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6 octobre 2007 6 06 /10 /octobre /2007 15:05
Avertissement au lecteur : attention, les textes qui suivent contiennent des scènes ou des idées pouvant heurter les esprits un peu fatigués. Désolé, ça peut pas être de la gaudriole tous les jours, non plus. Promis, juste après ça, un épisode de Djoni.



    Debussy sortait impunément à ses professeurs (c'était un peu une racaille): «mais pourquoi voulez-vous que cet accord de dominante se résolve? Moi, je le trouve très beau en soi» (enfin quelque chose du genre).

    Et ça change tout. Ça met la notion de couleur au-devant de la scène, tout en balayant d'un revers de main toutes les conceptions antérieures, basée sur les fonctions harmoniques*.
    Debussy a tout changé. De manière moins spectaculaire, moins organisée, moins directement compréhensible, moins «médiatique» que Schöenberg, mais pourtant de manière plus profonde, mine de rien.
    Le truc de Debussy, c'est d'abord de se soucier du timbre, de la vie interne du son.
    De cette manière, il ne se prononce pas «pour ou contre» le système tonal ou le système atonal, de manière plus fondamentale il crée autre chose, tout simplement.
    Ainsi, il ne renie pas les accords utilisés par le système tonal, bien au contraire, contrairement à Schöenberg qui, lui, refuse tout ce qui de près ou de loin pourrait faire penser ne serait-ce qu'un dixième de seconde à la tonalité (même une octave, ça le hérisse).
    Et pourtant, à l'audition, pas beaucoup de traces de tonalité chez Debussy (enfin, dans les œuvres importantes).

    On est ailleurs. On est dans l'univers de la couleur en musique.

    - Ce qui provoque l'apparition de modes (échelles de notes) inusitées avant lui. Certes, c'est pas le seul à faire ça, mais lui, c'est consciemment pour changer de couleur et structurer le discours (au lieu d'une bonne vieille modulation harmonique, par exemple).
    - Ce qui provoque des successions d'accords pourtant totalement prohibées par les manuels. Juste pour la couleur, et pas pour les fonctions harmoniques (c'est une révolution !).
    - Ce qui provoque la disparition de thèmes proprement dit. Il y a bien des mélodies, mais qui, si elles réapparaissent, le font dans un contexte très différent, si bien qu'on peut presque avoir du mal à la reconnaître du premier coup. Tout chez Debussy est constamment mouvant, plastique, en devenir (écoutez Jeux : rien, mais alors rien, n'est répété, à l'exception d'une descente harmonique au début reprise à la fin, comme un lever et un baisser de rideau. Et pourtant, miracle, ça se tient).
    - Ce qui provoque aussi l'absence de mélodie dans certains passages : la sacro-sainte mélodie, sur laquelle toute la musique, du baroque au romantisme, se base, peut tout bonnement disparaître chez Debussy, pour laisser place à de la couleur pure, sous forme d'harmonies qui scintillent, tout juste portées par de brefs motifs jouant le rôle de point de repère (c'est une révolution !). Écoutez par exemple Sirènes, le troisième des Nocturnes : le morceau entier n'est qu'une variation de couleurs sur un seul intervalle de seconde (un ton), et pas une seule mélodie digne de ce nom !
    - Ce qui provoque l'apparition de motifs d'un simple intervalle (espace entre deux notes) invariant pendant que l'harmonie bouge, d'où l'apparition d'une tonalité d'un autre type, le point de repère étant l'intervalle, plutôt qu'une histoire d'harmonie de type dominante/tonique (ouais ça a l'air un peu théorique, comme ça raconté à l'écrit, mais je vous assure que du point de vue de la composition c'est vraiment puissant).
    - Ce qui provoque l'apparition de formes en développement continu : le matériau musical, à peine énoncé, est aussitôt repris pour être développé (dans la forme sonate, rappelez-vous, tout est soigneusement présenté, puis développé à part dans la partie de la sonate spécialement dédié au développement, tout est bien rangé). L'œuvre est donc constamment en évolution, en transformation. Mais attention, c'est pas parce que c'est en continu que c'est le bordel : même si à l'écoute on perçoit une sorte de rêverie improvisée, tout est parfaitement contrôlé au moins autant que dans du Beethoven, mais de manière subtile, suffisamment pour qu'on se rende pas compte qu'on est guidé là où il veut qu'on aille.
    - Ce qui provoque des manières d'articuler le discours totalement novatrice: la musique ne suit pas un parcours balisé existant en-dehors d'elle (la forme sonate, exemple-type), mais génère sa propre forme à mesure qu'elle se déroule, et tire son discours de la tension ou de l'équilibre entre épisodes dynamiques, statiques ou en élimination (c'est une révolution !).
    - Ce qui provoque une rythmique libre et fluide, libérée du carcan des carrures habituelles, générant des accentuations complexes : pour le dire de manière compliquée, Debussy décale souvent l'accent expressif de l'accent tonique (rythmique) dans les dessins mélodiques, ce qui donne à sa musique cet aspect liquide (c'est une révolution !)
    - Ce qui provoque un soin apporté à l'orchestration totalement hors du commun et parfaitement génial (Ravel et consort lui doivent tout). En particulier, certains effets sont pratiquement de l'électro-acoustique avant la lettre (dans l'idée). Et puis l'harmonie, la rythmique et l'orchestration deviennent indissociables et intimement mêlés, en bloc, pour constituer des objets sonores polymorphes, loin de cette dissociation entre mélodie et accompagnement, par exemple. Pour les anciens, l'orchestration est un habit qu'on endosse sur un canevas musical pré-existant : pour Debussy, cela devient inséparable. Avec lui, la musique ne devient plus qu'un bloc sonore malléable (c'est une révolution !).

