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10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 15:13

Disons-le tout net : je ne suis a priori pas vraiment-vraiment fan de cinéma de Bollywood. Vous savez, ce continent entier du cinéma mondial, typique d'Inde, au budget à faire pâlir Harry Potter, Batman et Indiana Jones réunis, mais qui nous reste aussi inconnu que la matière noire de l'Univers, ou que la manière dont les neurones de Francis Lalanne parviennent tout de même à lui faire mettre ses bottes à l'endroit tous les matins.


C'est-à-dire qu'à côté de Bollywood, la collection Arlequin paraît d'un rose un peu pâlot, tout en faisant preuve d'une grande intelligence psychologique dans la manière de camper les personnages, Quand Harry rencontre Sally confine à une étude de mœurs austère et aride, et La petite Maison dans la Prairie est d'une violence de sentiment quasi-insoutenable alliée à une radicalité d'une farouche sobriété. Ajoutons à cela des chorégraphies ahurissantes, aussi bien situées sur la place de la Concorde qu'au pied des pyramides, sans que le scénario n'ait rien à voir là-dedans, chorégraphies à base de centaines de figurantes levant en même temps le bras en se déhanchant l'épaule (oui, en toute rigueur, on devrait dire, en se dépaulant, mais j'avais peur de ne pas être compris), paume de la main en l'air, avec un grand sourire, avec, parmi elles, le beau gosse de service, cheveux gominés, et qui sourit encore plus.

Faut avouer, c'est spécial.

Même si, disons-le, c'est toujours réalisé avec tellement de naïveté assumée et bon enfant, qu'on est en droit de trouver bien plus préférable le Bollywood aux super-productions pleines d'adrénaline guerrières et propagandistes de si nombreuses productions US.


Bon, si j'ai un peu saisi, il se trouve qu'en Inde, la danse, même la plus classique, a vocation à raconter des histoires de manière très parlante, en commençant par les légendes à base de Vishnu(1) et de Bhramâ - on dirait presque du mime, davantage parlant que les ballets occidentaux. C'est donc apparemment inscrit dans la culture indienne, même si j'y connais rien, mais vous savez bien que je ne peux pas m'empêcher de faire mon intéressant afin de compenser un trauma enfantin dont je n'ai pas encore saisi la substance mais dont je suis certain qu'il a du me marquer à vie dans le seul but de me la péter jusqu'à ce que mort s'ensuive (ou alors c'est une mauvaise fée qui s'est penchée sur mon berceau, j'ai pas encore réussi à déterminer).


Toujours est-il que l'autre jour, que n'entends-je une voix charmante et enjouée :
«Djacouneeeeeet ! J'ai acheté plein de films Bolliwooood !»


Hé oui, la vie de couple, c'est vraiment pas facile facile tous les jours.

Damned.

J'étais piégé.

Comment allais-je m'en sortir ?


Je n'allais pas m'en sortir, elle est plus forte que moi, rien à faire, autant se résigner.

Sauf que voilà, toutes les fées ne sont pas désagréables à faire rien qu'à vous envoyer des traumas tordus, il arrive que certaines d'entre elles font des petits miracles. Là, le petit miracle était qu'il y avait le DVD du film Water dans la pile Bollywood toute neuve.




Water, réalisé par Deepa Mehta, c'est à la fois un film Bollywood et à la fois un film pas du tout Bollywood. Je veux dire que c'est bien un film indien (enfin, canado-hindou pour être exact, ou indo-canadien, comme on voudra), ça se passe en Inde, la musique est indienne ; mais on est très loin des histoires sentimentales à l'essence ultra-concentrée de rose et des chorégraphies, comment dire, "colorées" et "typiques".


Ce qui frappe d'emblée à la vision du film, c'est son extraordinaire esthétique : chaque plan est un tableau d'une magnificence visuelle envoûtante. Très vite, malgré quelques violons occidentalisants qui ne restent toutefois que très peu de temps, on remarque également la splendide bande originale : et pour cause, y figure entre autres Kaushiki Chakrabarty, une des jeunes stars du chant khyal (style de chant classique d'Inde du Nord), que j'ai eu l'immense bonheur d'écouter à la Cité de la Musique lors de l'extraordinaire (et je pèse mes mots) nuit indienne.

Pas de musique classique indienne à proprement parler ici, mais des chansons de haute tenue assez irrésistibles.




Et que contient ce magnifique écrin (les acteurs sont également exemplaires), plein de calme, de sérénité, de splendeur ?

