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Lundi 3 décembre 2007

Alors voilà.


Dans le genre pari bloguesque complètement fou et gageure délirante insensée, je vais tenter l'impossible, oui, mesdames - mesdemoiselles zet messieurs, devant vous, devant vos yeux ébahis par tant de masochisme puéril et de narcissisme naïf, je vais me lancer dans du lourd, dans du costaud, dans du gros gibier.

Je vais, oui, je vais, et j'ai du mal à écrire ces mots en gardant à l'idée que je suis bel et bien sérieux et que ce n'est pas une plaisanterie, je vais tenter d'analyser La Mer de Debussy.

Oui, là, sur ce blog. Si.


Bon, on va dire, le premier mouvement, De l'aube à midi sur la mer (les deux autres, c'est un peu plus spécial, Debussy est le spécialiste des trucs inanalysables).

Analyser, c'est-à-dire décortiquer la musique, soulever le capot du moteur pour mettre les mains dans le cambouis et constater que la voiture elle avance pas par magie. Et je vous rassure, en essayant de faire en sorte qu'aucune connaissance pointue en solfège ne soit requise, à part que la gamme c'est do-ré-mi-fa-sol-la-si-do, et savoir reconnaître un peu les instruments(1), des trucs comme ça.

On va bien voir ce que ça donne.


Accrochez-vous, je sais pas où je vais.




De l'aube à midi sur la mer

Alors on va entamer par un truc de dingue, qui va sans doute vous estomaquer et vous conforter dans l'idée que décidément, la musique c'est bien complexe : on va commencer par le début. Et, pire, le début commence précisément par une introduction. Ha là là, j'avais prévenu que ce serait du costaud, hein ?


En effet, globalement, ce premier mouvement peut se diviser en quatre sections : une courte introduction, donc, une première grande section, une deuxième grande section, et ce qu'on appelle en musique une coda, c'est-à-dire une conclusion, en somme.


Je résume, voilà le schéma de De l'aube à midi sur la mer :



Introduction - Section 1 - Section 2 - Coda.


Et c'est pour ça qu'on va commencer par l'introduction. Et qu'on concluera par la conclusion.

C'est bien foutu, quand même.




Introduction


(attention, ça commence pas fort du tout, augmentez le volume)

Cette introduction est elle-même décomposable en trois périodes disctinctes.


J'ai bien conscience que ça ressemble un peu à du saucissonage en petits bouts, mais d'une part, c'est pratique pour savoir de quoi on parle, et d'autre part, rassurez-vous, le but sera de recoller tous les bouts à la fin, avec ce sentiment exaltant d'avoir traversé victorieusement les épreuves afin d'entendre les choses d'un œil nouveau. Ou les voir d'une oreille neuve, enfin un truc du genre qu'on dit dans ces cas-là pour faire classe.

Période 1

Le mouvement commence donc comme ça.


Croyez-moi, croyez-moi pas, ce petit début qui paraît rien du tout qu'autre chose qu'un vague remugle étrange, en fait contient en germe tout le reste du mouvement.

Si.

Si, je vous dis.

Mais si, enfin, quoi, faites-moi un peu confiance, merde, ou alors allez sur un blog à deux balles qui raconte qu'aujourd'hui machin est allé s'acheter des nouilles et à éternué deux fois, zut à la fin !

Non mais quoi.

On a à peine démarré que vous commencez déjà à me chercher, là.


Bon.

Ce début est fait de quoi ?


Il est fait de plusieurs couches qui se superposent, en entrant successivement : d'abord un son grave tenu (contrebasses et roulement de timbales très doux), puis les deux harpes en réponse sur deux notes, puis les violoncelles avec une sorte de rythme d'appel caractéristique(2), et enfin une ligne montante des altos.

Le fait marquant est que tous ces éléments n'utilisent, globalement, que quatre notes, utilisées en boucle : si, do#, fa# et sol#.