    Et j'en oublie forcément...

    Et le gars, il arrive à faire tout ça avec des moyens tout à fait simple, avec les notes de la gamme et les instruments de l'orchestre, donc sans rompre non plus avec le passé ! Là, c'est fort, quand même, ya pas à chier, putain.

    La musique chez Debussy devient donc une succession poétique de réseaux de couleurs sonores.
    Tous les compositeurs de la seconde moitié du XXème siècle et du début du XXIème ont fini, au-delà de leur système propre ou de leur école, par être influencé par cette conception musicale. Boulez himself raconte quelque part (je sais plus où) comment le jeune milieu des compositeurs avant-gardiste des années 50-60, adeptes et adorateurs de Webern (élève de Schöenberg, dont la musique est, comment dire... hard), considéré comme indépassable en tant que plus grand génie de tout l'histoire de la musique, avait été finalement impressionnés et ébranlés par l'audition de Jeux**. D'ailleurs, ça s'entend chez Boulez : ses œuvres du début sont... comment dire... Plus que hard, il y a un mot ? Alors que les œuvres les plus récentes (Répons ou Sur Incise, par exemple) sont étonnamment plus plastiques, plus ductiles, plus séduisantes : pas de doute, il y a du Debussy là-dessous.

    Tous les moyens de compositions que j'ai esquissé plus haut ne sont pas à reproduire tels quels par un compositeur, évidemment, sous peine de tomber dans du sous-Debussy. Mais ils montrent l'exemple, une voie à suivre, comment peut fonctionner autrement la musique que par des schémas appris depuis des siècles, sans pour autant tomber dans des considérations rigoristes et des musiques inaudibles à force d'hermétisme et de dissonances (j'exagère un peu, pour lancer la polémique).

    Voilà, c'est tout, cherchez pas, Debussy c'est le meilleur.



    Allez zou, à écouter de toute urgence, toute affaire cessante :

    Pour orchestre :
La Mer (The chef-d'œuvre, pour moi. Et faites gaffe ceux qui n'aiment pas sont exclus de ce blog) ;
Prélude à l'après-midi d'un faune ;
Les Nocturnes ;
Jeux.

    Pour piano :
Les Préludes ;
Les Images ;
Les Études.

    Musique de chambre :
Le quatuor à cordes (on y retrouve pas vraiment tous les éléments que j'ai décrit, c'est une œuvre de jeunesse, mais bon, c'est très beau quand même);
Les trois sonates : violon/piano, violoncelle/piano, et flûte/alto/harpe (ça s'appelle sonate, mais rien à voir avec la forme sonate, ça s'appelle comme ça pour d'obscures références à Rameau que je ne connais pas dans le détail).




* Pour être honnête, d'autres avant Debussy avait eu ce genre d'intuition, mais sans la formaliser et en tirer de conclusion sur leur langage, en restant instinctifs. Par exemple Chopin, dans ses grandes irisations en arabesques, ou Moussorgsky, avec des enchaînements d'harmonies peu orthodoxes pour le seul plaisir de l'effet produit.

** Après la mort de Debussy, ses œuvres n'ont été que tardivement rejouée en France. Et même actuellement, Jeux est très rarement au programme des orchestres.

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commentaires

PK 13/08/2009 10:55

"écoutez Jeux : rien, mais alors rien, n'est répété, à l'exception d'une descente harmonique au début reprise à la fin, comme un lever et un baisser de rideau"Au contraire, le vrai miracle c'est qu'il y a énormément de répétitions dans JEUX (lisez la partition) !!pk

mixlamalice 01/05/2009 16:01

Faire un calin, faire un calin... n'oubliez pas que Djac est roux, quand même. 

