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6 octobre 2007 6 06 /10 /octobre /2007 15:11
    Voici donc quelques courts extraits de musique sérielle, ou dérivée.
    Et, non, n'insistez pas, pas d'Obispo.

    En fait, j'ai beaucoup hésité à vous proposer de tels extraits. En effet, une musique qui a priori ne semble pas facile d'accès, d'emblée, parce qu'éloignée des réflexes d'écoute, ne va sûrement pas être a son avantage sur une sortie son d'ordinateur, sans la présence de la pâte sonore des musiciens, et qui plus est sur un court passage, à la volée, sans avoir le temps de s'imprégner et de se laisser envahir par un flot musical.
    Alors que, je vous connais, si je vous mets Brazil, ou Led Zeppelin, ou de la funk, même avec un son pourrave, alors là évidemment vous êtes contents.
    Bande de dégénérés.
    Je vous les livre quand même, mais pas sans avertissement : ne vous laissez pas influencer outre mesure par une rapide impression passagère et fugitive.
    Si vous pouvez écouter au casque, c'est déjà mieux ; essayez également de ré-écouter plusieurs fois les extraits, afin de prendre du recul et d'anticiper les enchaînements.
   
    Le sérialisme «première manière», celui des années 1920-30, est d'une certaine manière parfaitement post-romantique ; bien que rejetant le pathos et les moyens techniques d'expression du romantisme de la fin du dix-neuvième, la musique sérielle est alors pleinement expressioniste, cherchant à exposer des états d'âme tourmentés et intérieurs, inspirée par la découverte récente de l'inconscient par Freud. Cette musique pourrait être rapprochée de courant équivalent dans d'autres arts : je pense au poète Baudelaire, des peintres comme Munch, Kandinsky, ou Schiele (je vais m'avancer en citant également le film Le tambour de Schlöndorff, certes bien plus tardif, mais dont l'ambiance me provoque le même ressenti).
    Voici deux extraits de la suite lyrique d'Alban Berg (1885-1935), élève de Schoenberg, célèbre pour ses deux opéras Wozzeck et Lulu. Un de ses chef-d'œuvre est également son concerto pour violon, intitulé concerto à la mémoire d'un ange. Berg cultive une grande expressivité, dans un discours assez plastique et déchiré, et comme avec nostalgie de la tonalité passée.

1er mouvement (début) - Allegro giovale


5ème mouvement (début) - Presto delirando (sic)


    Le sérialisme a par la suite évolué vers une abstraction plus sévère et radicale (si on peut parler d'abstraction en musique...), notamment sous l'impulsion d'Anton von Webern, l'autre élève célèbre de Schoenberg. Le discours devient plus éclaté dans l'espace, tout en se densifiant (la moindre note fait sens), et en provoquant l'apparition de pièces très courtes.
    Voici le début du Quatuor à cordes opus 28 de Webern :

1er mouvement - MäBig


    Ha haaa, ça rigole moins, là, hein ?

    Après la seconde guerre mondiale, les jeunes musiciens sériels (Boulez, Stockhausen, Bério...) se sont réclamés de Webern et ont imposé cette forme de musique comme étant le seul horizon possible pour la musique, avec des propos fortement polémiques, qui cherchaient à remuer les consciences pour faire reconnaître la nouveauté comme étant valable, mais qui d'un autre côté les a aussi desservi en ajoutant à la difficulté de cette nouvelle musique l'agressivité dictatorial du discours.
    Cela dit, il faut voir que l'entre-deux guerre en France avait été dominé par l'insouciance frivole, qui a favorisé des compositeurs assez futiles comme Milhaud, Poulenc (le groupe des six), sous l'égide de Cocteau, dont un des idéaux de musique était la musique de cirque, préoccupation évidemment fort éloignée du discours artistique sans concession du sérialisme germanique.
    Or, au sortir d'une période aussi terrible que celle de la seconde guerre, il était inévitable qu'un contre-réaction se fasse jour. Et ce qu'un artiste peut dire de l'Homme après Stalingrad, les camps de la mort et Hiroshima ne peut être évidemment optimiste, léger et béat. Difficile également d'avoir suffisamment foi en l'humanité pour exprimer des sentiments et les faire partager : la seule chose qui reste à un musicien pour nourrir une œuvre, ce sont les idées intellectuelles, pures. C'est ce qui, sans doute, explique cette radicalité des années 50 - 60.
    Petit à petit, toutefois, sans changer les bases du langage, les mêmes compositeurs ont évolués vers une plus grande souplesse sonore, vers une plasticité plus sensuelle, dans lesquelles je ne peux que voir l'influence, moins directe mais plus enveloppante, de l'esthétique de Debussy. Je sais, ça fait un peu monomaniaque, à force, de caser Debussy partout, mais je suis certain d'avoir raison, d'autant que j'avais lu quelque part Boulez racontant la première audition de Jeux de Debussy par les jeunes de l'école sérielle tels que lui, comme un choc musical propre à faire vaciller Webern de son socle de commandeur.
    Ainsi, rien à voir entre les sonates pour piano de Boulez, d'une aridité assez effrayante, et ses œuvres les plus récentes, dans lesquelles on entend une grande préoccupation du phénomène sonore et de sa ductilité, un peu de la même manière dont on peut goûter le contact de l'eau en nageant, où dont je peux jouir de l'entrée sensuelle de ma spatule spéciale dans la masse de Nutella remplissant un pot tout neuf. Chacun ses références, hein.
    Voici deux extraits de Répons, une grande œuvre de Pierre Boulez (1925 -  *) datant de 1984 pour sa version définitive. L'ensemble instrumental est assez complexe, puisque comprenant un petit orchestre (extrait 1), et six solistes (harpes, pianos, vibraphone, glockenspiel et xylophone, et cymbalum), eux-mêmes amplifiés et prolongés par un dispositif électro-acoustique piloté par ordinateur (extrait 2). Notez les longues plages dans l'introduction autour d'une même note tenue : si j'emploie le mot de tonalité et que Boulez tombe là-dessus, il me collera sans doute un procès pour diffamation, mais il faut bien reconnaître que cela fixe des repères d'écoute, contrairement à ce que vous pouvez entendre chez Webern.
    Évidemment, ne cherchez pas une mélodie, ou quelque chose d'approchant : laissez vous plutôt happer par l'imaginaire sonore. Moi je suis plutôt dans le trip lutins, gnomes, farfadets et petites fées dans une forêt magique. Si vous préférez y voir David Hasselhoff ou Pamela Anderson courant sur la plage en maillot, c'est votre droit. Encore une fois, chacun ses références.

