Il y a peu de temps de cela, je terminai un livre de Michel Onfray, La Puissance d'Exister, un ouvrage qui condense, en gros, sa pensée.
C'est facile à lire, pas très long, intelligent, clair et carré.
Mais, en refermant le livre, il y avait un je-ne-sais-quoi qui ne me convenait pas. Pourtant, sur le moment, à y réfléchir, à l'exception de deux-trois points qui ne m'ont pas convaincu sur le coup, l'ensemble m'avait paru juste, et correspondre à plein de choses que je pouvais déjà ressentir, en ayant au moins le mérite de mettre quelques mots précis sur ces impressions.
Mais bon, il restait quelque chose qui clochait.
Je crois que j'ai fini par à peu près trouver.
Le grand truc d'Onfray, c'est de glorifier l'hédonisme et l'épicurisme, comme quoi il faut se débarrasser des modèles judéo-chrétiens (caca) qui nous emprisonnent dans une dichotomie entre la pensée et le corps, et de ce fait nous enferment dans des codes qui nient l'individu ; en contrepartie, il nous invite à chercher à jouir de chaque moment de la vie en nous réconciliant avec notre corps et nos perceptions.
Bon. Certes. C'est pas faux, comme qui dirait. Et comme disait ma grand'mère, si ça peut pas faire de bien, ça peut pas faire de mal.
Et puis, évidemment, à lire c'est agréable, flatteur et valorisant : demandez à n'importe qui «est-ce que tu préfères mener une vie agréable, à profiter des bonnes choses, et à être en accord avec toi-même ?», a priori tout le monde répondra «ha ben oui alors !». Sinon, si jamais vous rencontrez quelqu'un qui vous répond consciemment l'inverse, mon conseil : retournez-vous, et fuyez en courant le plus vite possible.
Ce faisant, Onfray démolit la philosophie idéaliste, celle qui se plaît à manipuler des idées pures (de Platon à Kant, en gros) séparées de toute incarnation quotidienne et individuelle. Il pointe, avec raison (pour moi), que penser de cette manière n'a aucun pouvoir à nous rendre meilleur dans notre vie profonde, puisque coupé de toute réalité matérielle de notre corporéité (haaa que c'est bon d'employer des mots qui font classe).
L'ennui, c'est qu'à ce qu'il me semble, Onfray ne propose rien d'autre, lui aussi, que de la pensée intellectuelle, finalement.
En effet, ce n'est pas parce qu'on va théoriser l'hédonisme que paf, on va devenir meilleur, améliorer sa vie, avoir de plus belles relations avec les autres, etc... Il ne suffit pas de penser et d'affirmer «je suis épicurien» pour l'être ; cela ne reste qu'une étiquette intellectuelle, qu'on peut adopter pour se faire plaisir et se donner une image plaisante de soi-même, mais qui ne change pas grand'chose sur le fond. Car on est tous enfermés dans des fonctionnements bien particuliers, des stratégies apprises dans l'enfance, pour appréhender le monde tel qu'il nous est apparu et nous a été présenté, pour gérer les relations qui nous ont été imposées, et pour contourner les angoisses qui nous auraient paralysées sans cela. Ces fonctionnements et attitudes conditionnent nos rapports avec nous-même et avec les autres.
Or je ne vois pas qu'une pensée intellectualisée y puisse quelque chose pour décortiquer des schémas profonds qui sont de l'ordre de l'émotion, de la sensation, de la perception, du vécu. Théoriser, c'est intéressant, mais reste à la surface. On peut savoir quelque chose, ce n'est pas pour autant qu'on le ressent. On peut intellectualiser quelque chose, ce n'est pas pour autant que, réellement, profondément, on vit mieux. Conceptualiser l'hédonisme et le revendiquer ne fait pas que, par la force de la pensée, on devient soudain clair avec soi-même, avec ses proches, avec autrui en général. On reste au niveau de l'exhortation, de l'incantation, de l'objurgation, du "il faudrait que".
Et, comme par hasard, Onfray balaie d'un revers de main (presque haineux) à la fois la psychanalyse et la religion.
La psychanalyse (mebahel me corrigera si je me trompe) se propose, justement, au-delà de toute conceptualisation psy (l'outillage des praticiens), de faire fonctionner le vécu de l'individu, pour l'aider à chercher, concrètement, émotionnellement, des clés pour sortir de ces fonctionnements internes. Et donc, d'avancer, de cheminer vers des relations apaisées et plus saines avec soi et le monde.
Quand à la religion, grâce à un de mes meilleurs amis, je suis revenu de cette erreur qui consiste à n'y voir exister que l'Église et son système de pouvoir.
Au-delà de tout clergé, de toute croyance (les deux m'agaçant autant l'un que l'autre), la religion c'est aussi une réflexion d'un ordre très particulier, par le biais du sacré, qui touche à la spiritualité.
Évidemment, sous ce vocable, «spiritualité», se cache tout et n'importe quoi, du ridicule consommé jusqu'à la dangerosité de sectes peu scrupuleuses.
Mais les mystiques soufi, cabbaliste, boudhique, ou même chrétienne, par exemple, quand elles sont articulées par des sages, se révèlent souvent, me semble-t-il, et n'en déplaise à M.Onfray, porteuses de plus de sens à propos de nos vies qu'une pensée intellectuelle, parce que, précisément, elles ne s'adressent pas qu'à l'intellect.