Kitchou 01/05/2009 09:58

Alors là, il fallait absolument que je laisse un long commentaire qui traduise toute l'affection grandissante que j'ai pour la patience et la générosité de Djacky Baweur (je me permet). Non parce que je ne voudrais pas paraître trop dithyrambique, mais là si tu étais en face de moi, je te ferais un calin.J'ai passé une bonne partie de ma soirée d'hier à lire la série d'article sur Debussy, et j'ai comme l'étrange impression que Dieu a enfin entendu mes prières et qu'il m'a envoyé un Djac rien que pour moi pour m'expliquer tout ce que je me tuais à comprendre tant bien que mal avant, mais qui me paraissait quand même terriblement peu avenant.Oui parce que, je suis l'exemple type de la personne qui était partie pleine de bonne volonté pour se dévouer à l'Art Musical mais qui s'est finalement trouvée terriblement dégoutée par une série de profs de musique rébarbatifs et par le système fastidieux du solfège et des écoles de musique. Après 5/6 ans de piano, trop découragée par ce monde désésperemment scolaire et culpabilisant pour la somme folle que je faisais payer à mes cher parents pour louer le gros engin qui trônait dans le salon, je me suis finalement avouée vaincue. C'est dingue à quel point on peut rendre aussi repoussant et vide quelque chose d'aussi passionant que la musique.Est-ce que j'ai bien fait ou pas, je ne sais pas, mais toujours est-il que les cours de piano étaient devenus l'angoisse de la semaine, que je n'ai jamais écouté autant de merde qu'à cette période et qu'en plus j'avais envie de me dédier corps et âme à mon autre amour, la Danse.Enfin, quand je dis "autre amour", pas vraiment, puisque pour moi et dans mon ressenti, c'est inévitablement lié tout ça. J'ai du mal à concevoir l'un sans l'autre. Donc voilà qu'en continuant uniquement la danse, je ne me suis pas entièrement coupée la musique, bien au contraire, en ayant la chance d'avoir des profs un peu moins cons (enfin certains) en danse qu'en musique, je suis devenue de cette manière encore plus passionnée de musique, en apprenant à la sentir de l'intérieur, et en découvrant des tas de choses variées et magnifiques... Et voilà qu'inévitablement, quelques années plus tard, après avoir bien eu le loisir de comprendre que les profs de solfèges c'est des connards et que la musique c'est magique, j'ai ressenti furieusement le besoin de retrouver mon piano. Je m'y suis donc remise plus motivée que jamais cette année, avec un prof génial qui m'a permise de vraiment prendre mon pied devant mon clavier, et des cours de solfège toujours aussi pourris mais bon on essaie quand même de faire avec cette fois.Il y a un moment où quand veut chercher à capter un temps soit peu l'évolution de la musique, on se rend compte qu'on est bien obligé de se frotter à quelques notions théoriques. Je m'étais donc résignée à essayer de comprendre un peu quelque chose à tout ça, sauf que les profs de solfèges qui servent à rien n'ont jamais vraiment réussi à me faire comprendre quoique ce soit à l'essentiel, que quand on essaie de se plonger dans les définitions compliquées des livres et de certains sites internets qui sont fait pour des gens qui sont déjà balèzes dans le domaine, on se dit que c'est quand même pas gagné.Et voilà que je découvre les articles de Djac Bawer, simples et sans prétention, et que, miracle, tout s'éclaire soudain alors que j'arrive enfin à mettre en relation les quelques notions éparses que j'avais dans le domaine. Victoireeeeee! Je ne dis pas que j'arriverai à réstituer ça avec applomb à quelque d'autre, mais allez, je le relis encore 2/3 fois, et les notions de tonalités et autres modes sont définitivement miennes! :oD Me voilà remotivée dans mon dangereux périple qui me ménera vers le Savoir Musical!Donc infiniment merci, et n'hésite pas à refaire des articles du genre qui peuvent avoir l'air peut-être un peu compliqués mais qui sont terriblement passionant. Oh et puis n'exagérons rien, par rapport à ce qu'on peut trouver ici ou là, c'est quand même extrêmement clair.Vive Debussy, vive Djac Baweur!H.

Djac Baweur 26/01/2008 12:55

>Karim : pire que génial, ça donne quoi ? ;o)
Merci beaucoup pour le compliment, ça fait plaisir que son travail soit reconnu.
Écoute, écoute ! :o)

Karim 26/01/2008 00:39

Excellent ! A défaut d'absence de livre d'or je m'agenou ici, dans ce commentaire !Ce blog est pire que géniale, et dire que je paye 400 euros l'année à la fac de musique tssss . Cet article donne envie d'écouter les chefs d'oeuvre de Debussy(oui il a pris la poussière le cd...à côté d'André Rieux XD ! ) .Bonne continuation, ça fait plaisir ^^.

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