En soi, le nom des notes on s'en fout ; l'important, c'est d'abord de constater combien un bout de musique qui n'est pas constitué par la gamme do-ré-mi-fa-sol-la-si-do entretient un sentiment, une atmosphère différente, particulière. C'est là toute la force des modes, un des moyens musicaux fondamental que Debussy va beaucoup utiliser pour chercher à se sortir des techniques musicales antérieures, fondées sur la tonalité (et donc, en particulier, sur la gamme do-ré-mi-fa-sol-la-si-do).

Ici, c'est un mode un peu particulier, qu'on appelle tétraphonique (quatre sons, donc), pas très éloigné du mode pentatonique (cinq notes) utilisés par les chinois, et que vous pouvez obtenir en jouant les touches noires du piano (si vous avez un piano à portée de main ; sinon, courrez acheter un piano avant que le magasin ne ferme, puis revenez lire ce billet).


L'intérêt de ce genre de mode, c'est que, en mélangeant des couches différentes comme dans ce début, ces couches ce superposent et finissent par définir un agrégat de notes, une harmonie globale, qui n'est pas du tout un accord parfait traditionnel, puisque faite de toutes les notes du mode empilées en même temps. Ça paraît rien, c'est un truc que font les africains depuis belle lurette, par exemple (ça leur permet de superposer des couches de rythme), mais dans l'histoire de la musique occidentale cette manière de faire est plutôt inédite à l'époque. La tonalité, système utilisé jusqu'alors depuis le 17e siècle, privilégie au contraire certains accords, et les classe hiérarchiquement en fonction de leur rapport respectif avec la note principale, la tonique. Ce geste de Debussy, utiliser un mode en faisant entendre toutes les notes du mode en même temps pour en générer une harmonie, c'est donc une manière douce mais ferme de dire merde au système de la tonalité, pour dire les choses sans chichis, et de privilégier la couleur, la sensation, induite par le caractère propre du mode.


L'autre chose importante à constater, c'est que l'utilisation de ce mode définit ici, de fait, certains intervalles (espaces entre les notes)  ces intervalles sont caractéristiques, au nombre de trois :


Si-do# (ou fa#-sol#) donne un intervalle de seconde ;

sol#-si donne un intervalle de tierce ;

do#-fa# donne un intervalle de quarte.


Encore une fois, au fond, peu importe les noms des intervalles en question : ce qui est remarquable, c'est que ces trois intervalles vont servir de briques fondamentales à tout le reste du morceau. Secondes et tierces pour l'essentiel du mouvement, et la quarte en soudaines apparitions, justement pour trancher sur le reste dans les moments qui le demandent, notamment la coda.


Et c'est ce que je vous disais, là, plus haut, que vous me croyiez même pas : ce tout début contient en germe les éléments fondamentaux de tout le reste de la musique qui va suivre. Et ça a un sens, au fond : naissant du silence, d'un son presque indéfinissable, ce tout début est comme un monde qui se met à germer sous nos oreilles, partant d'abord d'un ADN fondamental, qui va générer tout un univers, tout un être.

Rappelons-nous du titre : De l'aube à midi sur la mer.

Faut-il réellement le prendre à la lettre, c'est-à-dire que le morceau va chercher à nous décrire la mer, avec les vagues, les mouettes, les chalutiers, l'odeur de poiscaille et tout ça ?


Certainement, non, Debussy lui-même a toujours été très clair là-dessus : ce qui compte, c'est le déroulement de la musique en lui-même, pas ce qu'elle est censée décrire d'extérieur à elle-même.

C'est précisément pour cela, par exemple, qu'il a écrit les titres de chacun de ses Préludes pour piano non pas en tête de la partition, mais à la fin, et entre parenthèses, et avec des points de suspension... Tout ça pour signifier que le titre, aussi évocateur soit-il, n'a à être pris que dans un sens poétique, et non dans un sens littéral en tant que programme extra-musical que la musique serait censée illustrer.


Debussy adorait la mer, elle l'a inspiré, mais il ne cherche surtout pas à décrire la mer. De l'aube à midi sur la mer, cela évoque plus une notion de trajectoire, un devenir, une naissance jusqu'à une apogée.


Vous commencez à l'entr-apercevoir, le génie, là, mmh ?




