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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 20:20

D'un instituteur, d'un infirmier, ou d'un patron de grande entreprise, lequel est le plus méritant ? Lequel a le plus de compétences ? Lequel sert le plus la communauté ? Qu'est-ce qui justifie que ce dernier bénéficie d'émoluments hors du commun ?


Voici, en gros, ce dont discute l'indispensable Frédéric Lordon (je crois que je vais bientôt fonder le Lordon's fan club) dans ce nouvel article de son blog - et la question est d'importance, puisqu'elle est au fondement de nos sociétés.


Quelques extraits (sic) pour vous donner envie d'y aller lire :


"[...]Il est utile pour commencer d'indiquer qu'on entre dans ce décile le plus aisé avec un revenu annuel de 33 190 euros en 2006 [8] ... donnée de nature à relativiser la notion de « richesse » que suggère spontanément l'idée des « 10 % les plus riches ». C'est bien parce que ce décile a perdu toute homogénéité, et que les moins riches des plus riches ne sont pas si riches, que le ratio décile supérieur / décile inférieur en termes de revenu moyen n'a pas explosé. Mais à l'intérieur du décile supérieur, la variance est devenue extrême. Entre ceux du bas - à 33 000 euros l'an - et ceux du haut, il n'y a plus aucune commune mesure. Il faut en fait commencer à regarder le décile supérieur du décile supérieur (soit le centile supérieur, les 1 % les plus riches) pour commencer à apercevoir quelque chose de significatif, et encore. Pourvu qu'on dispose d'une optique de précision il est préférable de scruter les 0,1 %, voire les 0,01 % les plus riches pour voir vraiment ce qui se passe et comprendre ce qu'inégalité veut dire. Pour qui douterait que des évolutions s'y produisent à grande vitesse et que l'intérieur même du décile est en train de s'étirer prodigieusement, Camille Landais rappelle que, là où le revenu fiscal déclaré de 90 % de la population française a augmenté de 4,6 % entre 1998 et 2006, celui du 1 % supérieur a augmenté de 19,4 %, celui du 0,1 % de 32%... et celui du 0,01% de 42,6 % [9] !

A part les revenus du capital en général, ce sont les revenus des hauts salariés de la finance ou « proches de la finance » - on entendra par là tous les patrons, quasi-patrons (fonction de direction générale) et autres cadres très supérieurs dont la rémunération incorpore une forte composante financière (stock-options) - qui expliquent pour l'essentiel l'explosion inégalitaire. Rien d'étonnant donc que ce soit à leur sujet que la pensée libérale ait consacré le plus clair de son attention - l'effort de fabrication légitimatrice se devait d'être à la hauteur de l'énormité de ce qui demandait à être légitimé... Comme on sait, à la fin des fins, ces flots de discours ne sont jamais que l'infinie déclinaison d'une seule « idée » : le mérite."


"[...]A défaut d'un tableau d'ensemble, il n'est pas inutile de donner quelques échantillons d'éthique et d'autorégulation pour l'édification tardive des amis de la vertu. Avant que ne soit formalisé en fin d'année 2008 son rachat par Bank of America, John Thain, président de Merrill Lynch a décidé que lui-même et ses troupes avaient bien mérité un dernier petit bonus pour la route - entre 4 et 5 milliards de dollars, alors même que Merrill apporte en « dot » à son mariage 15 milliards de pertes qui ont conduit le Trésor US à lui fournir 20 milliards de dollars supplémentaires d'argent public et une garantie de reprise de perte de... 118 milliards. Pendant ce temps M. Thain a jugé important de refaire la décoration de son bureau : 1,2 millions de dollars - après tout, puisque l'argent public ne manque pas... La direction de la banque Citi pour sa part n'a pas pu résister au gros caprice d'un nouveau jet à 50 millions de dollars (et aussi de quelques hélicoptères). Attention, l'engin en vaut la peine : « un confort sans concession » promet le dépliant - on veut bien le croire. Citi, qui a laissé plus de 50 milliards de dollars sur les subprimes, est l'objet de l'un des plus gros plans de sauvetage public particuliers, à 300 milliards de dollars. Les unités de Lehman Brothers reprise par Nomura Securities par exemple, pour la zone Asie, ou les traders de Bear Stearns récupérés par JP Morgan ont vu leur régime « bonus » préservé voire même étendu... Même The Economist, qui passerait difficilement pour un ennemi de la finance, en a la nausée et parle de « pillage » [15], voire de « racket » [16]) - il est vrai que même pour le défenseur acharné de la méritocratie financière, le fait que 2008 soit la sixième plus grosse année en matière de bonus - au cœur d'une crise séculaire - est un peu difficile à avaler."


