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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 14:03

Il y a deux attitudes face à une exposition de peinture : soit on prend des poses, yeux plissés, et on dit «cette utilisation du bleu est vraiment incroyable» en se tenant le menton, soit on se fait gentiment chier, en traînant les pieds comme s'ils étaient chaussés de savates, tout en lorgnant les décolletés des visiteuses (version masculine)*.


Dans les deux cas, on fait semblant. Si, si, commencez pas à nous faire croire que, non, pas vous, vous c'est différent, vous, vous êtes véritablement happé(e) par la magie de la couleur et le tourbillon des compositions qui vous remuent de là à là et vous éblouissent et vous transportent en vous faisant même oublier jusqu'à la crise financière et la cuistrerie incroyable de tous ceux qui retournent leur veste à grands bruits d'étoffes froissées pour se mettre à conspuer un système qu'ils avaient pourtant encensé et promu mais sans conspuer trop fort non plus pour que tout puisse tranquillement redevenir comme avant.

Non, commencez pas, personne ne vous croit ; à part les profs de Beaux-Arts, et peut-être quelques élèves (qui sait ?), personne ne comprend rien à la peinture. On voit un tableau, on trouve ça plus ou moins joli, et ça s'arrête là, soyez honnêtes.


Hé bien, j'ai peut-être trouvé le début d'un antidote. Ça s'appelle Comment regarder un tableau, de Françoise Barbe-Gall, et ça explique la peinture par l'exemple, en décortiquant des tas de tableaux très différents de tous les styles.

Prenons un exemple.




 

Bon, imaginez que vous êtes au Louvre, et que vous tombez sur cette toile.


Premier réflexe intérieur : soupir intense. C'est le cinquantième bonhomme peint que vous croisez.

Cependant, quelques nanosecondes après, le Surmoi, qui n'attendait que ça, tapi dans son antre, débarque en fanfare :

«Quoi ? Qu'est-ce que c'est que cette réaction ? Mais enfin, c'est de l'Ââârt ! Tu es au Loûûûvre ! Cette peinture exprime plein de trucs, le peintre y a mis toute son âââme, visité par sa muse ! Alors tiens-toi droit, regarde ce tableau, cherche à comprendre ce que tu vois et extasie-toi devant tant de Beauté révélée !

- Hahem, bon, bon, okay, alors, donc... Heu... Alors, donc, c'est un bonhomme... Avec un chapeau... Et, heu, il a pas l'air hyper joyeux, le gars... En même temps, je porterais le même chapeau, je pense que je ferais la gueule pareil...

- Voyons ! Qu'est-ce que c'est que ce manque de respect ! C'est un chef-d'œuvre, que diable ! Qu'as-tu à dire de cette œuvre magistrale ? Et retire ton doigt de dedans ton nez !

- Beeen... C'est bien dessiné ?

- Mon Dieu mon Dieu mon Dieu... Pourquoi suis-je le Surmoi d'un crétin pareil... Allons, un effort, quoi !

- Hoo, héé, merde, hein à la fin !»

Et à ce stade, vous vous tournez plus volontiers vers votre Ça qui vous rappelle que vous avez faim et mal aux pieds.


Et puis vous ouvrez Comment regarder un tableau, et Françoise vous explique.


«Cet homme se tient devant nous avec une paisible assurance. Son portrait pourrait passer inaperçu tant il semble se fondre dans la réalité ambiante. Il nous est familier avant que nous l'ayons vraiment regardé. Pourtant, nous n'avons jamais rencontré Blathazar Castiglione. Raphaël nous le présente en demi-teintes. Il serait plus exact de dire qu'il nous présente à lui, car le regard sans détours ne laisse aucun doute. C'est lui qui nous observe, en prenant son temps...


Cet ami de Raphaël, ambassadeur de la cour d'Urbino à Rome, s'est fait représenter avec la plus grande réserve, sans que rien ne vienne souligner son rang ni son pouvoir. Le décor se résume à un fond grège. Lui-même est vêtu de gris et de noir, le blanc de la chemise formant au centre un noyau de lumière. La sobriété de l'ensemble est telle qu'au premier regard il semble d'une monotonie presque ingrate. Mais il suffit de s'approcher un peu, de lui consacrer une minute d'attention supplémentaire pour distinguer peu à peu une luminosité subtile, de légers reflets, des détails de texture. On s'aperçoit alors que le noir du pourpoint est plus impératif auprès du blanc, plus fondu à côté du gris et que sa sévérité est partout tempérée par la suavité du velours.On imagine la douceur du tissu sur le front. Quant aux plis de la chemise, sur la poitrine, ils dessinent un faisceau d'énergie qui fait vibrer tout le centre du tableau. Une énergie d'autant plus sensible et aiguë que la fourrure lui oppose de toutes parts sa moelleuse opulence.