(1) Si jamais vous avez du mal avec les instruments, achetez donc Piccolo, Saxo et compagnie à votre petit neveu pour Noël, puis piquez-le lui à la première occasion.
(2) typique de Debussy - si vous en avez l'occasion, écoutez Sirènes (le dernier des Nocturnes), ça vous dira quelque chose !

par Djac Baweur publié dans : De l'Art musical et autres balivernes symphoniques
ajouter un commentaire commentaires (16)   
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Commentaires

aaaahh :-)
commentaire n° : 1 posté par : rififi le: 03/12/2007 20:11:39
ah ben flûte, moi quand j'écoute la mer, je la vois... sur la plage, contre les rochers, en plein milieu de l'océan...
ben si j'ai tout faux, flûte alors !
commentaire n° : 2 posté par : rififi le: 03/12/2007 21:00:46
>rififi : mééééééééé ! ;o)
J'explicite le projet de Debussy, après, ce que ça fait résonner en chacun de nous, ça c'est autre chose... ;o)
Le truc, c'est que la volonté de Debussy est lié à ce que ça donne, comme musique : le fait de ne pas vouloir faire du déscriptif induit ce style de musique, précisément (voir le premier mvt de Shéhérazade de Rimsky-Korsakov, on est en pleine description du bateau de Sinbad sur l'océan, avec les mouvements des vagues et tout - ça donne une esthétique musicale très différente !).
Garde ton imaginaire précieusement, ne te laisse pas influencer par de l'analyse intellectuelle : elle n'est là que pour révéler encore d'autres détails magiques ! ;o)
commentaire n° : 3 posté par : Djac Baweur (site web) le: 03/12/2007 21:08:00
très instructif, djac. j'suis contente. j'ai hâte de lire la suite. en plus j'ai la partition quelque part, je vais donc mettre la pogne dessus. 
j'aimerais bien savoir comment tu fais pour mettre le mini lecteur et découper des portions du morceau; mais bon, là n'est pas le sujet.
à bientôt.
commentaire n° : 4 posté par : tidoigts (site web) le: 04/12/2007 00:49:33
Argh ! Le cliffhanger là, il est trop atroce ! Qu'est ce qui va leur arriver aux quatre notes ? Aaaaaaah j'ai trop peur, c'est terrible, pourvu quelles s'en sortent bien...
commentaire n° : 5 posté par : Morloch le: 04/12/2007 03:00:14
>tidoigts : découper les portions, ça se fait avec un logiciel gratos comme Audacity, et mettre le player ça se fait avec un code html lié au dewplayer - par exemple, si tu archives une musique chez archive-host, un site d'archivage, ils te donneront un code correspondant à ce lecteur. Il suffit ensuite de placer le code html dans le code source, à l'endroit où l'on souhaite que ça apparaisse.
C'est un tantinet fastidieux, surtout quand c'est répétitif, mais le résultat c'est trop classe ! :o)

>Morloch : don't worry, il ne va leur arriver que du bien, et à la fin elles ont même droit à une apothéose ! :o)
commentaire n° : 6 posté par : Djac Baweur (site web) le: 04/12/2007 21:28:50
Djac, tu dis : "Debussy adorait la mer, elle l'a inspiré, mais il ne cherche surtout pas à décrire la mer. De l'aube à midi sur la mer, cela évoque plus une notion de trajectoire, un devenir, une naissance jusqu'à une apogée."
Saint-John Perse :  "un chant de mer comme il n’en fut jamais chanté, et c’est la mer en nous qui le chantera : la mer, en nous portée" (Amers)

C'est encore l'épiphanie, cette nouvelle note! Merci.

Je suis très sensible à certaines musiques africaines (mandé, notamment) mais je n'aurais jamais pu décrypter seul le principe de la superposition de tons et de rythmes. C'est très vrai! Pour les rythmes, ça me semble assez facile à noter. Mais pour les sons, bien sûr, maintenant que tu le dis, j'ai en tête en particulier certains morceaux de balafon qui produisent précisément cet effet.

