Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 décembre 2007 6 22 /12 /décembre /2007 17:34

Suite de l'analyse de De l'aube à midi sur la Mer, premier mouvement de La Mer de Debussy. Le début est ici.


Section 1




Cette première grande section, lancée par l'introduction que l'on a vu précédemment, est dominée par un thème principal.


Ce thème va être donné à entendre trois fois. Mais un thème chez Debussy, vous commencez à comprendre le principe (ou alors allez relire tout depuis le début, ekssasaute !), ça veut aussi dire couleur ; chez Haydn, Beethoven, Brahms, Tchaïkovsky, Dvorak, tout ça tout ça, voire même Ravel, un thème c'est un tout, mélodie et accompagnement qui va avec, c'est un bloc, qui sera ré-entendu tel quel en cas de répétition. Si le thème revient, on ré-entend la même musique ; si ce n'est pas la même musique, c'est qu'on est dans une partie de développement, de transformation, de variation - mais le thème en lui-même reste une entité en soi, par rapport à laquelle la transformation peut avoir lieu et a du sens.

Chez Debussy c'est pas pareil. Debussy, y fait rien qu'à faire son intéressant à pas faire comme tout le monde. Il conçoit un thème comme Monet peint ses Meules ou ses Cathédrales de Rouen : l'objet est susceptible de nuances suivant l'éclairage, il n'est donc jamais tout à fait identique à lui-même à chaque instant tout en restant le même quand même, je sais pas si je me fais comprendre (un peu comme un être humain, finalement - pour me raccrocher à de la philo et me la péter en montrant que j'ai appris des trucs, on verrait là une musique de l'immanence, plutôt qu'idéaliste - pour être honnête, je dis ça un peu au pifomètre, mais je crois que ça a quand même du sens).

Voici donc les trois présentations de ce fameux thème de cette section 1, que je vais appeler "thème paquebot" (parce qu'il faut bien lui donner un nom, ça sera plus pratique, et je préfère "paquebot" à "XB-458" ou à "Jean-René", question de goût ; et puis autant rester dans la thématique(1), la mer et les trucs qui flottent dessus - ou coulent dessous, c'est selon) :


On remarque que la troisième présentation du thème paquebot est agitée, éparpillée, éclatée, vibrante, en opposition aux deux précédentes, beaucoup plus étales et immobiles. En effet, la section entière est comme une première grande arche (la seconde section en formera une deuxième), dont le sommet se situe juste après cette troisième présentation, au moment où le thème de trompette de l'introduction, alors mystérieux et lointain, vient éclater cette fois en pleine lumière. Voici d'abord ce thème mystérieux dans l'introduction, puis tel qu'il apparaît après la troisième présentation du thème paquebot, pour faire le rapprochement :


Chaque présentation du thème paquebot est suivie d'un commentaire, en quelque sorte, d'un prolongement qui vagabonde ; par deux fois, ce commentaire est aussi un élan pour aller vers la présentation suivante, et la troisième fois, c'est le point culminant de cette section avec le thème mystérieux de trompette qui flamboie soudain comme on l'a vu ci-dessus, jusqu'aux  trois accords un peu violents qui suivent.


Voilà donc comment se présente cette section :

1ère présentation - commentaire /
2ème présentation - commentaire
 /
3ème présentation - point culminant (thème de trompette et accords violents)


C'est une des caractéristiques de cette section en particulier, et du mouvement (et même de l'œuvre en général, soyons généreux) : la musique est faite d'élans successifs, qui pour la plupart n'aboutissent pas, autant dans le détail de chaque motif que plus globalement dans la forme, et qui n'explosent qu'après suffisamment d'exaspération (ne serait-ce pas une musique trrrrrès sensuelle ?).


1ère présentation  et commentaire du thème "paquebot"

Outre que la magnificence de cette musique est à tomber par terre, une première constatation sur le thème paquebot : au lieu d'une mélodie clairement exposée au premier plan, comme dans du Mozart ou du Brahms, ici celle-ci est confiée aux quatre cors à la fois mais avec sourdine et notés "piano" (i.e. pas fort). Le résultat est que la mélodie apparaît comme en transparence, comme voilée et estompée, venant de loin. C'est très particulier, je n'ai jamais entendu un thème pour lequel le souci du compositeur n'a pas été d'orchestrer de manière à ce que la mélodie soit dessinée, audible et identifiable sans équivoque. Voilà encore Debussy génial, mettant la couleur sonore sur le même plan d'importance que le dessin de la mélodie elle-même : lui va mitonner son orchestration pour que justement, la mélodie soit en demi-teinte.


