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11 juillet 2009 6 11 /07 /juillet /2009 21:48

(Début de l'article)

Des partie intermédiaires ou de l'importance des altos


Si un compositeur comme Mozart se casse la nénette à inventer des mélodies, c'est évidemment dans le but qu'elles soient écoutées. Il est donc parfaitement normal qu'au concert, ou à l'écoute du cédé, on ait intuitivement envie de siffloter la mélodie plutôt que d'aller d'emblée analyser les moindres détails et écouter la moindre croche de second basson.


Cependant, on en oublie tout de même à quel point ce qui se passe en même temps que la mélodie influence la perception que l'on a de ladite mélodie, sans en avoir forcément conscience. C'est un peu comme un steak : si vous mettez une sauce au roquefort ou une sauce au poivre, des frittes ou de la salade, c'est le même steak, mais c'est pas le même plat. Bon, ben la mélodie, c'est le steak (et pour filer la métaphore, on pourrait aller jusqu'à dire que le bœuf dont est issu le steak, c'est l'harmonie - mais ça deviendrait fumeux - enfin, trop cuit).


Tentons une expérience extrême. Quelque chose de radical. Un truc hard. Attention, accord parental souhaité - pas d'utilisation prolongée sans avis médical :


Ça fait comme un vide, hein ? Il manque quelque chose, hein ? Y'a comme un creux, non ?

Normal : il manque les altos.

Pas moyen : une mélodie seule avec une ligne de basse, c'est sec comme un coup de trique. Ce n'est pas un hasard si mêmes les arias les plus austères d'opéras baroques comportent, en plus du soliste vocal (la mélodie) et du violoncelle (la ligne de basse), un clavecin qui égrène des petits ornements.

Il faut un accompagnement, il faut une sauce, pour que ce soit mangeable. Mais laquelle ? Comment rendre au mieux la saveur de la mélodie ?


Notre compositeur médiocre, encore lui, ne se serait pas foulé. En effet, ce qu'on cherche à faire, c'est de faire entendre les notes de l'harmonie attachées à la basse, c'est-à-dire de compléter les accords. Quand il y a un sol à la basse, je complète aux altos avec des si bémols et des pour avoir l'accord sol-sib-ré, etc. Qu'à cela ne tienne, il suffit de mettre des notes tenues avec les notes manquantes, et hop :


Une certain je-ne-sais-quoi de chiantitude se dégage d'une telle réalisation, je ne sais pas si vous êtes d'accord avec moi. Les valeurs tenues ainsi nivellent totalement la musique, et neutralisent le rythme haletant de la mélodie. Ce compositeur n'est même pas médiocre, il est mauvais.

D'ailleurs, si vous lui dites que des valeurs longues sont trop inertes, sur quoi va-t-il jeter son dévolu en remplacement ? Sur des contretemps à la tzigane, l'andouille :


Tout à l'heure c'était atone, maintenant c'est sautillant et festif. Caramba, encore raté.


Des centaines de variantes sont possibles comme figure d'accompagnement, même sur deux notes. Voici celle qu'a choisi Mozart:


Les altos sont divisés en deux parties, avec le même rythme mais des notes différentes, ce qui étoffe les accords et remplit l'espace (une seule partie ça ferait maigre). Mais dans le même temps, si dans l'exemple sonore ci-dessus les altos sont artificiellement amplifiés, et que du coup ça fait un peu énorme, en vrai au contraire les altos divisés et indiqués piano sur la partition seront peu sonores et peu agressifs. Donc, Mozart occupe l'espace mais de manière douce et discrète.

Les notes se succèdent rapidement, mais si vous faites bien attention, elles sont regroupées par deux : deux identiques en bas, deux identiques en haut, deux identiques en bas, deux identiques en haut, etc...

Le rythme de notes rapides donnent une certaine fièvre, une agitation intérieure ; mais ce groupement deux par deux donne, en même temps, une sorte d'ondulation douce qui tempère et équilibre la succession rapide des notes répétées.

C'est magique : Mozart fait deux rythmes en un seul... à la fois ondulation douce et agitation inquiète, voilà qui donne toute sa tragédie humaine à la mélodie principale. Alto power.


De l'art des transitions


Comment passer d'une partie à une autre dans un morceau, c'est un peu comme ponctuer un texte et mettre des "donc", des "car", "or", "mais" et autre conjonctions indispensables à l'articulation du discours.


La méthode la plus simple, et souvent la plus efficace, c'est de s'arrêter net (que ce soit après une conclusion, ou une suspension), de prendre son souffle dans le silence, et de repartir. Si vous revenez en arrière écouter l'exemple musical du tout début, vous constaterez que c'est effectivement ce que fait Mozart à la fin du pont modulant, et avant d'attaquer le second thème (celui dont on ne parlera pas, et dont je n'ai fait figurer que le début dans l'exemple en question).

