Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 août 2008 4 28 /08 /août /2008 10:14

(Après les photos de minet...

Pour éviter un billet fleuve, que dis-je, amazonien, j'ai coupé l'article en deux.)



Non.

Le titre ne vous trompera pas, je ne vais pas faire un billet narrant l'histoire de la philosophie occidentale, comme ça, en toute simplicité. Ça va pas la tête.

 

Il s'agit d'un livre qui se trouve titré ainsi : Histoire de la philosophie occidentale, de Jean-François Revel (Pocket, collection Agora).

 

Le problème principal quand on cherche à aborder, en tant qu'ignorant curieux, un continent artistique, ou scientifique, ou, en l'occurrence, philosophique, c'est qu'on est en gros confronté au dilemme suivant : d'un côté, des ouvrages savants, ardus, plein de mots incompréhensibles de cinq syllabes et de références implicites que par définition, on ne peut pas encore connaître, ouvrages desquels on ne pourra nécessairement retirer qu'un savoir tronqué, incomplet, et mal assimilé ; de l'autre, des ouvrages de vulgarisation, parmi lesquels tout et n'importe quoi, depuis ceux qui sont simplistes à l'extrême et ne vous font pas avancer d'un millimètre, jusqu'à ceux, beaucoup plus vicieux, qui sous couvert de la volonté de vulgariser à notre niveau grand public (sans manquer de fustiger les ouvrages incompréhensibles susmentionnés), déforment en fait les idées qu'ils sont censés vous faire partager, pour les faire coller à leur propre problématique, et développent des concepts creux qui ont toute l'apparence du sérieux, toute chose que, parce qu'on est justement ignorant, on ne peut décrypter précisément(1).

Pouvoir séparer le bon grain de l'ivraie, trouver une référence qui vous guide honnêtement, à laquelle on peut se fier avant d'aller plus loin, voilà bien le soucis auquel on est confronté dès qu'on voudrait aborder des sujets dont on ne connaît rien, ou peu.

 

En matière de philosophie en tout cas, le livre de J-F Revel m'a semblé plutôt très bien remplir ce rôle. Et en l'occurrence, son introduction me paraît très pertinente, et tout à la fois nous mettre en garde sur ce qu'on pourrait apercevoir ailleurs :

 

«Ce livre est une histoire de la philosophie occidentale conçue à l'usage des non-philosophes. Je n'entends point par là qu'elle sera nécessairement inutile aux philosophes, ni qu'elle n'exigera jamais aucun effort de la part des autres lecteurs. Mais je me placerai délibérément en dehors des polémiques allusives, des conflits de tendances, énigmatiques au public, qui sous-tendent habituellement l'histoire de la philosophie et constituent la projection des problèmes de la philosophie d'aujourd'hui sur ceux du passé. Lorsqu'on se veut historien, c'est un piètre système que de prêter aux Grecs ses propres problèmes (...), afin d'éviter en définitive d'affronter et les Grecs et [soi-même]."


"On a copieusement ressassé, au XXe siècle, que l'objectivité de la connaissance historique n'existe pas, que l'historien est lui-même tributaire d'une vision du passé, lié au temps où il vit, prisonnier du sens que prend ou ne prend pas ce passé à mesure que le devenir le poursuit. Mais de cette vérité devenue banale on a tiré des conséquences également banales, mais fausses. De ce que la connaissance historique est soumise à une relativité on a tiré un argument autorisant à dédaigner les scrupules scientifiques les plus indispensables. C'était là confondre objectivité et impartialité, objectivité et exactitude. (...) Si donc nous mêlons nos préoccupations à l'histoire de la philosophie ancienne, ce ne doit être qu'à notre insu et avec la volonté et l'illusion nécessaires de saisir cette philosophie telle qu'elle était".


"La philosophie parfois cesse d'être fidèle à son propre idéal, à partir du moment où elle devient une profession. (...) [Aristote, Descartes...] n'ont pas été exempts d'un travers fort répandu chez les philosophes professionnels, c'est-à-dire que l'esprit de libre examen leur a souvent fait défaut dès lors qu'il s'agissait de le retourner contre leur propre école. Ce travers du philosophe, qu'il partage avec l'homme religieux dont il est pourtant à l'origine la négation, limite sa liberté, le pousse à essayer de se représenter l'histoire des idées philosophiques, paradoxalement, de façon extérieure à la préoccupation philosophique, le rend intolérant et vulnérable. Or, l'histoire de la philosophie a toujours été écrite, et pour cause, par des philosophes. Je dis "et pour cause", parce que nul n'ignore que la philosophie offre dans la plupart des cas certaines difficultés terminologiques devant lesquelles le lecteur et l'écrivain non spécialisés se sentent intimidés et se déclarent incompétents. Les philosophes sont ainsi conduits à écrire seuls l'histoire de leur propre discipline, ce qui constitue, si on y réfléchit, un phénomène unique et suspect. Quelle idée nous ferions nous de l'art militaire, si l'histoire de la guerre n'avait jamais été écrite que par des généraux ? (...)

