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3 janvier 2008 4 03 /01 /janvier /2008 20:26

Je ne voulais pas rester sur un échec. Rappelez-vous : j'avais été, au final, très déçu par Michel Onfray (lire ici).


Alors, de passage dans un magasin qui vend des livres et des disques que je ne citerai pas, dont le nom commence par "F" et rime avec "cosaque" ou "tarmac", j'avisai un petit livre d'André Comte-Sponville, et je me suis dit, en mon for intérieur :

«Djac, mon garçon, oui, tu peux le faire, tu peux prendre un livre du rayon philosophie, tu es un grand maintenant, tu n'es plus forcément lié au rayon bande-dessinés, franchis le cap, fais le pas, ose».


Et donc, j'ai acheté ce petit bouquin, et j'ai même fait mieux, je l'ai lu. Carrément. Un truc de dingue.


En fait, Dédé et Mimi (oui, je vais l'appeler Dédé, d'abord parce que je l'aime bien, mais surtout parce qu'écrire vingt fois "Comte-Sponville", je le sens pas - et du coup, pour un juste équilibre des choses, j'appelle Onfray, Mimi, pas de jaloux), Mimi et Dédé, donc, poursuivent sensiblement le même but et ont sensiblement les mêmes orientations.

Les deux voudraient rendre la philosophie accessible à tout un chacun, plutôt qu'elle soit conservée dans des cénacles de spécialistes jargonnant. Les deux prônent une philosophie de l'ici et maintenant, du plaisir à vivre, du vivre avec éthique. Les deux développent une philosophie rationnelle et matérialiste, et par là-même athée. Les deux ont Montaigne comme maître en commun. Les deux, aussi, sont médiatiques et ont leur trombine en photo sur la couverture de leur livre, les petits canaillous.


Alors, je vous entends maugréer d'ici :

«ouiii, alors je prends du temps sur mon travail, ou sur ma vie de famille, pour voir le blog de môssieur Djac Baweur, et alors voilà, tout ça pour m'entendre dire que Mimi et Dédé c'est pareil, vous vous rendez compte ? Je risque le chômage, ou le divorce, tout ça pour un truc aussi plat. Ça baisse, ce blog, ça baiiiisse. Je me demande si je vais pas plutôt m'inscrire sur facebook, tiens.»


Hé bien, non : il y a quand même bien une différence, et, selon moi, de taille.

Car Dédé fait un truc totalement délirant : il n'arrête pas de poser des questions. Dans son style d'écriture, pas de formules brillantes, pas de métaphores hardies, pas d'envolées lyriques, mais juste des tas de questions.

Ho, bien sûr, des questions de pure rhétorique, c'est-à-dire qu'il sait ce qu'il va répondre avant de les poser ; sauf que cela va encore provoquer d'autres questions, qui, elles-même, etc...

La voilà, la grande différence : dans sa manière même d'écrire, de présenter la philosophie, au-delà des concepts étudiés, au-delà des tentatives de réponses apportées, Dédé montre quelque chose de plus fondamental en exemple : un cheminement de la pensée en train de se faire. En cela, il nous invite à ce qu'est réellement la philosophie : moins apporter des affirmations tranchées et définitives, que susciter les questions. De cette manière, Dédé fait véritablement œuvre de pédagogue.

Car, dans ce petit livre, il n'est pas du tout question d'un ouvrage de philosophie lourde, mais simplement une sorte de tour d'horizon de base de thèmes philosophiques typiques, pour poser des problématiques - libre à chacun de compléter comme il l'entend, en fait c'est même le but.

Grâce à ce cheminement questionnant, Dédé permet de laisser une grande liberté au lecteur. Ainsi, quand il parle d'athéisme, c'est sans aucune agressivité vis-à-vis des croyants ; il sait faire la distinction entre religion et spiritualité (merci Dédé) ; il est même capable d'envisager de questionner le concept de Dieu du point de vue d'un croyant sans l'être lui-même.


Quand Mimi affirme, Dédé questionne.

Quand Mimi ferme et impose, Dédé ouvre et propose.

Quand Mimi cherche à briller de mille feux, Dédé réfléchit.

Quand Mimi affirme savoir ce qui va vous rendre heureux, Dédé nous dit qu'il ne sait qu'une chose : que rien n'est certain.

Quand Mimi sous-entend une élite qui, elle, saurait vivre au sein de son système, Dédé s'adresse à tous et invite tout un chacun.


Voilà pourquoi il est fort fécond de lire ce petit ouvrage, non pour trouver des pseudo-réponses à "comment vivre" comme chez Mimi, mais juste pour s'inciter à se poser des questions, ses propres questions - ce qui est peut-être, en fait, la meilleure réponse qui soit au "comment vivre"...


Donc, voilà, Dédé Comte-Sponville, Présentations de la philosophie, avant d'aller plus loin, et en plus ça coûte que 4 euros, que demande le peuple ?