Donc, en toute logique, c'est également ce qu'aurait fait notre compositeur-tâcheron (il a dû étudier avec Obispo, c'est pas possible) pour passer de la fin du premier thème au pont modulant :


Un autre compositeur, jugeant le résultat un chouilla systématique et un peu rigidounet, pourrait se dire qu'une transition avec des bassons serait du plus meilleur effet pour assouplir la chose - il serait fier de sa petite idée, et il faut avouer que franchement, ce ne serait pas tout à fait immérité :


Hé oui, mais saperlipopette de sa race, Mozart, en matière de bonnes idées, est assez décourageant :


J'avais dit plus haut que le pont ne commençait pas exactement comme le premier thème ; il y a certes l'apparition des hautbois qui annoncent le changement à venir, mais aussi, on le voit maintenant, la présentation de la mélodie super-célèbre qui se transforme. Au lieu de démarrer comme au début par basses et alto, puis la mélodie qui rentre, cette fois la mélodie rentre seule comme en anticipation, en même temps que la transition des bassons, une sorte de tuilage, pour faire entrer les basses et altos ensuite.

C'est un peu la même émotion qui nous vient à l'idée de celui qui a découvert le Nutella : c'est tout bête, mais fallait y penser.


Comment faire d'un pont modulant un pont d'Arcole


Quittons un peu la mélodie super-célèbre pour écouter d'un peu plus près cette partie qu'on appelle pont modulant (on verra pourquoi "modulant").


Même un compositeur pas médiocre, aurait écrit, avec les mêmes éléments de base, le passage suivant :


Quelque chose de bizarre s'est passé, par rapport à la version originale, non ? On a là quelque chose de pimpant et coloré, vif et sûr de soi.

Or, Mozart, à l'évidence dans ce mouvement, a cherché une tension dramatique, c'est une tragédie qui se déroule ici. On a vu de quels petits moyens il se sert pour ce faire, en voici un supplémentaire : changez juste une note, et le mode dans lequel la musique est écrite change : on passe de majeur à mineur, comme l'explicite l'exemple suivant :


Encore un petit truc à l'efficacité redoutable.

Alors, quand vous inventez un de ces trucs dans un morceau, vous êtes déjà content. Quand vous en inventez des dizaines en quelques mesures de musique à peine... on s'appelle Mozart.



Le parcours tonal


Arrivons-en à la chose peut-être la plus difficile à suivre tout en écoutant - alors que c'est pourtant sous nos yeux, enfin, nos oreilles, et qu'on est malgré nous influencé, par ce qu'on peut appeler le parcours tonal.

Et on en revient à la tonalité... Non, ne poussez pas d'emblée des soupirs découragés, quoi, give you a chance.


Depuis le début, je parle du pont modulant, certains se demandent donc peut-être qu'est-ce qu'il peut bien moduler, ce pont. "Pont", à la rigueur, on comprend l'image, c'est ce qui relie deux rives, qui seraient les deux thèmes. Mais modulant ?


Revenons à notre sol mineur. On a dit, voilà, sol mineur ça veut dire que sol est la note-reine, escortée de son accord sol-sib-ré ; et que pour mettre en valeur cette note-reine, il fallait une note-vassale, qu'on appelle non sans ironie la dominante, et qu'ici c'est le , avec sa propre escorte en forme d'accord ré-fa#-la(1).

Bon, mais une fois qu'on a dit ça, on se rend bien compte que rester sur des aller-retours sol/ré, ça va vite pioncer ferme au bout de très peu de temps, quoique certains auteurs ont disparu de notre mémoire précisément pour cette raison.


Le grand truc pour sortir, en sol mineur, de la balance sol/ré, ou, en général, de la balance note-maître/dominante, ça va être de se donner localement des notes-maîtres bis, ou notes-lieutenants, flanquées de leur dominantes respectives.

Bon, rappelez-vous le coup des deux thèmes : on a beaucoup parlé du premier, pas encore du second (sinon pour dire que c'est le second - c'est déjà ça). Hé bien, la manière retenue par les classiques pour distinguer les deux thèmes, les rendre vraiment sur deux planètes différentes, c'est de donner le premier dans la tonalité principale (on a vu les sol et à la basse), et le second thème dans une tonalité secondaire. Passer d'une tonalité à une autre localement s'appelle moduler - et voilà notre pont qui module, c'est-à-dire qu'il part de la tonalité du premier thème, pour nous emmener dans la tonalité du second !


Comme les classiques aiment l'ordre, le calme et l'équilibre, il va s'agir de trier parmi toutes les tonalités secondaires possibles (a priori toutes les autres notes que la note-reine principale) : certaines tonalités sont considérées comme voisines, d'autres comme éloignées. Plus une tonalité induit un accord et une gamme avec des notes différentes de la tonalité principale, plus elle sera dite éloignée.