Pour l'anecdote, vous commencez à être habitué si vous avez lu l'analyse de l'introduction : ce thème n'est pas fabriqué sur une gamme de do, mais sur un mode particulier, ici celui qu'on appelle mode acoustique (parce que proche de la succession des harmoniques d'un son), ou mode de Bartok (parce que celui-ci l'a beaucoup utilisé) : do - ré - mi - fa# - sol - la - sib - do.

Le même thème sur la gamme de do perdrait complètement son charme particulier - un peu comme une princesse en jogging Adidas.


Maintenant, écoutons ce petit bout - il s'agit du motif qu'on va souvent retrouver par la suite, qui précède juste le début du thème paquebot :


Hé bien autant la guirlande du début, les notes de harpe au milieu, que le tout début du thème paquebot, tous sont exactement construits à partir du motif de l'introduction : rappelez-vous, je vous parlais de la première période de cette introduction, comme quoi les intervalles du mode tétraphonique (quatre notes - tétra c'est quatre, comme les Dalton) allaient servir au reste de la composition. Hé bien en voilà une incarnation immédiate ; ce ne sont pas les mêmes noms de notes, ni les mêmes hauteurs (grave ou aigu), les rythmes changent complètement, mais on reste typiquement autour du schéma de type do - ré - fa - sol présenté dans l'introduction, entier ou en partie, montant ou descendant, etc... Ce shéma étant même imité en guirlande dans l'accompagnement - si bien que le thème semble surgir de l'accompagnement. Ces guirlandes ont d'ailleurs par la suite leur vie propre, en quelque sorte, toujours présentes dans cette présentation et le commentaire qui suit.

Si on considère l'orchestration en demi-teinte dont j'ai parlé, ainsi que le fait que le mode utilisé pour le thème paquebot sert aussi à l'harmonie qui est dessous (déroulée aux violoncelles), on constate à quel point accompagnement et mélodie, au lieu d'être hiérarchiquement organisés, forment ici un tout organique. Il n'y a pas tension entre les différents éléments, comme classiquement, mais fusion totale.


Lors du solo de flûte, voilà encore un bel exemple de couleurs harmoniques grâce à un changement de mode.

Pendant la première incise de la mélodie, l'harmonie reste statique, il y a juste une note qui oscille, si vous écoutez bien à l'intérieur de l'accord ; mais dans la seconde incise, l'harmonie bouge, à chaque fois parce qu'une note au milieu de cette harmonie change, de la même manière qu'en passant d'un mode à un autre, une des notes de la gamme change.


Au passage, Debussy parvient à accompagner la flûte avec des cordes tellement légères, en divisant les pupitres des cordes en plusieurs parties : les premiers violons sont divisés en quatre parties distinctes, les seconds violons, altos et violoncelles de même - ce qui donne 16 parties différentes (6 parties distinctes en pizzicati, les 10 autres avec  l'archet). Cette extrême division des cordes (qui sera tellement copié sur Debussy par la suite) donne une sorte de poudroiement du son, une impression magique de dentelle évanescente et impalpable.


Écoutons maintenant ce petit motif, qui apparaît juste avant la mélodie de flûte, et juste après :


Ce tout petit motif est constitué d'une tierce -  ce qui ne doit plus nous étonner puisqu'il s'agit d'un des intervalles de base définit dans l'introduction, comme je vous l'avais annoncé.

Déjà, notez ce petit pied de nez, dans le fait que ce motif arrive avant la mélodie de flûte, pour réapparaître ensuite - typique du cheminement discursif de Debussy, on va quelque part, on va ailleurs, on revient, on bifurque, comme si on quittait un personnage qui continuait à avoir sa vie propre en dehors de la musique, pour le retrouver plus tard... L'important n'est pas la hiérarchisation et le classement en parties distinctes des éléments comme dans la musique baroque, classique et romantique, mais bien dans ce cheminement qui, bien que logiquement ordonné, va d'abord et avant tout selon selon son bon plaisir. Debussy, en quelque sorte, applique en musique cette très jolie phrase que j'avais entendue d'un écrivain chinois (dont j'ai totalement zappé le nom, si quelqu'un, par hasard, connaît...) : "peu importe le chemin, pourvu que le paysage soit beau".

Mais faites attention à l'apparition du motif après la mélodie de flûte. Vous remarquez ? Le motif de tierce débute sur une note (c'est un si) ; note qui est également présente à la fin de la mélodie de flûte, note qu'on entend ensuite aux violons comme début de leur descente dans ce qui sera la deuxième présentation du thème paquebot (on est ici juste à la fin de la première présentation, je vous rappelle), et même, cerise sur le gâteau, note utilisée comme la première note du thème paquebot qui suit !!!(2) Et notez alors, comment, à chaque apparition de cette note qui reste fixe, la couleur harmonique, elle, glisse et change complètement, comme un éclairage différent.


