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2 juin 2007 6 02 /06 /juin /2007 18:15
    CNSM : Conservatoire National Supérieur de Musique. De Paris.
    Oui, quand on précise pas, c'est sous-entendu : de Paris*. Il y a un autre CNSM, en fait, à Lyon, mais dans ce cas, on dit CNSM-de-Lyon**.

    Le CNSM est à la musique française ce que l'ENA est à la politique : le même formatage obligé.

    Il faut d'abord bien comprendre l'organisation pyramidale des institutions musicales en France : à la base, les Écoles de Musique agréées, ou les Écoles Municipales de Musique. Ensuite, les Écoles Nationales de Musique (ENM), puis les Conservatoires Nationaux de Région (CNR, dont rares sont ceux effectivement financés par une région, allez comprendre), puis enfin les deux CNSM.
    Et donc au sommet de la pyramide, forcément, l'élite de la nation, ceux qui ont réussi à force de courage et de talent à franchir tous les obstacles (et Dieu sait qu'il sont nombreux), ceux qui ont réussi à ne pas être dégoûtés et découragés (et Dieu sait si le dispositif est efficace), ceux qui ont suffisamment l'esprit névrosés pour bachoter des heures durant le même morceau en rééditant soigneusement ce que le prof a dit de faire.
    Il faut savoir que dans les ENM et CNR, dès qu'on arrive à un certain niveau, celui auquel on peut commencer à choisir de faire de la musique sa profession, le CNSM c'est le Graal absolu, l'Eden incontournable, le Walhalla superbe et illustre, l'Olympe rêvé des élus qui connaîtront gloire et félicité, l'Élysée fantasmé par lequel les heureux appelés seront sanctifiés.
    Réussir le concours d'entrée au CNSM, c'est le triomphe absolu qui vous affuble de l'aura des Maîtres, le rater, c'est le désastre et le déshonneur.
    Être au CNSM, c'est avoir le statut, d'emblée, de star, de héros, de killer ; ceux qui n'y sont pas constituent le tout-venant, la plèbe musicale, tolérée parce qu'il faut bien de quoi occuper les petits postes de prof de musique dans les écoles du fin-fond du terroir.

    Cette mythologie du CNSM, pas si caricaturée que ça, et produite par cette hiérarchisation pyramidale de l'enseignement calquée sur les filières de grandes écoles d'ingénieur, est bel et bien profondément ancrée dans les mentalités du monde musical français en général.
    Cette obsession de l'excellence fait que le CNSM est censé regrouper tous les plus grands profs, et donc, les meilleurs élèves, de ceux qui feront les plus grands profs de demain, donc.
    Bien entendu, cette conception unilatérale entraîne inévitablement beaucoup de questionnements.

    Par exemple, c'est quoi, un grand prof ? À part un prof de plus d'un mètre quatre-vingt cinq, je veux dire ?
    On a l'air de penser qu'il suffit de prendre un grand soliste international pour faire un «grand» prof ; malheureusement, dans beaucoup de cas, ce sont des gens extrêmement doués au départ, qui donc ne savent pas forcément communiquer à des gens moins doués la substantifique moelle de leur Art. Et puis les grand solistes internationaux ont été pour la plupart élevés à la schlague, complètement surinvestis par leur entourage pour arriver au but, ce qui ne donne pas forcément une mentalité ouverte et progressiste.
    Donc, «grand prof» ?
    D'autre part, cette recherche éperdue de l'excellence engendre une ambiance compétitive, fortement aliénante et particulièrement anxiogène. Le genre d'ambiance dans laquelle la moindre note à côté suscite regards suspicieux et remarques soi-disantes marrantes, en fait fortement investies du propre stress des critiques. Bien entendu, l'auto-défense naturelle pour résister à cet exigeant rouleau compresseur, c'est de se fabriquer un égo artificiel fortement blindé et arrogant, surtout quand on pense que pour beaucoup qui entrent au CNSM, l'âge est encore à l'adolescence, ou tout juste arrivé à la vingtaine.
    Cette recherche de l'excellence passe également par un certain type d'enseignement, axé en priorité (malgré les discours des brochures d'accueil), et ce dès les plus petits conservatoires et les petits niveaux, sur la technique de l'instrument et le jeu soliste.
    Ce faisant, on oublie toute dimension personnelle d'épanouissement, et on néglige ce fait primordial : la musique se joue ensemble.
    Ce qui explique qu'en général, pour beaucoup d'entre eux, les élèves de conservatoire rechignent à faire de l'orchestre, alors qu'ils sont prêts à passer des heures seuls dans leur salle pour se perfectionner et appliquer les consignes du prof.
    Les réflexions de plusieurs de mes connaissances, qui sont entrés dans les grands conservatoires anglais, m'ont toujours frappées : avec un niveau individuel en moyenne moins abouti qu'au CNSM, le résultat de l'orchestre dans ces institutions musicales anglaises, et ce dès le déchiffrage, est absolument incomparable.
    Le pire c'est que, comme les futurs profs importants seront issus du CNSM, il y a de fortes probabilités qu'ils en aient acquis les réflexes de pensée, et que cela soit donc ce qu'ils transmettront à leurs élèves, qui, à leur tour... Et c'est comme cela que se créé un petit monde musical, relativement fermé sur lui-même, fonctionnant essentiellement par connivence et par réseau, et assez souvent indépendamment du réel talent de tel ou tel.

