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2 mai 2007 3 02 /05 /mai /2007 11:38
    Il est des compositeurs qui vous remettent les os en place, qui vous redressent le dos, qui vous réajustent l'esprit, vous revigorent et vous réconcilient durablement avec le monde.

    Tel est Beethoven.

    Pas à la manière de Bach, qui rassérène en vous faisant entrevoir une éternité universelle et spirituelle : mais au contraire avec une énergie concrète, une énergie brûlante et irrépressible, volontaire et irrésistible.
    Quand Bach parle avec Dieu, Beethoven se coltine l'Homme.

    Beethoven a vécu à l'époque de la Révolution, et lui-même est révolutionnaire, humaniste et progressiste. Il est donc de ses romantiques de la première génération, qui voient de lointains horizons, un avenir épris de liberté et de fraternité entre les hommes. Il y a donc dans sa musique un mouvement bouillonnant et tellurique propre à porter le monde et à renverser toutes les injustices.
    C'est aussi quelqu'un qui a tellement foi en la Musique, qu'il ne se suicidera pas, suite à sa surdité naissante : c'est en quelque sorte sa révolution à lui, sa lutte intérieure débouchant sur une victoire de la volonté de vivre, et ce, grâce à la vitalité fervente de la seule Musique. Je trouve cela incroyablement fort.
    Sa musique est donc essentiellement une musique de lutte, et de victoire sur le destin.

    Beethoven est un constructeur. Son truc, c'est de partir d'éléments simplissimes : un bout de gamme, un bout d'arpège (notes d'un accord égrenées l'une après l'autre), un simple rythme basique (comme le célèbre pom-pom-pom-pooooom, trois brèves une longue, qu'on retrouve planqué dans les autres mouvements), trois fois rien. Et à partir de cela, de trois bouts de ficelle, il en génère des développements monumentaux, par le simple travail assidu et impitoyable de la pensée et de la puissance intellectuelle.
    Entendez par exemple le mouvement lent (le deuxième) de la 3ème symphonie : le tout début est constitué d'une marche funèbre, portée par une mélodie d'un accablement total, et on se demande bien ce qu'il peut arriver après un tel effondrement : c'est comme si le mouvement était fini à peine après avoir commencé. Hé bien pourtant Beethoven enchaîne, digresse, revient à son sujet, fait de nouveau diversion, et petit à petit, nous emmène avec lui, nous fait gravir des marches une à une, inexorablement, et nous porte finalement jusqu'à des sommets éblouissants avec le même souffle grandiose qui doit étreindre un vainqueur de l'Everest.

    Ce qui est génial, chez Beethoven, c'est cette faculté de transformer de la pure matière intellectuelle en émotion. Car c'est un fin stratège : il sait sur le bout des doigts sa rhétorique musicale, sait ménager des suspens, des ruptures, des oppositions de toutes sortes, des insistances lourdes pour mieux vous surprendre juste après, des passages qui semblent inconsistants pour mieux mettre en valeur l'explosion à venir.
    Si vous avez le temps et l'envie d'écouter plusieurs fois un même mouvement, avec l'habitude et la mémoire, vous pourrez goûter toujours davantage la construction et la place de chaque élément, pour constater que tout est exactement là où il doit être, comme dans un édifice parfait aux lignes pures, et que chaque passage contient et prévoit le suivant, aboutissement ou rupture.
    Beethoven est le premier à rudoyer le système tonal (lire ici et ) et à faire éclater la forme sonate (lire là). En effet, il a un esprit qui ne se satisfait pas de ce qu'il a, en bon romantique qu'il est : il faut qu'il explore, qu'il agrandisse, qu'il cherche les limites. Ce n'est pas qu'il abandonne la forme sonate : il cherche plutôt à l'amplifier, à en comprendre le fonctionnement ontologique pour en tirer des formes complexes, mais qui tiennent solidement sur leurs bases. Ainsi, chez lui, s'il garde l'opposition de deux thèmes, le pont modulant devient, très souvent, pratiquement un troisième thème à lui tout seul. Et puis c'est évidemment le développement qu'il élargit le plus, et comme il n'en a pas assez avec le développement central, il en rajoute souvent à la fin, après l'exposition (qu'on appelle développement terminal), histoire d'en remettre une couche si on a pas bien compris.
     Beethoven adore également les variations, pour lesquelles son imagination et sa pensée sont particulièrement adaptées ; en effet, on a retrouvé ses carnets d'esquisse, dans lesquels on peut voir comment il écrivait des dizaines de variations d'un motif, en changeant une ou deux notes, le rythme, afin de trouver la forme du motif qui sera le plus propre à s'adapter aux changements et variations dans les développements à venir.
   
    Beethoven amplifie tellement la forme sonate qu'il est souvent plus difficile à des oreilles non averties, ou non reliées à des yeux posés sur la partition, d'en suivre les méandres, que chez Mozart ou Haydn (encore que, ça dépend quoi). D'autant qu'il mélange souvent plusieurs formes, en particulier dans les autres mouvements que le premier ; ainsi, au lieu de faire un bête rondo dans le dernier mouvement comme il est d'usage (un rondo, c'est comme une chanson, qui en est d'ailleurs issu : refrain, couplet, refrain, couplet, etc...), il arrive à vous goupiller des rondo-sonates, en bidouillant pour que le refrain fasse office d'exposition et les couplets correspondent à des développements... Et il est capable de rajouter là-dedans un petit passage fugué pour faire bonne mesure (si j'ose dire) !
    Cependant, même si on ne se sent pas capable de suivre cette complexité de la forme à l'oreille, il en reste des tensions, des affrontements magnifiques, des corps-à-corps avec le son qui vous percutent de plein fouet. Et si la perception de la forme n'est pas consciente, elle agit tout de même, et c'est là ce qui vous redresse et vous remet d'aplomb, sans savoir comment.
    Bref, cette élargissement des formes avait vocation à ouvrir la musique vers d'autres horizons ; les compositeurs suivant l'ont bien senti, confusément ou plus consciemment, mais il fallut attendre un petit siècle, pour que Debussy (hé oui !) exprime avec force : «je croyais qu'avec la neuvième symphonie de Beethoven, la preuve de l'inutilité de la symphonie était faite».
    Et Debussy de prolonger la démonstration, ouvrant ainsi le 20ème siècle...