Sinon, à propos du mode tétratonique de La Mer, à propos des quatre notes,  on pourrait dire plus simplement : sol - do - ré - fa? (ça ferait mons de #) Ou bien ça changerait quelque chose?

Cette fois-ci c'est officiel,chers lecteurs de ce blog, veuillez apprendre que ce soir, si tout va bien, j'irai m'acheter des nouilles avant d'éternuer deux fois!
commentaire n° : 7 posté par : Le Benoir le: 05/12/2007 10:27:38
>Lebenoir : sur la superposition de couches de rythme, on en verra d'autres dans la Mer. Debussy avait été très frappé par les ensembles de gamelan balinais qu'il avait entendu à l'exposition universelle de chaiplus quand : c'est exactement ça, des couches de rythme jouées dans un même mode qui donne un agrégat harmonique global.

Sinon, oui, on pourrait dire do-ré-fa-sol ; ce qui compte, ce sont les intervalles, les relations entre les notes. On pourrait dire mib-fa-lab-sib, aussi, si on veut ; là j'ai choisi de citer les notes exactes de la partition, mais fondamentalement, sur le principe, ça ne change rien.
(sur le choix de Debussy de partir de si plutôt que do, il tient sûrement d'une part à des considérations de tessitures pour les instruments, d'autre part aux couleurs obtenues à l'orchestre - la section d'après est tout en bémols, ce qui sonnerait assez différemment, aux cordes notamment, si c'était tout en do).

À tes souhaits !
À tes souhaits !
:o)
commentaire n° : 8 posté par : Djac Baweur (site web) le: 05/12/2007 18:54:54
djac, je tenais à te remercier de ta gentillesse. 
à bientôt!
commentaire n° : 9 posté par : tidoigts (site web) le: 06/12/2007 07:01:31
>tidoigts : de rien ! :o)
commentaire n° : 10 posté par : Djac Baweur (site web) le: 06/12/2007 14:43:35
"fa#-do# donne un intervalle de quarte."
Euh, tu es sûr de ton coup ? ^^ Ou bien il faut lire "do#-fa#'  ?

Sinon, merci de l'analyse !
commentaire n° : 11 posté par : Roland (site web) le: 08/12/2007 15:13:30
>Roland : heuu... c'était pour voir qui suivait... :op

Holly big fucking shit !! Pinaise, c'est pas faute de me relire, pourtant...
Merci bien, l'erreur est réparée !
;o)
commentaire n° : 12 posté par : Djac Baweur (site web) le: 08/12/2007 15:18:28
Ha benh là, tu me tues Djac!!!
Je suis prof de musique en collège et j'utilise cette oeuvre en 4ème pour l'impresionisme  et ton analyse m'arrache des suorires de ravissement!! C'est fin, net et précis sans se prendre la tête (^^), tout en étant super intérressant. Je vais m'en inspirer pour mes cours!!!
commentaire n° : 13 posté par : Docnono le: 16/03/2008 22:39:52
>Docnono : exemple parfait du commentaire qui me fait le plus plaisir ! :o)
Promis, la suite arrivera, il me faut du temps, et un ordi qui refonctionne correctement...
Que du bonheur pour tes élèves ! :o)
commentaire n° : 14 posté par : Djac Baweur (site web) le: 18/03/2008 01:42:24
"c'est un truc que font les africains depuis belle lurette, [...] mais dans l'histoire de la musique occidentale cette manière de faire est plutôt inédite à l'époque."

Un rôle positif de la colonisation mais dans l'autre sens en quelque sorte... ;-)

Merci pour cette analyse que je découvre grâce au Journal de Papageno http://www.loiseleur.com/patrick/blog/ et que je m'empresse de lire jusqu'au bout.
commentaire n° : 15 posté par : Eric (site web) le: 05/06/2008 08:34:22
>Eric : merci Eric, ça me fait plaisir ! :o)
C'est encore incomplet (reste la seconde partie et la coda); mais ça viendra. 
commentaire n° : 16 posté par : Djac Baweur (site web) le: 11/06/2008 12:10:13

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