Lyric suite, Anton von Webern : quartet op.28, Prazak Quartet, Praga Digitals, harmundia mundi distribution. Boulez : Répons, Dialogue de l'ombre double, Alain Damiens, Ensemble InterContemporain, IRCAM,
collection 20/21, Deutsche Grammophon.)
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