C'est un procédé absolument révolutionnaire : toute la musique avant Debussy est axée sur la prédominance de l'harmonie tonale, et donc sur le fait que le pôle sur lequel se fixe cette harmonie est la tonique, concept harmonique - la mélodie, quant à elle, est subordonnée à ce système. Or ici tout est renversé : c'est le motif mélodique qui fait office de pôle, et l'harmonie qui bouge autour en lui étant subordonné !

Je sais bien que vous allez me prendre pour un demeuré, ou un cosmonaute, voir même un cosmonaute demeuré, mais je trouve ça absolument dingue. Les mots me manquent pour dire à quel point je trouve ça prodigieux, ce qui est relativement normal puisque la musique est là pour aller au-delà des mots (oserais-je même faire mon sensiblounet et dire que c'est d'une telle beauté pure que ça m'en fout régulièrement les larmes aux yeux ?).





(1) encore que la thématique, c'est pas automatique.
(2) je me répands en points d'exclamation parce que des trucs pareils, je vous assure, on en voit pas tous les jours.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

nicolas 15/09/2012 22:15


bonjour,


je viens de parcourir quelques pages de votre blog...


je ne vais pas vous faire gonfler les chevilles mais merci , merci merci ...(de toutes façons, ce ne serait pas trés grave on peut jouer et parler musique avec les chevilles gonflées , non ?)


j'enseigne depuis deux ans à mes enfants à la maison (homeschooling) et je cerhcer , n'étant pas musicien moi même , quelqu'un qui saurait leur parler de Debussy notamment ... et voilà que je
vous découvre et les gosses aussi . alors merci infiniment.


nicolas

Djac Baweur 16/01/2008 00:31

>rififi : oui, certes, c'est un oubli de ma part, un joli lien comme il faut à la fin du 1 pour aller au 2 et à la fin du 2 pour aller au 3...
Ça sera fait ! ;o)
Le coup des vagues, ça c'est purement subjectif, c'est ton truc à toi, garde-le précieusement ! ;o)
Mais la sensation d'espace, alors là c'est vraiment voulu, et très spécifique (et génial) de la part de Debussy. Dans le Prélude, ou Jeux, et probablement dans Pelléas et Mélisande (j'ai moins écouté en détail), on retrouve ces procédés magiques ! (et les trois Nocturnes)

rififi 15/01/2008 22:49

ça y est, je viens enfin de rattraper mon retard sur Debussy :-)

je crois que je viens de comprendre ce qui m'avait tant plu la 1° fois que j'ai entend lamer, c'est qu'avec les histoires de modes et de trucs machins bidules, Debussy réussi a complètement recréer un espace sonore, avec plusieurs plans etc...
Faudra que je fasse attention avec d'autres œuvres si ça fait la même chose, c'est pas sûr

Effectivement ça relève des sensations mais c'est assez fascinant, en écoutant on peut recréer un orchestre mobile, avec les instruments placés différemment, en hauteur, en profondeur sur la scène si on se représente un orchestre, ou comme dans un tableau les différents plans avec des scènes de détails en arrière-plan etc...
D'ailleurs, tu compares beaucoup ça à de la peinture, à Monet, mais, et c'est le titre après tout, mais si tu penses qu'il ne faut pas s'y attarder, c'est une description très fidèle de la mer : avec les vagues qui se répètent mais qui ne sont jamais les mêmes, certaines plus fortes que d'autres, des événements qui se passent à l'arrière et qui se rapprochent (mouvement de la vague / descente des cordes en trémolo dont tu parles dans le (2))


bon maintenant, question râlage : autant le mer(1) on le retrouve facilement avec le menu déroulant, le (3) coup de bol, il est encore dans la liste des articles, mais alors le (2), faut le vouloir pour le trouver....
tu n'arrangerais pas tout ça avec des liens bien comme il faut pour passer de l'un à l'autre des fois ?
et puis j'ai découvert un petit truc sympa : si on clique 2 fois sur la flèche du lecteur (play), on augmente le niveau du son (indépendamment du niveau de l'ordi, je me fais bien comprendre ???) :-)

Eragny 05/01/2008 14:11

Je viens de me faire les trois parties d'un coup, c'est super intéressant, merci ;)En plus, comme je découvre cette oeuvre... (je l'avais déjà entendue, mais pas avec attention)C'est tellement plus intéressant de connaître une oeuvre en l'analysant!

Djac Baweur 04/01/2008 11:53

>Axi : hoooo, deux, ils sont deux !!! Miracle !!!
Comme quoi, tout vient à point à qui sait attendre. Donc, rien que pour vous deux, je ferai la suite...
;o)

Carnet

 

Visiteurs
Dont en ce moment

 

Mon autre blog (projet BD)