Répons - Introduction (extrait)


Répons - Section 1 (extrait)


(référence des disques :
    Alban Berg : String quartet op.3 - Lyric suite, Anton von Webern : quartet op.28, Prazak Quartet, Praga Digitals, harmundia mundi distribution.
    Boulez : Répons, Dialogue de l'ombre double, Alain Damiens, Ensemble InterContemporain, IRCAM, collection 20/21, Deutsche Grammophon.)

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commentaires

michel 29/04/2012 10:29


Merci pour cette page qui m'a permi de découvrir cette musique "bizarre" qui finalement, est pleine de bon sens.

Clémence 16/04/2007 19:48

Ah oui, genre au XXi eme siecle on suit le troupeau, on évite d'innover, on s'autoproclame "engagé" dans ds combats politiquement corrects, on brade l'Art en appelant artiste quelqu'un sous-prétexte qu'il passe à la télé, on crée ds blogs sur sa pssionante personne et on porte des lunettes de soleils jaunes??!!
Nan,je ne sais pas de quoi tu parles, je vois pas de lien entre Obsipo et la société...
;-)

mebahel 16/04/2007 16:28

Grands dieux!
Du saucission!
parles pas d'mahleur hein !!

Djac Baweur 16/04/2007 14:18

>Clémence :
hu hu hu ! Mais c'est que tu me ferai rougir ! :o)

Tu noteras que le système tonal est très lié, historiquement parlant, avec la monarchie absolue : une note privilégiée autour de laquelle le reste du monde tourne...
Puis après, avec le romantisme, c'est autour du nombril que ça tourne, ce qui revient un peu au même, sauf que c'est pas le même nombril, c'est son nombril perso, c'est déjà une liberté, mais aussi le chacun pour sa gueule bourgeois...
Bref, il y aurait des études PASSIONNANTES (si elles n'existent pas déjà) sur le rapport entre les faits de société et le langage musical.
Par exemple : Obispo et le 21ème siècle...

Bon, et tu nous inviteras, à ta pièce ?

(PS : si on pleure le 22, on rira le 29, en noyant notre chagrin dans le saucisson... :o)

Clémence 15/04/2007 18:14

aaaahh (soupir de satisfaction)
Djac, par ce dimanche ensoleillé dans les rues de Paris autant que dans ma tête, un mot: MERCIIIIII !!!!!!!!!
Pourquoi?
Parce qu'en ce moment je travaille sur Lulu (qui est une pièce de Wedekind avant l'opéra de Berg). Que donc pour l'occasion, je planche sur l'expressionisme et la musique sérielle dans des livres dont les auteurs n'ont malheureusement pas ta patte concrete et ta fluide prose pour faire parvenir avec clarté certaines subtilités stylistiques jusqu'aux tréfonds des limbes embrumées de mon esprit....
Bien sûr, j'avais déjà lu (et compris me semble-t-il) ta petite série sur la musique sérielle, mais aujourd'hui, O joie, l'atonalité a provoqué en moi une révélation tonique allant au-delà même des extraits et des explications ponctuelles... La musique a ouvert la brèche vers une sphère de possibles que je ne parvenais pas à définir pour répondre à ma question primordiale du moment: Mais Bordel, qu'est-ce que je décide pour cette foutue mise en scène de *** ?! (bon, j'ai d'autres questions primordiales en tête en ce moment, la première étant Vais-je pleurer dimanche 22 à 20h, mais comme il n'y a pas de livres ni de blogs pour m'apporter de réponses certaines, je la mets de côté comme je peux...)
Donc, même j'oserais dire que aujourd'hui, la musique sérielle je trouve ça passionant en pensée comme en écoute.
Et en relisant, je me disais: ce principe de tenter de mettre à parfaite égalité les douzes notes qui sont en jeu en leur donnant EXCATEMENT la même durée d'exposition voire de temps de parole pour qu'on ne puisse surtout pas dire qu'il y a partialité et mis en avant de tel ou tel(le) , quand même, ça résonne étrangement en ces temps de comptages médiatiques ridicules et hypocrites, nan? Il bosse au CSA Boulez??

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