"[...]Il faut au moins accorder à la finance début de siècle un estomac hors du commun, et il y a comme ça des performances dans le cynisme qui forceraient presque l'admiration. C'est qu'en effet il faut avoir atteint les derniers degrés de la désinhibition collective pour, ayant d'abord accumulé dans des proportions défiant le sens commun pendant la bulle, puis fait éclater un séisme financier dont les conséquences frappent le corps social n'ayant eu aucune part ni aux profits antérieurs ni à la responsabilité du désastre, venir sans la moindre vergogne tendre la sébile au guichet de l'Etat... et prendre l'argent public avec pour seule intention de maintenir le train de vie et de prolonger l'âge d'or."


"[...]Il est à craindre que, jusque dans « le camp » de Mme Parisot, le mélange de franche bêtise et de cynisme en roue libre requis pour tenir de pareils propos se fasse de plus en plus rare, même si dans un premier de temps, la solidarité de classe suggère à tous les faillis de faire bloc et de ne pas concéder à haute voix ce que l'évidence impose pourtant. Car c'est une forme de vie qu'il s'agit de défendre, la vie à millions - de celles qu'on n'abandonne pas facilement. C'est pourquoi seule une force extérieure leur fera lâcher ce qu'ils ne lâcheront jamais d'eux-mêmes."


"[...]C'est ici qu'apparaît ce coup de force idéologique magnifiquement réussi consistant à avoir imposé la tautologie selon laquelle ceux qui sont au pouvoir sont nécessairement compétents puisqu'ils sont au pouvoir. L'« évidence de la compétence » y est ainsi constituée par un renversement dans lequel la détention de la compétence est moins la cause réelle de l'arrivée au pouvoir que la détention du pouvoir n'est la preuve supposée de la possession de compétence. Cette inversion a bien sûr pour effet de rejeter dans le groupe des non-compétents ceux qui ne sont pas au pouvoir... et de faire oublier que, parmi ceux qui ne l'ont pas, il s'en trouve probablement qui l'exerceraient bien mieux."


"[...]Mais dire cela c'est rester prisonnier du schème de la compétence des individus, c'est-à-dire en définitive de l'homme providentiel - à qui par conséquent la société devra tout et donnera tout - et, partant, laisser de côté l'idée, au moins aussi pertinente, de la compétence collective. Quoique le libéralisme fasse sur elle une impasse quasi-systématique, aussi bien dans les formes de reconnaissance que dans l'encouragement à se développer, son existence est attestée dans les multiples expériences de sociétés coopératives, qui ne sont pas identifiées comme des « succès » pour cette simple raison qu'elles ne reconnaissent pas les critères habituels du « succès », ceux de l'expansion forcenée et de l'acharnement dans le profit. Ainsi la dépendance stratégique assumée du mouvement coopératif à la compétence collective a-t-elle la propriété de faire apparaître en creux l'énormité du contresens pourtant le plus central à la pensée libérale : le contresens « méritologique ». Si loin que le Medef se déclare prêt à aller dans la voie de la retenue (pas loin et de mauvais gré), il restera accroché à son idée du mérite qui, devenue indéfendable en temps de crise, justifie toujours à ses yeux qu'aux beaux jours toute la fortune de l'entreprise soit entièrement redevable à son chef. On peine rétrospectivement à croire qu'il ait fallu tant d'années pour en finir avec les parachutes dorés, « sanction » d'échecs tout aussi retentissants, en contravention manifeste avec la doctrine alléguée, et c'est probablement la raison pour laquelle, dans un premier temps au moins, l'opinion estime avoir obtenu gain de cause à l'annonce de l'abandon de ces pratiques [29]. Mais, pourvu d'ailleurs qu'on fasse abstraction des contraintes extraordinairement légères, en fait même complètement nulles, que le rapport du Medef envisage pour instituer cette « discipline », la question des énormes rémunérations en cas de « réussite » demeure de l'ordre des évidences si évidentes que c'est l'idée même d'en discuter qui semble baroque."



"[...]Il y a pourtant plus d'une raison d'en parler. A commencer par celle de « l'imputation du succès », il faudrait plutôt dire de « l'imputabilité » du succès, à savoir : de qui ce succès (de l'entreprise) est-il le fait, à qui revient-il de l'attribuer ? Dans la pensée libérale, l'imputabilité des effets ne fait pas l'ombre d'un doute : les individus sont libres, souverains et responsables. On sait ce que chacun a fait, on sait ce qui s'en est suivi, ce qui s'en est suivi est l'effet de ce que chacun a fait, l'intéressé en portera donc la responsabilité et en recueillera les fruits - ou les sanctions -, lui et lui seul. Il faudrait entrer dans une discussion proprement philosophique pour défaire cette fausse évidence de la responsabilité dont personne, ou presque, spontanément ne doute pourtant un instant. Mais c'est un terrain où le combat est perdu d'avance tant le schème individualiste-libéral est profondément ancré dans les têtes, et ce n'est pas avec des arguments philosophiques qu'on défait un certain sentiment de soi, un certain rapport de soi à soi hérité d'une généalogie séculaire."