PS : deux écueils pour moi, toutefois :


- comme Mimi, même si c'est de manière tellement plus libre et ouverte, il voudrait considérer que la philosophie est le chemin du bonheur (comme le Nutella mais pas pareil)... Encore une fois pour moi ça coince : je ne vois pas que des angoisses, des névroses obsessionnelles, du narcissisme, des relations avec autrui faussées pour des raisons profondes, et que sais-je encore, puissent se régler par la seule philosophie, c'est-à-dire par le seul exercice de la pensée et de la volonté. Cela dit, comme Dédé présente la philosophie comme une recherche, un questionnement, c'est déjà bien plus acceptable - et intelligent.


- Sur l'Art, ça colle pas. J'ai encore jamais entendu un discours philosophique sur l'Art (et la musique en particulier) émis par un non-artiste (non-musicien) que j'arrive à connecter avec quelque chose que je comprenne ou que je ressente. Dans ce livre-ci, Dédé dit bien que "pour moi, qui ne suis pas kantien, j'en retiens surtout qu'il n'y a pas de beauté sans plaisir, et cela me fait une finalité suffisante", cependant il s'en tient à une présentation des concepts philosophiques classiques sur l'Art. Et donc, vas-y que l'Art révèle la "vérité", et vas-y avec le Beau et le Vrai avec des majuscules et tout ça.
Je trouve cette manière de plier l'Art à toute force en un aboutissement rationnel, et donc de philosophable au sens strict, assez caractéristique du premier écueil : un humain n'est pas que raison et volonté ! Ce que peut dire la psychanalyse sur le sujet, par exemple (sans que j'aie encore approfondi la question, une autre fois, hein, je peux pas tout faire) me parle infiniment plus : de la sublimation de l'artiste (c'est-à-dire qu'il détourne des pulsions dans la réalisation de l'œuvre), à l'investissement narcissique du spectateur-auditeur-lecteur-chaipaquoiteur (c'est-à-dire qu'on se plaît à se voir soi dans l'œuvre dans une sorte de rêve éveillé, là encore pour y détourner ses pulsions), ça me paraît bien plus "humain". Mais bon, chacun son truc, hein...

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commentaires

Mémé dans les orties 10/01/2008 01:10

J'ai survolé ce post pour cause d'heure tardive de lecture. Juste parce que comme plein de monde, j'aime beaucoup l'auteur dont il va être question, et que certains de mes condisciples ont planché sur le sujet l'année de maîtrise, je tenais à signaler un ouvrage que Didier Anzieu a écrit sur l'art et la psychanalyse: "le corps de l'oeuvre" (que je n'ai fait que feuilleter, feignasse que je suis...). Je ne saurai aussi que trop appuyer les conseils de lecture de Green et Chasseguet Smirgel (bien qu'ayant eu dans les mains des ouvrages différents de ceux cités.) Tous trois ont développé au cours de leur  travail une réflexion d'une grande vitalité, tout en faisant preuve d'une intégrité intellectuelle véritablement appréciable. C'était un peu mes idoles il n'y a pas si longtemps... (mais y avait pas qu'eux...)Bonne nuit les petits.

Djac Baweur 06/01/2008 19:57

>mebahel : haa, merci de préciser ! Ton insomnie n'est pas perdue pour tout le monde ! ;o)

(En fait les relations d'objet c'est un des trucs que j'ai pas bien pigé...)

(et pour Jung, je voulais juste dire que ça me paraissait pas surprenant que les courants anglo-saxons s'intéressent à Jung, non pas qu'il en faisait partie)

>Brendufat : soyons clairs et lucides : notre discussion est une discussion de café du commerce, du commerce de philo certes, mais café quand même, il n'y a pas lieu de se prendre pour un débat de spécialiste... tout en essayant malgré tout de dire le moins de conneries possible ! ;o)
Mais ça ouvre des portes, ça donne des pistes, des repères, quitte à les modifier ou renouveler suite à des lectures ou autre...

Pour Gödel, ça m'avait pas semblé très aisé, moi, voire même très ardu ! J'avais essayé d'écouter une conférence en ligne sur le site de France Culture sur Gödel et son théorème d'incomplétude, et aaaaaarrrh... La vache, j'avais laissé tomber... ;o)

Pour le premier bouquin je note aussi, parce que j'en ai un qui devait avoir ce rôle mais qui est très décevant.