    En effet, l'image de marque «CNSM» dans le CV occulte trop souvent la réalité des capacités de musicien de quelqu'un. Certes, il faut avoir un certain «niveau» pour réussir le concours d'entrée, mais qu'entend-on par «niveau» ?
    Nombreux sont ceux qui possèdent une réelle agilité technique, mais n'ont aucune imagination musicale, aucun véritable ressenti, aucune véritable présence à la musique. Pour certains, on peut même arriver à se demander ce qui a bien pu les pousser à souhaiter adopter une carrière professionnelle, tant la passion de la musique paraît absente.
    D'autres savent travailler comme des acharnés en vue du concours, travailler jusqu'à reproduire en bon élève appliqué ce que le prof dit de faire : là encore, on est loin d'une démarche musicale. Dans ces conditions, que penser du «niveau» de ceux qui réussissent le concours, d'autant plus quand on sait à quel point cela peut être aléatoire, en fonction de la forme du jour, de la présence de tel ou tel au jury, etc... ?
    Et les profs en sont bien souvent les premiers fautifs, puisqu'il fonctionnent complètement dans ce système, en «coachant» leurs élèves, plutôt qu'en leur montrant une voie véritablement artistique. Mais, comme je l'ai dit plus haut, puisque ces profs sont eux-même issus du système, ils ne peuvent que le reproduire...
   
    Le monde musical français repose encore sur des paradigmes musicaux et institutionnels issus du dix-neuvième siècle romantique, et semble toujours posséder une importante inertie résistante à tout changement et toute ouverture. Il suffit de voir comment ont été traités les premiers à se pencher sur le répertoire ancien, pour tenter de le dépoussiérer et en comprendre les ferments internes ; le succès public venant, les «baroqueux» ont fini par être acceptés tant bien que mal, mais les musiciens issus des filières classique ont pour la plupart encore du mal à intégrer la manière dont le répertoire ancien ne s'entend pas comme le répertoire romantique (écoutez les violonistes jouer les partitas de Bach, en général. Et ceux qui essaient se voient entendre dire : «oui, mais devant un jury, en concours, ça ne sera pas accepté...»).
    Et puis, le mythe du petit génie, le phénomène de foire qui enchaîne les difficultés monstrueuses à toutes vitesse, hante durablement toutes les consciences...


    Et la musique dans tout ça ?
    Bonne question.


    Note : comprenez bien que je parle de généralités, pour vous faire appréhender un système dans sa globalité, et que, bien évidemment, il existe des professeurs ouverts et admirables, ainsi que des élèves adorables, passionnants et musiciens, dans ce sacré CNSM (et ailleurs!!).