Les philosophes auteurs de doctrines originales on tendance à rayer d'un trait ou à déformer grossièrement pour les annexer les théories antérieures à la leur, à moins qu'ils ne les considèrent purement et simplement comme des étapes préparatoires à leur propre flamboiement."


"On doit d'une part chercher autant que possible (et ce n'est guère plus facile que pour l'art ou la littérature) à saisir la raison d'être des doctrines successives, de leur teneur et de leur enchaînement, en tant que phénomènes de civilisation passés, et d'autre part se demander ce qu'elles conservent de vrai pour nous. (...) En effet, ce qui est inadmissible, c'est de moderniser sciemment l'exposé du platonisme ou du cartésianisme, de Parménide ou d'Héraclite, en leur prêtant des idées et des termes qui sont les nôtres. (...)

Mais une fois fois proscrite cette fausse perspective historique, il ne faut pas craindre de porter un jugement en notre nom et pour notre compte sur les systèmes philosophiques. On n'ose plus écrire, de nos jours : "ceci est faux dans le platonisme, et ceci est vrai". Cette fuite devant la responsabilité du jugement repose sur la déformation d'une idée juste, à savoir qu'on ne doit pas juger une philosophie sans être pleinement "entré dans la pensée de l'auteur", sans s'être placé, chaque fois qu'une objection contre lui surgissait, dans l'hypothèse qui lui était le plus favorable. Mais cette compréhension n'a de sens que si elle permet de juger. Une fois payée cette dette d'honnêteté qui est aussi une stricte nécessité scientifique, et une fois qu'on s'est fait l'avocat du système étudié pour le défendre vis-à-vis de soi-même comme si l'on était mandaté à cet effet par l'auteur en personne, on a le droit et le devoir d'inverser complètement l'attitude et de soumettre à un examen doublement sévère le même système, en adoptant non plus le point de vue de son auteur mais le nôtre.


La tricherie en histoire consiste à parler de soi en feignant de parler des autres, et ainsi, du même coup, à se dérober à la responsabilité scientifique de l'historien comme à la responsabilité du jugement personnel, c'est-à-dire la responsabilité philosophique tout court. (...)

Que signifiaient leurs idées "pour eux", quelle valeur ont-elles "en elles-mêmes", quelle valeur ont-elles "pour nous", voilà les trois questions que l'on est constamment en train de se poser en histoire de la philosophie (...)"


"La présente histoire de la philosophie est une histoire élémentaire de la philosophie. Par histoire élémentaire, j'entends une entreprise différente de la vulgarisation. La vulgarisation consiste à simplifier ce qui ne peut l'être, et ainsi à déformer une matière pour la rendre assimilable. Malheureusement, ce qui est alors assimilé n'est plus exactement la matière primitive ni celle qui a été promise. Un exposé élémentaire suppose le sacrifice d'une certaine quantité de la matière traitée, mais ne contient rien qui ne puisse pas être éventuellement incorporé à un enseignement plus poussé. Un manuel d'algèbre destiné à des écoliers est élémentaire, mais n'est pas de la vulgarisation, alors qu'une histoire générale des mathématiques pour adultes, plus ambitieuse par son ampleur apparente, sera beaucoup plus éloignée de pouvoir fournir une véritable initiation aux mathématiques. L'élémentaire est susceptible d'être par la suite approfondi et complété, alors que si l'on veut s'atteler sérieusement à une discipline, il vaut mieux en général commencer par oublier tout ce que la vulgarisation nous en a appris. (...)

On peut tomber dans le simplisme aussi bien en vulgarisant une théorie avec l'illusion d'en faciliter l'accès qu'en voulant tout dire à la fois, se couvrir de tous les côtés à la fois, ce qui conduit à être superficiel à force de vouloir être savant. Dans les deux cas, on ne sait se tracer ni les limites à l'intérieur desquelles il est possible d'être exhaustif, ni les frontières au-delà desquelles il est impossible de rester fidèle.»

 

Je sais pas vous, mais quelqu'un qui commence comme ça, à moi il me paraît quand même à peu près fiable.

 

À la lecture de ces quelques extraits, on peut d'ores et déjà se convaincre que Revel sait s'exprimer de manière claire, précise, sans jamais sacrifier pour autant la subtilité d'un propos. On peut toujours se moquer de l'Académie française pour diverses raisons, mais accordons au moins une chose aux académiciens : ils savent manier la langue correctement. Ce livre est donc lisible, limpide, et très ordonné ; de plus, en bon pédagogue, Revel revient plusieurs fois sur une idée importante, en l'explicitant de manière différente à chaque fois.