Pour vous convaincre que les classiques connaissaient leur job et ne racontaient pas des trucs en l'air, voici notre pont modulant qui va moduler n'importe comment, dans des tonalités très éloignées de sol mineur.

Voici ce que ça donne si on passe en si majeur :


Et maintenant en do# majeur :


A priori, à un moment très précis, vous avez du faire quelque chose comme "oups". Ça se rétablit bien vite, parce la musique qui suit est inchangée par rapport à l'original, seulement "translatée" dans une autre tonalité : le temps d'avoir pris ses repères et on se retrouve en terrain connu - mais le pas étrange franchi pour y arriver montre qu'on est passé dans une tonalité secondaire éloignée.


Pour sol mineur, par exemple, la tonalité secondaire la plus voisine possible, c'est du si bémol majeur, et c'est en général effectivement ce qui est choisi - et c'est ici bien le cas, Mozart a écrit le second thème en si bémol majeur, avec notre fameux pont modulant qui nous y amène, de manière infiniment plus "naturelle" que dans les tonalités éloignées ci-dessus (et que notre compositeur raté que je vous inflige depuis le début n'aurait pas manqué d'utiliser, ce débile).


Bon, d'une certaine manière, on s'en fout un peu du nom de la tonalité, c'était purement informatif ; le plus important à retenir, pour guider l'écoute, c'est qu'il y a donc des "zones" de tonalité, et un chemin entre ces zones, qui part de la tonalité principale, pour aller dans une autre tonalité secondaire - avant, inévitablement, de retourner à la tonalité principale, elle n'est pas principale pour rien, merde, quoi.

Cette dynamique de changement de zone est vraiment le fondement d'une exposition d'un premier mouvement de symphonie ou de quatuor de la période classique (je rappelle qu'une exposition, c'est l'audition de 1er thème/pont/2ème thème + conclusion éventuelle).


Voici un exemple sonore qui tente autant que possible de résumer ce chemin dans l'exposition de la 40e.

À chaque fois s'y fait entendre la note-maître de la tonalité en cours (ici ce sera donc soit sol, soit si bémol), ou sa dominante, toujours attachée à la note maître - tellement attachée que c'est elle qui permet en général d'introduire une tonalité secondaire. C'est même basiquement ainsi qu'on module, en faisant entendre d'abord une dominante, qui rompt le privilège de la tonalité précédente, une sorte de putsch dans la tonalité, pour introduire sa note-lieutenant correspondante.


Chacune de ces notes, principales, dominantes, etc., ont un accord spécifique qui les prolonge, c'est aussi ce qu'on entend à chaque fois dans l'exemple. De plus, on y entend se succéder quelques rapides extraits-clef de l'exposition pour se repérer dans la succession des événements, et faire le lien avec l'évolution des zones tonales.

À la fin de l'exemple, j'ai juste ajouté quelques notes et l'accord brusque qui terminent l'exposition, comme vous pourrez l'entendre quand vous écouterez la totalité du mouvement ; cette accord brusque ramène d'un seul coup en sol mineur, tonalité principale, après avoir traversé une longue zone de si bémol majeur, tonalité secondaire. De cette manière, j'espère que cette notion de zones de tonalité sera (un peu) plus claire à l'écoute, grâce à cette espèce de schéma sonore :



Récapitulatif nécessaire


Voilà, à partir de là, je crois qu'on a fait le tour des éléments les plus marquants à l'écoute. On pourrait sans doute gloser bien plus encore - mais la glose, ça fait un peu glaire, comme mot, donc, beuark, caca boudin.


Et profitons-en plutôt pour écouter dans sa totalité le premier mouvement, en vrai cette fois, pas avec ces sons synthétiques que d'aucun ont qualifié sans vergogne d'orgue bontempi (les développeurs de Finale 2007 apprécieront).

Vous reconnaîtrez j'imagine sans mal l'exposition (souvenez-vous, elle se termine par un accord seul et dramatique) ; vous constaterez qu'elle est jouée deux fois de suite, c'est en effet la tradition, très certainement dans le but de mieux distinguer les deux thèmes et les éléments principaux (les classiques sont des gens affables et civils vis-à-vis de leurs auditeurs - indeed).


Vous constaterez également aisément qu'après cette seconde fois, la musique part ensuite un peu dans tous les sens : en effet, c'est la partie que j'ai déjà appelée développement, la plus dramatique et mouvementée, dans laquelle les éléments de l'exposition sont repris, mélangés, transformés, confrontés.