*En vrai, on devrait dire CNSMDP, Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris. Mais arrivant d'arriver à le dire vite, faut un entraînement spécial : céhènnessèmedépé... Bof, hein ?
**En fait, le CNSM de Lyon ressemble beaucoup moins à ce que je raconte, et ce justement à cause de cette différenciation : le CNSM de Lyon a été créé bien plus tard que celui de Paris, et donc échappe au côté «institution d'état», avec toute la tradition dix-neuvièmiste qui s'y rattache.

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commentaires

LMC 15/05/2017 09:51

C'est toujours aussi agréable de lire vos articles : vous amenez une touche d'humour, voire même d'ironie et de cynisme dans un milieu qui, vu de l'extérieur, parait parfois bien austère. Pour les notes de fin d'articles, vous faites bien de préciser pour ne froisser personne. Bien que quand on vous lit, on voit bien que vous mettez de l'humour dans tout ça, alors il n'y a pas de quoi se vexer :)

Micheline 16/10/2016 11:58

Violoncelliste, j'ai débuté un peu tard l'instrument et ne suis pas entrée au CNMP. J'ai été à l'Ecole Normale (années 70), en travaillant pour payer les cotisations comme surveillante puis prof de musique dans un collège. J'ai eu la chance de travailler avec Reine Flachot et finalement je ne regrette pas cette voie !
Vous dites vrai en ce qui concerne beaucoup d'instrumentistes qui ont une technique à toute épreuve mais ont du mal à jouer en groupe, ou à changer de style de répertoire. J'ai pratiqué la musique contemporaine, les "happenings", le sériel, et également le baroque et la variété. A l'époque, jouer d'un instrument était "faire ce qui est écrit, absolument ce qui est écrit". Mais l'ajout d'ornements, les accentuations dans la musique baroque déroute souvent le technicien qui a bossé des heures sur le concerto de Dvorak. Et on le comprend. De plus, je notais souvent chez des instrumentistes (et pas seulement issus du CNSMP !) une méconnaissance grave de la musicologie, de l'analyse. J'ai - toujours à l'Ecole Normale - étudié l'analyse et l'harmonie. Des condisciples me disaient "Qu'est-ce que tu as à perdre ton temps avec ça, tu ferais mieux de travailler tes gammes !".
Mais cela, c'était il y a quarante ans. Les choses ont bien changé. Depuis, j'ai été professeur de conservatoire, j'ai joué en orchestre, en musique de chambre et j'ai rencontré des instrumentistes cultivés. Tout évolue et il ne faut pas condamner une institution qui a évolué avec les tendances artistiques. De grands baroqueux sont parvenus à s'imposer, et il est obligatoire pour un instrumentiste d'avoir à son programme de concours une oeuvre du 20ème siècle. "De mon temps ..." (oui, Mémé !), quand je jouais la Sonate de Debussy, on me disait "Oui, tu as bien joué, mais c'est moderne, j'aime pas trop ...". Et je me souviens d'une élève qui rechignait un peu à étudier le concerto de Darius Milhaud (mais par la suite, au CNMP, elle a dû étudier Chostakovitch !). Le violoncelle, c'était Dvorak, Schumann, Lalo, point. La musique classique, c'était le 19ème siècle. Et quant aux suites de Bach ... je ne critique pas les grands interprètes, mais il faut quand même rechercher un peu d'authenticité ... le manuscrit existe !
J'édite des oeuvres du 18ème siècle et à chaque fois que je tombe sur une édition 19ème-1ère moitié du 20ème siècle, je compare avec les manuscrits d'époque. Il y a un monde !
Les choses évoluent, car de nos jours l'information va plus vite, on peut échanger les résultats de ses recherches. Et cela se sent dans la formation des jeunes instrumentistes.
Là où je vous suis, c'est qu'un grand instrumentiste n'est pas forcément un grand prof. J'ai vu des solistes fabuleux ne pas savoir expliquer un point de technique : "Faites comme moi". Ah, bon ? L'élève n'a pas forcément la même morphologie ... A contrario, des instrumentistes qui n'ont pas fait une grande carrière internationale ont été ou sont de fabuleux professeurs, qui savent faire découvrir à chaque jeune instrumentiste ce qu'il a au fond de lui-même. La finalité d'un professeur, ce n'est pas d'imposer un style, c'est d'apprendre à travailler, à se servir des moyens que l'on a. Même s'ils sont limités sur certains points.
Mais il est vrai que tout dépend du jury, et la réflexion "Oui, mais je ne peux pas faire cela au concours", je l'ai souvent entendue ! Mais ce n'est pas en râlant après une institution que l'on est efficace. C'est vrai, c'est une institution, c'est vrai, l'enseignement est en pyramide, c'est vrai, il y a un style "officiel". Pour passer son bac aussi ! Il faut jouer le jeu ... Après, on est libre de changer de voie !

