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6 octobre 2007 6 06 /10 /octobre /2007 15:10
    À la suite du précédent article sur la musique sérielle, j'ai obtenu en commentaire les réflexions habituellement encourues dans ces cas-là (je résume) :

    1 - C'est drôlement mathématiques et compliqué ;
    2 - Donc c'est sans âme, sans expression :
    3 - Donc c'est inécoutable.

    Or, étrangement, quand j'ai parlé de tonalité classique, de Debussy, de Beethoven ou de Stravinsky (et je subodore que je pourrais en choisir bien d'autres), je n'ai pas du tout recueilli ces mêmes réflexions.
    Je dis bien : étrangement.

    Car, d'une part, le travail de composition des musiciens antérieurs à l'école dodécaphonique n'est ni plus ni moins réfléchi et construit que celui de l'école sérielle.
    Que dire, en effet, des constructions numériques complexes d'un Guillaume de Machaut au moyen-âge ?
    Que dire de la moindre fugue de Bach, (exercice ardu consistant à bâtir un morceau sur un petit bout mélodique de départ, en faisant entendre quatre ou cinq voix simultanées, ayant chacune leur devenir propre et reprenant le petit bout mélodique autant que possible - la série, c'est un jeu d'enfant, à côté -) ?
    Que dire des plans réfléchis et mûrement pesés de chaque œuvre de Beethoven ou de Brahms ?
    Que dire du travail minutieux et méthodique d'un Debussy pour arriver à faire entendre cette impression d'improvisation ?
    Que dire des calculs méthodiques et raisonnés d'un Obispo ? (Heuu... Ha non, zut, j'ai mélangé mes fiches. Désolé.)
    Dès le moment où l'on tente d'agencer des sons autrement qu'en utilisant des recettes prêtes à l'emploi, et dans une tentative d'œuvre d'Art, on se met à réfléchir en terme d'intervalles, de rapports de durées, de combinatoire. Donc, soit on considère que TOUTE la musique est mathématique et compliquée, soit soit on considère qu'aucune ne l'est... Sérielle ou pas.
    Alors il faut bien se rendre à l'évidence : si les calculs de Bach ou de tout autre sont à même de vous toucher, ce n'est donc pas la faute à la technique proprement dite de la série si la musique sérielle vous laisse de marbre.

    Et, d'autre part, reconnaissez qu'il est fort étrange de décréter que des compositeurs tels que Schoenberg, Berg, ou plus tard Boulez, ne soient pas expressifs, et n'aient aucun sentiment à faire partager, sous prétexte qu'on parle d'une technique musicale ; voilà un procès d'intention un peu rapide.
    Chopin, Tchaïkovsky ou Schumann on tout autant de technique, elle est juste plus ancienne et on n'en parle pas, préférant à cela des considérations extra-musicales quand on évoque ce genre de compositeurs, et c'est un tort, à mon sens.
    L'expressivité n'est possible, en Art et en musique en particulier, que parce que l'intention de l'auteur est portée par une technique solide et travaillée assidûment, technique qui, d'un côté, unifie et condense les idées, et de l'autre libère l'imagination afin de dépasser les contraintes induites par cette technique.
    C'est ce que Obispo a compris, par exemple.
    Ha non ? (Punaise va vraiment falloir que je trie mes fiches.)

    Se trouver face à un objet musical que l'on ne comprend pas nécessite quand même de s'y prendre à deux fois avant de décréter la capacité émotionnelle de l'objet en question.
    On peut comparer cette situation à une rencontre, face à un autre être humain ; bien entendu, si cet individu parle la même langue que vous, partage les même codes culturels que vous, le dialogue s'effectuera facilement ; toutefois, plus les codes culturels de cette personne sont éloignés de vous, plus le dialogue paraîtra difficile, voir impossible, et, dès lors, la tentation du rejet est toujours proche et presque instinctive. Pourtant, dans tous les cas, avec de la patience, la communication est possible, puisque il s'agit malgré tout d'un autre être humain (il est évident que mon exemple est moins pertinent avec un géranium, par exemple. Enfin je crois ?).