 

Sur le fond, c'est évidemment passionnant.

 

Déjà on y trouve des tas d'anecdotes rigolotes au détour d'un paragraphe : "lycée" et "académie" étaient les noms de quartier d'Athènes avant de devenir, par extension, les noms des écoles d'Aristote et de Platon, respectivement(2) ; "une hirondelle ne fait pas le printemps", c'est une phrase d'Aristote(3) ; le terme si lourd, tant chargé de sens que celui de "métaphysique", provient en fait d'une édition pas très fine, due à un certain Andronicos, qui a grossièrement regroupé l'œuvre d'Aristote en deux gros volumes : ta physica - "écrits sur la physique", d'un côté, et méta ta physica - "après les écrits sur la physique", de l'autre ; ou encore, c'est Aristote (encore lui) qui a jeté les bases des science naturelles et de la classification des espèces, inspirant en particulier Darwin ; etc...

 

Ensuite, les philosophes sont toujours dépeints vivants dans leur époque, au sein de courants d'idées et de considérations sociales ; ils sont présentés comme des hommes de chair et de sang, avec leur histoire bien réelle, au lieu d'être vu comme des monuments indéboulonnables et statufiés.

 

Et puis, on suit le cheminement des diverses idées philosophiques au sein d'un flux historique de l'histoire des idées, et non seulement comme des exposés ex nihilo.

 

C'est ainsi qu'on y voit l'œuvre de Platon comme une réaction conservatrice - mais combien brillante ! - d'un milieu athénien aristocratique très conservateur, justement, que les idées un peu trop "novatrices" des milésiens menaçaient dans la tranquillité de sa vision du monde établie et de ses dieux.

 

On peut y voir aussi l'apparition de la morale en philosophie venir après les grands systèmes métaphysiques, parce que, précisément, quand tant de systèmes métaphysiques sont en concurrences et que rien ne peut vraiment trancher en faveur de l'un ou de l'autre au final, il ne sert à pas grand'chose d'en rajouter un nouveau - c'est alors qu'on se penche d'un plus près sur l'homme lui-même, et donc, sur la morale.

On peut alors constater au passage, par exemple, combien Épicure est loin de toutes les caricatures qu'on peut avoir en tête, loin de tout hédonisme ou de tout "rabelaisianisme" : il prône, non pas la recherche du plaisir, mais plutôt la recherche de l'absence de toute douleur, atteignable par une ascèse qui consiste, en particulier, à savoir se contenter d'un verre d'eau et d'un bout de pain pour toute jouissance, et de laisser tomber tous les désirs qui ne sont pas nécessaires (exit les bonnes bouffes, les coucheries, les parures, les spectacles, et même le goût intellectuel de la discussion métaphysique), pour atteindre un état d'équilibre (l'ataraxie), qui est alors le véritable plus grand plaisir possible - on est plus proche du bouddhisme que de l'hédonisme, d'un certain côté.

 

On peut aussi y voir décrit le fameux cartésianisme comme une faillite intellectuel assez retentissante - ou comment tenter de récupérer le mouvement scientifique (en le trahissant totalement, dans les faits) pour accréditer la vision du monde conservatrice de l'époque, et en particulier prouver l'existence de Dieu. La manière dont il a eu l'intuition de sa fameuse méthode cartésienne et de sa mission sur terre est d'ailleurs assez proche d'une "révélation", puisqu'il s'agit d'une illumination opérée en trois rêves, dont il remerciera Dieu en faisant vœu de se rendre en pèlerinage en Italie à Notre-Dame de Lorette, ce qu'il fera cinq ans plus tard.

Il faut voir que la preuve ultime de vérité, chez Descartes, c'est d'avoir une "idée claire et distincte"(4) - c'est quand même un tantinet léger, face à ce que les scientifiques comme Bacon, Galilée ou Newton ont développé. On ne s'étonnera pas si Descartes s'est totalement planté en matière de mécanique, de magnétisme ou encore sur la circulation du sang... Par contre, on pourra s'étonner que le cartésianisme se soit tellement implanté dans nos mémoires en tant que révolution de pensée et premier modèle de rationnalité - sinon parce que, en constituant ce conservatisme de pensée camouflé en changement radical (on fait mine d'être rationnel pour au fond justifier un système de pensée théologique et irrationnel), cela n'a pu qu'être surévalué par la tradition conservatrice et, en particulier par le clergé de l'époque (l'existence de Dieu démontré par la Raison, vous imaginez !).