Ziman 12/04/2016 20:39

Ce article est plein d'aigreur. A se demander s'il n'a pas été écrit par quelqu'un qui cherche à se rassurer lui-même en se persuadant que tout y est tellement mauvais qu'il n'a rien à regretter de ne pas avoir réussi à y être admis...

Le propos de cet article est trop caricatural pour être crédible, et le fait qu'il recèle un fonds de vérité n'y change rien.

Bien entendu, le système est plutôt rigide et exigeant, et certaines mentalités qu'on peut trouver exécrables y ont cours. Mais cela ne signifie pas qu'on n'y trouve pas des vrais musiciens, c.à.d. des personnes dont le but est de communiquer des émotions à travers la pratique de leur art. L'ouverture d'esprit existe partout, et son contraire aussi.

Filyp 19/04/2015 18:56

Euh... Alors j'y suis pas, je viens d'être admis.
Mais d'abord c'est pas le Graal, c'est plutôt le début des emmerdes.
Ensuite heureusement ce système bouge de plus en plus grâce à la mondialisation.
Enfin c'est un texte écrit probablement par un instrumentiste d'un domaine à très haute concurrence et très aliéné comme le violon, la flûte... Parce que chez les cuivres c'est plutôt la bonne franquette ! Plutôt. rien n'est parfait.
Bon en gros il y a des problèmes mais ça avance, et surtout ça reste un tremplin assez phénoménal. Quoique, ça je pourrai le dire qu'une fois sorti...

Blablabla... 19/02/2015 20:30

Ben c'est vrai que le CNSM avant d'y être ça fait peur. On a l'impression que tout ceux qui y sont entrés sont des dieux, qui sont beaux et qu'ils brillent dans le noir et c'est vrai que "leur nom a été appelé"... Et puis faire des concours c'est pas marrant, en plus il y a toujours quelqu'un au jury pour donner des commentaires stupides (du moins du point de vue de l'élève qui les reçoit, qui n'avait pas forcément besoin de ça à ce moment là, qui est désolé de voir qu'il a fait de son mieux et que ça n'a pas suffit... Et puis c'est pas facile d'être jury, ne l'oublions pas).
Cette image un peu aigrie du cnsm (désolée Djac Baweur) est largement véhiculée par ceux qui ont déjà fait deux trois, cinq concours, qui n'ont pas (encore) été pris et qui lancent à leurs camarades moins expérimentés qu'ils "connaissent des gens du sup'". Mais du point de vue de ceux qui y sont dans ces sup, ceux qui passent les concours, loin d'êtres considérés comme des sous-hommes, leur rappellent que eux aussi ont passé des journées douloureuses à préparer leur programme, à se demander si le candidat suivant n'est pas meilleur qu'eux...
Avant d'y rentrer au "sup" on ne se rend pas compte qu'on y trouve bien sûr des élèves arrogants, des profs pas terribles, (des élèves pas terribles et des profs arrogants...) mais aussi des profs passionants, des élèves adorables, des partenaires de musique de chambre hors-pairs, des super potes, des opportunités de rencontres qu'on aurait jamais eu ailleurs. Alors le Cnsm, il y a un moment pour le préparer, un moment pour y entrer, un moment pour y être, et un moment pour en sortir... Mais l'important, qu'on préfère la france ou l'étranger (seulement en matière d'enseignement hein? ) c'est qu'on trouve là où on étudie un système qui nous convient avec des profs qui nous conviennent, et c'est là qu'on s'éclate le plus.
Et la musique dans tout ça? Et bien, un musicien épanoui est un meilleur musicien...

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