    Pour la musique c'est la même chose : si la musique sérielle vous paraît si inexpressive, cela ne provient pas d'elle-même, mais bien de votre écoute et de vos références, qui ne savent pas gérer et digérer des suites de sons éloignées de vos codes musicaux habituellement admis.
    Il faut savoir que pour de jeunes enfants (avant huit ans, en gros), l'écoute de quelque musique que ce soit ne pose AUCUN problème.
    Je me souviens de mon professeur d'analyse qui nous racontait qu'ayant participé à des interventions dans des classes et ayant discouru longuement pour tenter d'expliquer les spécificités de la musique contemporaine, en prenant des tas de précautions oratoires pour prévenir que, bon, attention, c'est un peu spécial et tout ça, il se voyait finalement rétorquer des questions de la part des enfants, qui montraient à l'évidence que leur réflexion, au fond, était :
    «mais dites, c'est quoi le problème ?»
    Notre problème finalement.
    Cela dit, à dix ans, quand Lorie, Star Ac' et Cie sont passés par là, c'est terminé : les repères d'écoute sont déjà ancrés (et, pour ne rien arranger, les emmerdements de ces grands cons d'ados se font jour), et toute nouveauté n'est plus acceptée, car l'esprit s'est formaté.

    La question que nous pose donc la musique sérielle, et plus largement contemporaine, c'est celle de nos fermetures d'esprit, de nos formatages culturels, voire même de notre ouverture à l'autre et au monde en général.
    Certes, il me semble que la musique, parce qu'elle est d'une nature abstraite en soi, est plus difficilement assimilable quand elle fonctionne sur des repères qui nous sont inconnus : le pas à faire est plus grand.
    Ainsi, conquérir le langage musical d'Obispo nécessite de prendre sur soi un travail d'audition appliqué et constant.
    (Ben quoi ? C'est pas faux, dans un sens...)
    Mais les débuts du sérialisme datent maintenant de presque un siècle : la première œuvre atonale de Schoenberg* date de 1907 (finale du 2ème quatuor) et la toute première œuvre sérielle du même date de 1923 (valse de l'opus 23 pour piano). On peut donc vraiment se demander quels sont les raisons qui président à cette désaffection hors de milieux «éclairés».

    Évidemment, il existe des compositions médiocres, et des compositeurs contemporains médiocres, qui n'aident pas à approcher la musique moderne sainement pour s'en faire une juste idée.
    Mais les Schoenberg, Berg et Webern, outre qu'ils ne sont plus contemporains depuis maintenant un moment, sont assurément de grands musiciens. Donc cet écran qui subsiste, y compris chez beaucoup de professionnels de la musique, pose vraiment question, même si, cela va sans dire, on n'est pas non plus obligé d'aimer (C'est juste Debussy qui est obligé. Le reste, vous faites ce que vous voulez, mais Debussy, c'est obligé.)
    Cependant, au moins, on peut être amené à reconnaître que, oui, cette musique est assurément expressive.

    Cela dit, il faut reconnaître que ce travail de conquête d'un langage musical de la part de l'auditeur n'a rien d'aisé, et que telle ou telle musique ne s'apprivoise pas en un jour. Pour Obispo, par exemple, je rame.
    Toutefois il me semble bien que Schoenberg ou Beethoven sont tout autant difficiles d'accès, finalement. Chaque univers de compositeur, au-delà de toute technique, est un monde à part entière, et, s'il ne vous parle pas immédiatement, devient alors «difficile d'accès». Pour certains, Chopin sera bien plus difficile à comprendre qu'une œuvre contemporaine.
    Pour ma part, je constate bien les évolutions de mon écoute ; comment certains compositeurs portés au pinacle (Chostakovitch, ou Reich par exemple) sont retombés dans mon indifférence, alors que tant d'autres que je méprisais d'un revers de main me sont maintenant essentiels (Brahms et Beethoven, typiquement). Tenez, rien que l'année dernière, ça a été pour moi l'année Malher.
    Et même, je vais vous dire, même Debussy, oui, lui, mon idole, et bien il m'a fallu du temps.
    Ça vous la coupe, hein ?


    Note : à venir, quelques extraits commentés.

*Difficile de savoir exactement qui a écrit la toute première œuvre atonale, tant la fin du romantisme tendait à cela. Par exemple, Franz Liszt a composé une bagatelle sans tonalité pour piano (1885). Cependant, d'un certaine façon, les musiciens de la Renaissance (et avant) sont déjà atonaux, puisque composant une musique certes très consonante, mais pas du tout bâtie sur des bases d'harmonie tonale ! Ainsi, j'avais essayé un jour (vainement) de chanter avec des potes une pièce vocale de Claude Le Jeune, dans laquelle on atterrissait aux fins de phrases sur un accord parfait, le tout passant en revue les douze demi-tons en une seule page de musique !