"[...]Une objection moins profonde, mais de plus fort pouvoir de conviction, reste cependant possible qui, maintenant le schème de la responsabilité, ou de l'imputabilité, en modifie le point d'application : non pas des individus isolés et séparables, mais toujours des collectifs. Pour le coup voilà bien une idée qui a tout pour s'imposer avec la force de l'évidence, et d'une évidence bien fondée cette fois : par quelle aberration intellectuelle peut-on en effet envisager de n'imputer la réussite d'une entité éminemment collective, comme une entreprise, qu'à un seul individu, fût-il son « chef » ? Comme si le chef faisait tout tout seul ! Et même : comme si, sans le chef rien ne se faisait ! Les importants qui savent toujours aménager la doctrine au mieux de leurs intérêts ont une conscience discrète de ce vice de raisonnement, qu'ils savent parfaitement utiliser quand les choses tournent mal. Car on aura noté qu'en cas de déconfiture, tout soudain il n'y a plus que de la responsabilité collective."



"[...]Dissimulée derrière la fiction de la « séparabilité » et de la « mesurabilité » - fiction à laquelle la théorie économique néoclassique a apporté son constant renfort sous l'énoncé de « la rémunération des facteurs à leur productivité marginale » - la vérité à refouler impérativement, c'est que la fixation des salaires est un processus politique. Nulle part il n'y a de maître-étalon objectif du mérite, qu'il soit moral ou « contributiviste », mais seulement des processus de pouvoir qui règlent des partages inégaux. Par un paradoxe que l'histoire de la pensée réserve parfois, la théorie économique qui, se réclamant d'Adam Smith, aurait dû poser le fait premier de la division du travail, donc de l'inextricable combinaison des travaux, aura été la moins capable d'en tirer les véritables conséquences.[...]"

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commentaires

mixlamalice 31/03/2009 18:12

En tout cas, tu seras content d'apprendre, si tu ne le sais pas déjà, que les chiffres de vente du livre d'Ayn Rand (la révolte d'Atlas), dont tu avais parlé par ailleurs, explosent aux US depuis le début de la crise. Que certains républicains le distribuent à Washington. Que d'autres prophétisent que ce qui y est raconté va vraiment arriver et que ça va être la merde. Bref, tu le vois, tout s'arrange.

Ardalia 31/03/2009 10:19

Variation musicale sur le thème du mérite.

mebahel 31/03/2009 09:23

Arf, erreur je voulais dire:"Enfin je dirais qu'un patron a plus de responsabilités concrètes, certes, mais de comptétences, d'abord  ce ne sont pas les mêmes mais mettons surtout humaines, ..."

mebahel 31/03/2009 09:15

Remarque pour papageno (papapapapa geno :-) )"Si le ministre de l'éducation adopte des réformes idiotes, c'est toute une génération qui ne saura pas bien lire et écrire, même si les instituteurs sont consciencieux."Pas exactement: par chance, les zinstits un peu ferrés,quand leur Ienn leur fout la paix, trouvent tjs des moyens de faire en sorte que qqe soient les lubies d'un ministre, les enfants soient  à peu près bien dans leurs baskets et leurs apprentissages.Sauf que désormais, avec des zinstits formés à une doxa du contrôle et du résultat, cette 'liberté' de l'instit meurt peu à peu et de plus en plus vite grâce à SombreBone.La responsabilité morale des métiers de l'humain est immense dans els dégâts qu'elle peut causer.Enfin je dirais qu'un patron a plus de responsabilités concrètes, certes, mais de comptétences, surtout humaines, c'est pas si sûr, et de mérite encore moins sûr, qu'un-e infirmier-e ou un-e instit.Puis faudrait s'entendre sur ce qu'est le 'mérite' définition et critères... (lol)Pour l'employé-e de bureau, comment savoir si celles-ceux qui sont là le sont  parce que le marché de l'emploi ne leur a pas offert la possibilité de déployer leurs capacités ou parce que c'est leur seuil d'incompétence?Et même remarque pour le 'mérite'.Parce que ça peut être tout à fait méritoire de faire ce genre de taf, comme bien d'autres.Pour Djac: ben moi aussi je vais voter Lordon...

Jean-ollivier 30/03/2009 16:36

C'est à cause des "espèces sonnantes.." que vous mettez cet article sur ce blog que je croyais dédié à la musique ? Je me souviens d'avoir entendu le grand patron cité par Papageno (Michel Bon, si je ne me trompe) se plaindre du fait que n'étant pas coté, (à l'époque) il ne pouvait pas payer ses acquisitions en monnaie de singe, c'est-à-dire en actions. Certains avaient déjà conscience de la bulle....

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