En outre, les zones de tonalités secondaires varient énormément et souvent assez rapidement, et si le compositeur est assez habile (genre Mozart) pour pas que ça fasse tiré par les cheveux (comme dans les exemples précédents), la musique va se diriger petit à petit dans des tonalités éloignées de la principale - tout le jeu étant de savoir comment le compositeur va se sortir de ce mauvais pas, et revenir comme si de rien n'était à la tonalité principale (un peu comme les scénaristes d'une série qui mettent les personnages principaux dans une mouise pas possible, comment vont-ils résoudre le tout en happy-end ?).


Et vous remarquerez enfin qu'après ce fameux développement, on ré-entend l'exposition : le premier thème, le pont (avec quelques rajouts en plein milieu, rappels du développement, pour faire diversion - du reste, c'est assez particulier à cette symphonie, traditionnellement on reprend vraiment l'exposition à l'identique), et tout le tremblement, à la différence que, et si vous arrivez à entendre ça alors vous avez gagné votre brevet de sonate, cette ré-exposition est toute entière dans une zone de tonalité principale (sol mineur) ! Cela induit en particulier que le second thème n'est pas, cette fois, dans une zone de tonalité secondaire, mais reste en sol mineur, ce qui le transforme complètement même si ce sont en effet les mêmes éléments qui le constituent.


Et tout ceci se termine à peu près avec la même conclusion que l'exposition, avec quelques éléments supplémentaires, mais cette fois-ci, tout en sol mineur, la tonalité principale qui gagne à la fin.


Bon, et puis, allez, va, oubliez tout ce que j'ai raconté, laissez tomber, et sifflotez donc sous votre douche (lien Deezer).


Petit rab' : une autre interprétation magistrale et originale (mais la structure globale est quelque peu coupée et résumée, ils ont sucré le développement).

 

 

(1) voire avec un do, en plus - j'en ai pas parlé, mais c'est une sorte d'add-on à la dominante, qui, pour des raisons sur lesquelles je ne m'étendrai pas, est particulièrement efficace pour faire sentir le déséquilibre de la dominante par rapport à la stabilité de la note-maître).

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commentaires

early pregnancy symptoms 21/07/2014 13:03

I am delighted to learn about the events that lead to the composition of songs like the most famous ti-da-daam in such a short period. All the compositions of Mozart have won the heart of song lovers and I think only a few can come up with such stunts.

Ballmeyer 17/03/2014 17:08

Bravo ! Vous avez dû en prendre du temps pour faire tous les extraits musicaux, mais ça en vaut la peine, c'est très clair !

Antoine 15/07/2010 00:50



En tant que musicien entièrement amateur et autodidacte (euphémisme pour bassiste pas très bon) et éloigné du classique (euphémisme pour jouant du punk rock), je m'intéresse tout de même à tous
les styles de musique et au solfège (du moins j'essaie) et c'est avec joie que je suis tombé sur ce passionnant billet un an après sa publication.


J'attends le prochain avec impatience car celui-là m'a permis de découvrir et littéralement d'entendre enfin des échantillons de tout ce dont mes amis passés par des cours de musique me parlent à
longueur de journée (tonalité, modulation, dominante...) et dont je n'avais que des notions approximatives et assez personnelles.


En conclusion, merci!



Gros Georges 30/03/2010 22:51


Super article, comme du reste la plupart des articles de ce blog. J'aime beaucoup le sérieux du contenu et l'humour du contenant... N'hésitez à vous lâcher un peu plus en hurlant "ALTO POWAAAAA !".


mimylasouris 29/09/2009 18:35


Gosh ! C'est exactement ce qu'il fallait à une danseuse dure d'oreille comme moi. Parce que si je n'ai aucun problème pour ressentir la musique (et donc danser tout à fait en rythme), je ne sais
pas réellement l'écouter (ni donc en parler, ce qui s'est révélé assez problématique pour régler une chorégraphie sur du Vivaldi, où chacun ne se raccrochait pas à la même "couche" de musique).
C'est tellement riche qu'on a l'impression de ne pas pouvoir tout suivre, et on attrappe tantôt une ligne musicale tantôt une autre, avec la même avidité brouillonne qu'un gamin devant les vitrines
de Noël passe d'un jouet à l'autre (vous comprendrez par là combien j'aime les comparaisons tirées par les cheveux - la métaphore filée (filet?) du steak m'a mis l'eau à la bouche - parce que je
suis aussi morfale, je cumule). La bonne volonté ne suffit pas ; je me retrouve à chaque fois avec le même problème : écouter, oui, mais quoi ? mais comment ? Et là, c'est miraculeux, on sépare les
jaunes des blancs, le premier thème du second, le pont modulant qui fait prendre la mayonnaise, ligne de basse, alto et mélodie sont saucissonnés et regroupés - le découpage est assez charcutier,
mais on comprend enfin pourquoi on se régale !


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