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commentaires

marvin rouge 08/11/2006 10:23

Pour les concerts proposés sur mon blog, il faut se dépêcher car je ne les laisse pas plus d'une semaine...

Pour parler de Donjon, je ne parlerai pas de sérialime mais de rhizomes. De ramifications sans racine ni tronc qui part dans tous les sens. Un équivalent BD des Archipels d'André Boucourechliev, en quelque sorte.

Pour revenir à nos moutons (et à la lecture du billet suivant qui propose des extraits de musiques sérielles), je me demande s'il faut obligatoirement éprouver des "sensations" ou plutôt si nous sommes sensés porter un jugement "sensible" sur ces musiques ? Peut-on comprendre (et apprécier) sans aimer (passion) ? A priori oui...

"Le sérialisme a par la suite évolué vers une abstraction plus sévère et radicale (...) éclaté dans l'espace, tout en se densifiant (la moindre note fait sens), et en provoquant l'apparition de pièces très courtes."

Ben ouais, c'est du dodécaphonisme. Une fois que la série des douze sons est énoncée, on peut pas la répéter. Le temps est d'autant plus réduit que cette expostion peut être verticale ou diagonale (sur la partition).

Je pense également qu'il faut pleinement se plonger dans cette époque pour tenter d'appréhender cette musique.

La réaction aux romantiques (bien évoquée), le contexte économique, politique, sont autant de facteurs qui ont conduit à ce résultat esthétique.

Peut-être ai-je mal lu mais il me semble que la révolution qui se produisait à cette époque dans la littérature et le théâtre (Brecht) a incliné la pensée de Schoenberg. De même, comme il est rappelé avec justesse, Freud et la psychanalyse ont apporté un regard neuf et déterminant sur la question du judaïsme. Rappelons que Schoenberg a quitté l'allemagne pour les USA lorsque le nazisme a commencé sa terrible ascension vers le pouvoir. L'opéra (inachevé) qu'Arnold a composé, Moïse en Egypte, est un digest de la pensée de Freud.

J'y pense : essayez cette pièce très expressive de Schoenberg "Un survivant de Varsovie". C'est court (1/4 d'heure) mais d'une richesse phénoménale.

Après la Seconde Guerre Mondiale, j'opposerai le radicalisme de l'écolde de Darmstadt aux postmodernes qui font leur apparition aux States à ce moment-là.

Mais ça, c'est une autre histoire...

Christophe 07/11/2006 19:04

Et moi j'adooooooore Trondheim !

A ce propos, il viens de sortir, dans la nouvelle collec qu'il dirige chez Delcourt un nouveau recueil de ses petites saynettes et réflexions sur son quotidien. Ca s'appelle Les petits riens de Lewis Trondheim, et c'est succullent (comme toujours !). Le meilleur dans le genre, c'est Approximativement, qui avait été édité chez Cornelius si je me souviens bien.

Mais je ne vais pas parler ici de la centaine d'albums déjà édités par Lewis, Djac m'en voudrait d'oublier la musique sérielle.

Quoique...

Hmm, voici un bon angle d'approche pour parler de Donjon, car il y a eu un réel travail sériel dans cet assemblage de personnages et d'histoires dans 3 époques, 5 séries et de nombreuses approches, avec des systématiqmes, des personnages et objets récurrents cachés (il y a aussi du sériel un peu là. Non Djac ! pas sur la tête !).

Bon, alors, la musique sérielle...

psb

Anna 07/11/2006 18:38

Pourquoi pas en effet... j'aime bien Sfar.

Christophe 07/11/2006 18:30

Je le pressentais ! Dès la lecture du comm 54, et surtout le pseudo, Marvin Rouge (mon préféré ! cf la grande saga Donjon, dont Anna nous parlera je suis sûr un de ces 4)
J'arrive sur le blog de Marvin, et je fais défiler à la recherche de traces pour comprendre le personnage, sûr de dégoter du John Zorn à un moment. Bingo !

Entre temps j'ai croisé un hommage à l'article de Djac sur la musique sérielle, un autre sur la fermeture du CBGB, et plein de bonnes choses qui devraient intéresser les lecteurs du coin.

Bon, ce nouveau blog va me demander du temps de découverte (vivement ce ouiquène), et je vais faire ça en musique, avec nos poteaux Zorn et Arto Lindsay (de la baaaalle !) dont on peut télécharger un concert de 1983.

w7n

Anna 07/11/2006 18:20

Tiens, Overblog rebugge : il faut poster deux fois pour que le 1er com apparaisse. Pourvu qu'il ne me bouffe pas mon billet de demain !

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