    Vu, d'une part, la tronche de constipé chronique que laisse voir ses portraits, et, d'autre part, le sérieux compassé qui entoure toute manifestation de musique classique et que semble particulièrement incarner, je ne sais pas pourquoi, ce brave Ludwig, on pourrait avoir l'impression a priori d'une monumentale et chiantissime prise de tête, la tête dans les mains, avec l'aspirine prête à l'emploi.
    Certes, je ne vous cache pas que certains mouvements peuvent paraître longs ; j'ai en tête le deuxième mouvement de la 6ème symphonie. Bon, ça arrive, il ne faut pas s'en effrayer.
    Mais le plus souvent, c'est de l'énergie en barre, de la joie propulsée par des réacteurs de fusée, voire de l'exultation effrénée. Le meilleur exemple, me semble-t-il : la 7ème symphonie.
Le premier mouvement s'ouvre sur une introduction, à la fois solennelle, et intrigante : où va-t-on ? Le suspens se tend au fur et à mesure, s'agrandit, jusqu'à se concentrer sur une seule note, répétée, de plus en plus faiblement: tout ça pour amener une innocente mélodie champêtre ; oui mais c'est un leurre, pour préparer un déchaînement absolu et électrique, véritable hymne dionysiaque à la joie d'être vivant ! Et le quatrième mouvement de cette même symphonie est plus remuant que la funk la plus endiablée ! Ouais bon, j'exagère, et puis c'est pas le même usage, évidemment, mais enfin, bon, c'est pour l'image.

    Beethoven, en fin de compte, est extrêmement juvénile, mais maîtrise et canalise la fougue de la jeunesse par l'organisation implacable de son esprit bâtisseur.

    Beethoven, ou quand la force de la pensée devient irrésistible.



    (écouter des extaits commentés)

    Note : vous remarquerez que je parle exclusivement des symphonies. C'est parce que c'est ce que je connais de mieux, et puis parce que c'est ce qu'il me semble le plus représentatif de Beethoven, dans une première approche.
    Mais, n'oubliez pas en particulier les 15 quatuors, qui ont marqués l'histoire du quatuor de la même manière que les symphonies dans leur genre propre, et dans lesquels on retrouve les caractéristiques que j'ai décrites, mais en moins appuyées, plus allégées et intimistes du fait de la formation de chambre.
    Par contre, il me semble que les œuvres pour piano seuls (sonates et variations), ou pour violon et piano, entre autres, sont plus arides à approcher et à découvrir, surtout en disque.
    Pour les symphonies, je ne saurais que trop vous recommander, voire vous intimer de choisir l'interprétation d'Harnoncourt avec the chamber orchestra of Europe. Quant aux quatuors, il doit y avoir le quatuor Berg de très bien, et si vous trouvez (et si ça existe), le quatuor Hagen, le quatuor Prazàk, par exemple.

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commentaires

Sarah 06/08/2012 17:41


super article! (même si la 3° reste ma préférée ^^ )

Juliette 21/10/2011 08:52



Je viens de découvrir ce blog, qui m'enthousiasme de plus en plus :) je sais que cet article doit avoir bien 5 ans maintenant, mais je ne peux m'empêcher d'ajouter, en réponse à l' "aridité" dans
les oeuvres pour piano : n'oubliez pas l'op.111, eh oui, c'est bien Beethoven qui a inventé le jazz en premier...!



Djac Baweur 06/05/2007 14:11

>marionette : haaaaaa, mais ça c'est parce qu'au début c'est pour faire des blagues avec le code, et alors finalement y'en a qui continue à le recopier, mais bon là faudra demander directement aux personnes concernées, hein... :o)

marionette 06/05/2007 10:29

HEIN?! tu connais pas du tout Shakespeare??? (pour t'en souvenir, ça s'écrit chakèspéare) Mais c'est ma-gni-fique comme écriture! J'en parlerai un peu dans un billet, de ce bonhomme, si j'ai le courage/le temps.
Bon, je sais à quoi ça sert le cap*************** mais c'est juste que j'ai remarqué que certains le recopient aussi à l'intérieur de leur zone de commentaire, et ça je comprends pas pourquoi... genre ça

wk5

Djac Baweur 05/05/2007 23:48

>marionette : ha là là, je connais pas du tout Sheakspeare, moi... :o(
Pour le capchthchctahcapchathca, faut pas le recopier DANS le commentaire, mais dans la case qui y est dévolue (sinon ça sert à rien ;o) ), et de cette façon ça évite que des logiciels-robots puissent envoyer des tas de commentaires à la suite, au cas où un petit malin voudrait fouttre le boxon, puisque le logiciel serait incapable de déchiffrer les lettres et chiffres, vu qu'ils sont exprès foutus bizarrement. Nous, hulmaisn, on reconstitue les signes, mais un robot il est paumé, et toc, du coup il en est pour ses frais.

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