En éliminant a variété des couleurs, Raphaël a créé autre chose qu'une image austère. Il a réduit sa palette à un jeu des contraires pour travailler du pinceau le plus léger avec les forces antagonistes du blanc et du noir. Le tableau, fondé sur la multiplicité des nuances intermédiaires, devient une apothéose du gris. C'est en cela qu'il célèbre véritablement le diplomate qu'était Baltazar Castiglione : conscient de la juste mesure à déterminer entre les positions les plus éloignées, celui-ci a l'art d'écouter un discours, puis l'autre, de jauger le premier, sans négliger la substance du second. Il fait la part des choses, évalue le clair et l'obscur, désarme leur contradiction avant qu'elle ne s'égare e dans le conflit. Personne ne sait mieux que lui la valeur du gris et de son infinie prudence dans un monde où les couleurs rivalisent de splendeur. (...)»


Et voilà le travail. En quelques lignes lues, vous ne regardez plus le tableau de la même manière.


«Le seul but de ce livre est de déverrouiller l'approche de la peinture, en engageant le spectateur à apprécier le pouvoir et la pertinence de son propre regard», dit Françoise dans la conclusion de son introduction. C'est marrant, ça, exactement ce que j'aimerais pouvoir faire pour la musique.




*Tout en lorgnant les bottes ridicules des autres visiteuses (version féminine).

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commentaires

Djac Baweur 30/10/2008 13:23

>mixlamalice et brendufat : arf, point ardu... Auquel je répondrai par une réponse géniale, d'une fermeté implacable : ça dépend.(note : tes trucs basiques, là, moi je les connais même pas, alors)La piste proposée par Brendufat est intéressante : quand on est débutant, on est encore raide, on a besoin de beaucoup de temps pour réfléchir et atteindre le but, et puis, plus on se rode, et plus ça devient automatique : du coup, on oublie l'effort pour ne goûter que le fruit.Mais bon, je maintiens, ça dépend. Un spécialiste peut très bien, par exemple, par son profil psychologique particulier, avoir besoin de sa spécialisation comme enveloppe narcissique, ou comme bouclier psy, quoi : alors, ils paraîtra imbuvable dans son discours sur sa spécialité, par exemple, et sera enclin à capillotracter ses interprétations, parce qu'à l'amour de l'Art se substitue l'amour de soi. Maintenant, tel autre spécialiste aura un réel et profond et toujours intact amour de sa spécialité...Tiens, moi, plus ça va et plus je préfère pratiquer la musique classique que l'écouter  : à l'écouter, je suis trop analytique de ce qui se passe. Et puis mon profil psychologique m'incite à préférer contrôler les choses plutôt que de me "laisser contrôler" par elles : du coup, je préfère jouer, et être partie prenante, et ce n'est pas (encore... je touche du bois) atteint par une quelconque lassitude. Et si je m'intéresse à la musique indienne en concert, parce que c'est neuf à mes oreilles par rapport au classique occidental, je finis tout de même par me mettre au tabla... :o)Donc, voilà, spécialiste, on peut dire que je le suis plutôt en musique (d'autres sont bien plus cultivés que moi), est-ce que ça atteint mon amour pour la musique, est-ce que c'est dommage de ne plus trop écouter, compte-tenu que je continue à me régaler à en jouer ? Voilà, difficile à dire, je crois, c'est très dépendant des personnes et de leur histoire, on ne peut pas en tirer de règle.(brendufat, heureusement que tu n'as pas opté pour l'ingéniérie ferroviaire) 

brendufat 29/10/2008 20:51

Intéressant ce que tu dis, et on se retrouve (nb : moi yen a pas expert ni même connaisseur, seulement amateur ("aimeur") attentif). Comprendre, analyser, démonter, c'est une phase (qui apporte un vrai plaisir) mais qui se dépasse un jour, un jour où tu  retrouves souplesse et sensations, affûtées par l'exercice.Les rails dans la purée, tout est là ! :D