brendufat 06/01/2008 01:27

Merci pour les louanges, mais fais tout de même gaffe : je ne suis qu'un amateur (=un qui aime), ce que je te dis est certainement teinté de/pollué par mes ruminations personnelles, et je n'ai sans doute pas toujours choisi les termes les plus rigoureux. Si Mimi, Dédé, les mânes de Husserl et Merleau-Ponty passent dans le coin, ils vont sûrement zébrer mon topo au stylo rouge !Gödel et le gros bouquin : on en a sûrement déjà parlé dans les comms de ton topo sur l'infini - flemme de vérifier. Se prendre pour Gödel est en effet réservé à peu de monde, saisir ce qu'il a dit est, je crois, plus abordable.Bouquins bis : le premier est vraiment très bien, un petit ouvrage de 300 pages, le genre d'usuel à garder sous la main quand on se plonge dans un gros traité obscur.

mebahel insomniaque 06/01/2008 01:21

Alors oui Derrida est très lu aux Us par ex.. et pas vraiment en france.. nul n'est prophète...
Jung n'était pas dans la mouvance anglo-saxonne.
La psycha anglo saxonne (je ne parle pas de l'egopsy style US) se fonde bien plus sur l'objet et la relation d'objet que sur les conflits pulsionnels.Sans les évacuer pour autant.
Ce n'est pas moins bête ni moins efficace: c'est autre chose, ça ouvre d'autres horizons à condition de pas rester en surface.
Et c'est intéressant à mettre en relation avec tout le reste: certains tentent de faire ces articulations là

La séparation Jung/Freud s'est d'abord posée par la divergence de conception de la nature et la fonction de la libido (chez Sigmund energie sexuelle uniquement, chez Carl élargie à d'autres ..énergies, disons).Et c'est là en effet la divergence de fond.
L'autre controverse se posait autour de la conception de l'inceste (purement désir génital pour l'un, premièrement retour au maternel pour l'autre).
Et enfin, pour freud il n'existait pas d'inconscient collectif et d'archétypes.
Ensuite, Freud s'est vu refuser je ne sais plus quel poste au motif de sa judéité...ça n'a l'air de rien comme ça, mais ça a joué qqpart dans
leur relation de type père-fils et dans le lien au religieux ou au mystique.

Djac Baweur 06/01/2008 00:29

>Eragny : c'est le premier pas qui coûte ! :o)

>Umanimo : et vu le prix, on peut même se permettre de ne pas craindre d'être déçu !

>Ardalia : tu parlais de "trans"-porté, le trans avait l'air important !

Derrida est décrié en France ? Ha ben zut, tiens, j'avais pas vu ça...

Pour Jung ça m'étonne moins, vu ce qui l'a séparé d'avec Freud : l'abandon de la prise en compte de pulsions d'ordre sexuelles au profit de truc genre inconscient collectif et symbolique ; or justement, il y a eu un mouvement assez général mais surtout anglo-saxon pour évacuer le sexuel (cacher ce sexuel que je ne saurais voir) qui est pourtant le fondement de Freud (si j'ose m'exprimer ainsi). Dans cet optique, mon bouquin m'a plutôt convaincu que cet évacuation n'était pas la plus productive et posait question (pourquoi évacuer les pulsions, parce qu'on en aurait peur, mmmh ? Mmmh ?)
Donc, j'en suis là pour l'instant, et de toute façon dériver philosophico-mystique à partir de la psychanalyse, je trouve ça louche.
;o)

(mébaheeeeeel ! S'il te reste ne serait-ce qu'un demi-neurone de dispo, fais nous un signe, juste pour savoir si je débloque complètement ou pas !!!! ;o)) )

Sinon, j'ai passé suffisamment de nuits blanches, transi de culpabilité, et brûlé suffisamment de cierges à Saint Platon pour avoir osé accolé le terme "kiki" à celui de "philosophie", que j'ai préféré ne pas renouveler cette terrible expérience.

>brendufat : après Crabes, Ardalia et toi, quiconque sachant lire ne peut que comprendre l'idée de base de la phénoménologie (ou alors il s'appelle Richard Virenque).
Merci pour cet exposé fort convaincant et éclairant. Je vais sur le chemin de la vie nettement plus conquérant, à présent ! ;o)

Pour Onfray, je reviens pas dessus, j'en ai déjà suffisamment dit dans l'autre billet : oui bien sûr il argumente, en partie, mais sur des bases assez simplistes, donc...

Pour le théorème de Gödel, j'en avais parlé dans mon billet sur l'infini : un des indécidables en théorie des nombres (les réels) c'est l'hypothèse du continu, comme quoi il existe un infini qui soit plus grand que l'infini dénombrable (les entiers) mais plus petit que la puissance du continu (toues les réels). Ben voilà, qu'on dise qu'il y en a un, ou pas, ça change rien à la théorie ; et le plus dingue, c'est qu'il y a des démonstrations qui s'en servent, en disant, ho ben voilà, je décide qu'il existe, et donc, hop hop hop roule ma poule... Et ça marche !
Mais Gödel et la métamathématique c'est du super gros niveau, ça va très loin.

Je note tes bouquins (ton dernier me dit quelque chose), mais là j'ai déjà une pile à finir, on verra plus tard ! :o)

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