Il raconte le drame des veuves indiennes, que les traditions religieuses rendent intouchables : mariées, elles ne sont considérées que comme la moitié de leur mari, veuves, elles ne représentent plus rien, moins de la moitié d'un être humain. Recluses dans un ashram, elles attendent la mort, sans rien espérer de plus, et elles acceptent leur sort, puisque ce sont les traditions qui le veulent, n'est-ce pas. Il faudra l'apparition de la petite Chuyia, 7 ans, veuve à sont tour (sic), pour ébranler un peu l'acceptation passive de leur condition.

Le film se déroule en 1938, montrant en parallèle la montée en puissance des idées de Ghandi, qui cherche à libérer son pays non seulement de la colonisation anglaise, mais aussi de certaines traditions séculaires terrifiantes («quand j'étais jeune, dit-il, je croyais que Dieu était la Vérité. Maintenant, j'ai compris que c'est la Vérité qui est Dieu»).




Derrière les images splendides et les dialogues concis et pudiques, le drame est d'autant plus poignant, et représente assez bien la société indienne, me semble-t-il : une grande douceur et une grande sophistication esthétique à première vue pourtant associée à une grande violence.

Ce film est d'autant plus bouleversant quand on apprend ses conditions de tournage, freiné par des fondamentalistes hindous, à tel point qu'il a fallu finir par tourner en secret au Sri Lanka (je vous laisse découvrir les détails sur le lien ci-dessus) : on n'est plus en 1938, mais nombre de lourdeurs religieuses mettent encore actuellement dans des situations terribles bien des femmes indiennes.



(1)Je ne résiste pas à citer ici un des multiples chef-d'œuvres de Desproges : à Shiva est associée la guerre, à Vishnu la paix.



PS : pour visionner une superbe chorégraphie indienne classique, suivre le mode d'emploi suivant : aller sur ce site, choisissez "recherche simple", taper dans le champ recherche "par mots" : raga 2008, cliquer sur le premier résultat, puis sur "danse mohiniattam du Kerala, Inde du Sud", et enfin sur "regarder l'enregistrement" en rouge. C'est toutefois le style de danse appelé "kathak" qui a le plus inspiré les chorégraphies bolliwood actuelles - il y a une démonstration de danse kathak dans le même concert mis en lien, mais comment dire... c'est pas terrible et fait un peu amateur par rapport à tout le reste, cela dit vous pouvez essayer pour voir. Et pour écouter Kaushiki Chakraborty en personne, c'est le chant khyal et thumri en quatrième position (soyez patients, ils papotent toujours un peu avant de jouer) ; et vous pouvez même jeter un coup d'oreille à l'immense maître du sarod Amjad Ali Khan.


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commentaires

Djac Baweur 19/11/2008 10:07

JE cours prévenir la voix enjouée (et chramante) de l'existence de ces films, Baabul, Devdas, Swades (chansons et danses spectaculaires, ça va lui plaire !) encore qu'il y a toutes les chances qu'elle connaisse déjà.Non, ça n'est pas forcément ridicule (combien de films français le sont infiniment plus, dans leur vacuité déguisée en pseudo-intello précieux), simplement, voilà, c'est un style, faut accrocher... 

Pascale 16/11/2008 16:46

Je voudrais juste apporter mon soutien à la petite voix enjouée. Je ne connais la musique que de manière très amatrice (ça sonne pas très bien, ça, tant pis...) et je ne lis pas que des romans mièvres, mais je regarde sans déplaisir quelques bollywoods. Et le sujet traité dans Water l'est aussi, quoiqu'avec force danses spectaculaires,  mimiques théatrales et plein de chansons, dans Baabul.D'autres sujets de société, concernant particulièrement la cause des femmes, ont souvent leur place dans ces films, par exemple Devdas, sur les unions entre classes différentes, Swades sur l'exil et l'abandon de la terre natale...Donc, c'est sûr, il faut aimer s'appuyer trois heures de film pendant lesquels on traite bien d'autres choses que la quintessence du sujet, mais ce n'est pas si ridicule.Enfin, je pense ;-)

Djac Baweur 14/11/2008 17:03

>Hugo : tu penses bien !

Hugo 13/11/2008 11:21

@Djac : n'y pensons plus. 

Djac Baweur 12/11/2008 21:50

>Hugo : énorme. Ce que c'est que des lapsus, hein. "Je pensais ce que je disais". Évidemment je voulais dire je pensais pas ce que je disais. Mais je t'assure que je pensais pas ce que je disais quand je disais que je pensais ce que je disais. N'y pense même pas.

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