Mais, comme le note cruellement Revel : "Descartes, comme beaucoup de philosophes, croit être le premier véritable philosophe"... Et Revel de disséquer point à point, le système cartésien.

 

Ce qui est assez frustrant, finalement, dans cette histoire, c'est qu'elle s'arrête à Kant et à la Critique de la Raison pure.

 

(à suivre...)


 


(1) Je pense inévitablement à Michel Onfray et à sa fameuse "contre-histoire" de la philosophie - tout ce qui suit dans les propos de Revel est d'ailleurs applicable, à charge, à la démarche d'Onfray.
(2) plus exactement, le lycée était un faubourg dans lequel se trouvait un gymnase appelé ainsi à cause de la présence à proximité de la statue d'un Appollon lycien - l'académie était quant à elle, un quartier contenant le tombeau du héros Académos.
(3) "une seule hirondelle ne fait pas le printemps ; un seul acte moral ne fait pas la vertu."
(4) "Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c'est-à-dire, d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute." - Discours de la méthode.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Djac Baweur 03/09/2008 16:49

>sémion : hé ouais, je sais bien, Revel s'est accroché au libéralisme, à un atlantisme passionné, etc..., hélas, trois fois hélas.

Mais ce n'est pas parce qu'il a débité de possibles âneries sur des sujets politiques dont il n'était pas forcément spécialiste, que l'Histoire de la philosophie dont je parle ici n'est pas effectivement fiable. À partir de là, le seul moyen de vous en rendre compte, c'est de la lire, évidemment... :o)

Mais moi qui suis le premier à réagir négativement à des discours pro-USA, ou dénigrant les musulmans, les arabes, ou prônant l'économie de marché, bref, le discours ambiant occidental bon teint on va dire, je peux assurer en toute bonne foi qu'il n'y a rien de tel dans ce livre en particulier. Il s'agit de philosophie, et uniquement de philosophie, et la démarche est en effet honnête, documentée, argumentée, bref, solide.

semion 03/09/2008 12:32

« Il y a une xénophobie généralisée chez les
Irakiens, comme dans beaucoup de pays arabes. […] Nous nous trouvons
devant un peuple incapable de se gouverner lui-même et qui, en même
temps, ne veut pas que les autres s’occupent de lui : la situation est
quasi insoluble. Cette contradiction est typiquement arabo-musulmane,
c’est un trait de civilisation »Je sais pas vous, mais quelqu'un qui dit des trucs comme ça, à moi il me paraît quand même pas vraiment fiable...

Prodeo 03/09/2008 02:05

Djac, J'ai l'impression que Jean-François Revel, sans doute bien malgré lui, vous fait endosser un costume trop grand pour vous. Ne vous en effrayez pas ! Je suis sûr que vous pouvez encore grandir.
Il faut vous attendre à ce qu'un tel sujet vous emmene loin, très loin. Vous pouvez couper la route, mais ce serait dommage. Après moi, vous aurez certainement d'autres anticonformistes qui viendront troubler un peu votre confort douillet. Ne leur en voulez pas trop, ils ne font que ce que leur conscience leur dicte.
Comme il est peu probable que je puisse lire un jour le livre de Revel, me ferez-vous la grâce de me dire s'il mentionne quelques philosophes chrétiens ? Ne vous sentez aucune obligation de le faire. Cela pourrait juste m'inciter à acheter son livre pour connaître son point de vue sur les dits philosophes.
En toute cordialité, comme il se doit.
Prodeo.

Djac Baweur 02/09/2008 20:44

E pur si muove.

Prodeo 02/09/2008 20:23

Bonjour à tous !
Djac Baweur, Comme vous, je suppose, je connais René par ce qu'il a dit et ce que les autres en disent.
A ma connaissance, René Descartes n'a pas commis toute une oeuvre en se basant sur la rationalité pure. Encore que, si je m'en remets à l'origine latine du terme : ratio, rationalis, qui signifie "raison", je ne crois pas qu'on puisse l'accuser de manquer de raison et de raisonnement.
Il me semble que René Descartes est surtout connu pour avoir poser les bases d'une réflexion basée sur la raison. En cela, je me range à l'avis général des spécialistes qui semblent admettre qu'il est le premier à définir l'étude des choses en se basant sur la raison.
Allez ! Pour vous dérider un peu, permettez-moi de vous citer la vision d'Alfred de Musset sur la rationalité : "Il est plus rationnel de penser que... Autrefois, par exemple, on disait tout bêtement : Voilà une idée raisonnable ; maintenant on dit bien plus dignement : Voilà une déduction rationnelle."
Très cordialement,
Prodeo.

Carnet

 

Visiteurs
Dont en ce moment

 

Mon autre blog (projet BD)