mixlamalice 29/10/2008 16:18

Tiens justement je me demandais récemment: est-ce que l'émotion qu'on peut ressentir face a l'Art (je m'interrogeais plutot sur la Littérature mais ça peut je pense s'appliquer a la peinture) est la meme lorsqu'on est un Candide ou lorsqu'on s'y connait a donf'? Je pense que non, et je me demande est-ce qu'il y a une situation préférentielle (sachant qu'a priori on peut passer de candide a connaisseur mais difficilement l'inverse)?Prenons un exemple: avant je connaissais rien a la Littérature en dehors du fait est-ce que ça me botte ou pas. Du coup j'ai lu et relu les Misérables, j'ai chialé comme un veau a chaque fois, pareil avec les Six Mousquetaires tout ça. Maintenant, le processus de création m'intéresse un peu plus et j'ai lu quelques bouquins d'analyses littéraires appliqués (Vargas Llosa sur les memes Misérables, David Lodge ou Amis par exemple: a vrai dire dans ce genre la je ne lis que des bouquins de critiques qui sont avant tout des écrivains, c'est plus facile a comprendre et ça me parle plus que si c'est écrit par un vieil universitaire). Du coup maintenant quand je lis je me pose plus de questions, tiens pourquoi il a choisi telle voix pour son narrateur, tiens la c'est du courant de conscience. Bon des trucs basiques hein, mais quand meme. Et finalement, le plaisir devient un poil différent, quand on l'intellectualise. Et je me demande si on ne perd pas en spontaneïté, en émotion ce qu'on gagne en savoir. Si on ne finit pas par s'attacher plus a la forme qu'au fond et qu'on perd un peu de vue l'essentiel. Prenons un autre exemple: je suis un peu "cinéphile" (i.e. j'aime bien aller au cinéma, en gros 1 fois par semaine pour voir toutes sortes de films, du blockbuster plein d'explosions a la comédie débile en passant parfois par le film d'auteur ouzbekhe) mais je ne connais rien a la technique. Du coup, je m'en bats l'os de savoir que le mec a filmé en plan séquence, a utilisé le champ contrechamp etc. Je regarde juste si ça me plait ou pas, je compare éventuellement avec d'autres films qui me semblent ressembler etc. Si vous regardez le Cercle (émission de ciné sur Canal) vous voyez tout de suite ceux qui raisonnent comme moi et ceux qui se tirlipotent sur les intentions du réalisateur. Alors des fois c'est légitime, mais des fois on a aussi envie de demander au gars, surtout quand soi-meme on s'est fait chier comme un rat devant le film: "non mais bon ok tu as bien tout analysé la technique du réal et tu nous a fait une psychanalyse a la petite semaine de ses intentions, mais toi au fond tu as aimé?".  Question subsidiaire: du point de vue de l'artiste, est-ce qu'ils preferent etre jugés par des gens qui n'y connaissent rien (avec la tentation lors d'une critique négative de dire ouais mais toi t'y connais rien) ou par des personnes éclairées (avec la tentation de dire lors d'une critique négative ouais mais toi t'es qu'un gros frustré qui a jamais pu devenir artiste toi meme alors tu défonces ceux qui ont ça en eux)? Parce que bon, comme le disait Lodge et beaucoup d'autres, le but primal d'un artiste, qu'il l'admette ou non, c'est quand meme d'avoir un public et d'etre aimé.

brendufat 29/10/2008 13:40

Me déguiser en Françoise Barbe-Gall, en voilà une bonne idée...Avec du beurre et du jambon ? Graine de critique, va ! (c'est juste pour dire quelque chose, je sais que tu as compris)

Djac Baweur 29/10/2008 10:56

>Elle : je me disais, aussi ! ;o)>anne-marie : Daniel, Arasse, je note. Ce que j'aime bien, chez Françoise, c'est qu'elle écrit bien, qu'elle parle odeur, sons, en partant d'une image - et surtout, qu'elle se met à la place de l'incompréhension d'un novice devant une image parfois décevante ou indéchiffrable au premier abord.Merci pour les compliments !>majorette : waaa, le grrrrand retour de majorette ! :o)Ça, c'est la grande question, qu'est-ce qui peut nous toucher ou pas sans rien y connaître, faut-il connaitre pour être touché, etc...Moi, c'est Monnet et Vermmeer qui marchent à fond sans rien y connaitre. Mais bon, ça me laisse des tonnes de choses dans l'ignorance, et ce livre c'est l'occasion d'aller plus loin. Ça marchera pas forcément pour tout, mais j'aurais au moins éduquer un peu mon regard, comme par exemple pour certaines toiles contemporaines, où l'on voit qu'un amas de traits et de taches disparates, ça n'a quand même rien d'évident. (au fait, j'y suis pas encore arrivé dans ma lecture, mais Françoise parle d'un tableau de Soulages - de toute façon, elle balaie tous les grands peintres et les grands courants)>Pascale : heuu, peut-être... Disons que certains peintres ou certaines peintures me sont agréables à l'œil, mais ça ne veut pas dire que je suis touché comme je peux l'être par une musique. Qu'est-ce que vous voulez, je suis un auditif indécrottable !>brendufat : Françoise Barbe-Gall, c'est un autre de tes pseudonymes, ou quoi ? :o)En effet, elle dit tout ça ; tiens, par exemple :"on peut avoir une idée assez juste de la conversation dans laquelle il nous engagerait en se plongeant dans les pages de son célèbre ouvrage, Le courtisan. Au fil des chapitres, quelques soirées s'écoulent dans l'un des salles du palais d'Urbino, l'un des plus hauts lieux de culture de la renaissance italienne : quelques hommes distingués, hommes d'Église, poètes, hommes de guerre, y échangent en toute amitié leurs conceptions de la beauté, de l'amour, de la loyauté envers les princes, et parcourent avec aisance les régions les plus élevées de l'esprit en saluant les plaisirs de ce monde-ci. L'équilibre si achevé de Castiglione, inscrit dans un schéma triangulaire qui traduit aussi bien l'enracinement à la terre que l'aspiration à une dimension supérieure de l'être, nous transmet l'essence même de leur propos, empreints de cette délicatesse particulière que l'on nomme la civilité."Et, pour te répondre, ma purée je la mangeais avec du beurre et du jambon. 

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