Je me souviens, alors que j'étais encore un apprenti-altiste à Montpellier, de mon passage dans un collège privé catholique, afin de gagner quelques sous en apprenant les chants de messe aux gamins de 6e et 5e, et en les faisant chanter pendant les messes proprement dites, deux fois par semaines (une fois pour les 6e, une fois pour les 5e).
Mécréant et incroyant comme je suis, j'étais dans mes petits souliers. Heureusement, le curé, un type sympa, bon vivant et intelligent, me faisait des listes bien précises des phases de la liturgie où il fallait chanter, et au cours de la messe me faisait un petit signe pour me faire démarrer. En suivant scrupuleusement l'ordre de la liste, j'arrivais donc à faire chanter l'offertoire ou l'agnus dei au bon moment...
Or, si tout le tralala de la messe m'ennuie profondément, si le coup du seigneur qui s'incarne dans un petit bout d'hostie ça me laisse totalement froid (voire ricaneur si je ne me retenais pas), il y a quand même un moment qui m'a frappé, dans la chapelle de ce collège.
Imaginez cent cinquante enfants, en baskets Nike, ados naissants, réunis dans une chapelle pour célébrer une messe. Même avec la présence de surveillants à tous les coins, ça papote, ça rigole, ça glousse, ça chahute.
Puis arrivait le moment de la lecture ; un des élèves lisait un extrait de la bible. Le curé enchaînait classiquement avec son sermon et il le faisait de manière très fine, sans ton accusatoire du type «vous avez pêché !», sans imposer une manière d'être, non, plutôt bienveillant, en montrant bien qu'on avait tous nos faiblesses, qu'on faisait tous des erreurs, et en invitant, très librement, à réfléchir sur ces faiblesses et sur les moyens de les contourner.
Alors, il demandait de se recueillir, pour penser à ceux que l'on avait vexé durant la semaine passée, à ceux à qui on n'avait pas dit qu'on les aime, qu'on avait délaissé, aux objectifs que l'on avait raté, aux colères ou jalousies qu'on avait eu, et à comment faire en sorte de faire mieux durant la semaine qui allait s'écouler.
Et là, les cent cinquante pré-ados, pétris de McDo et de Playstation, fermaient les yeux, ou cachaient leur tête dans les mains, et faisaient soudain, d'eux-même, naturellement, sans qu'aucun surveillant n'ait à intervenir, un silence total.
Pendant cinq minutes, silence total.
Pour réfléchir sur soi, sur ceux qu'on aime, sur ce qu'on voudrait réussir, sur qui on est, sur comment s'élever.
Hé bien, cet épisode, ce souvenir de ces gamins qui se recueillaient dans cette chapelle, me font, avec du recul, infiniment plus d'effet que le livre d'Onfray.
J'ai l'impression de ne pas dire quelque chose de bien nouveau en décrivant un homo occidentalus bien paumé dans une société absurde - Onfray lui-même en parle -, les choses ne s'arrangeant pas forcément avec les liens virtuels d'internet, d'ailleurs (http://www.hesed.info/article-7227462.html).
Homo occidentalus principalement sans repères sur sa relation au monde. Et donc, demandeur de repères, de discours, de "solutions". Il me semble y voir là le succès à la mode de bien des discours très «mainstream», dont celui... d'Onfray lui-même. L'hédonisme d'Onfray (même s'il cherche à s'en défendre pour son propre compte) entre furieusement en résonance avec le narcissisme de l'époque, avec les injonctions incessantes poussant à être beaux, jeunes, sportifs, cultivés, écolos, mondialistes, indépendants, biens dans sa peau, «célibatants(es)», consommateurs, jouisseurs, bref à «faire comme si», pour oublier qu'on l'est, paumés. Or, la réalité, derrière le masque...
Que la philosophie soit un outil intellectuel puissant quant il s'agit de constructions sociales, d'organisation de la Cité, comme pour réfléchir à la place de la Justice, par exemple, ou à des problèmes éthiques et politiques, ça ne fait aucun doute.
Mais qu'elle puisse aider à être soi-même et à mieux vivre, je n'arrive pas à me départir de l'impression tenace que ça reste un leurre intellectuel, plus pratique pour se cacher derrière qu'autre chose (une fuite, un refuge ?), et aussi séduisant et valorisant soit-il, tel l'hédonisme d'Onfray(1).
Ho, et puis enfin quoi, j'ai pas attendu qu'Onfray me parle d'hédonisme pour déguster avec délice un magret de canard sauce poivre ou une escalope de veau aux girolles et à la crème accompagnés d'un Cahors de derrière les fagots !
(PS : un autre aspect m'a également gêné, à la réflexion : le côté «hédonisme libertaire» versus «tous les autres systèmes forcément aliénants» - ça fait un peu les gentils contre les
méchants, à force. Non, parce que, même philosophiquement, apparemment l'hédonisme libertaire c'est pas forcément la panacée non plus, voir ici et là)
(PS2 : vous m'excusez pour le titre, hein ? Hein ? J'ai pas pu résister...)
(PS3 : Ne pas hésiter à se lancer dans la lecture des commentaires pour des précisions et compléments intéressants)
(1) aussi sympathique me soit le personnage par ailleurs, principalement politiquement - un type qui descend en flamme notre bon président ne peut pas
être tout à fait mauvais.

Djac Baweur 18/11/2007
brendufat (d'humeur causante) 18/11/2007
brendufat (toujours causant et pas sommeil 19/11/2007
Djac Baweur 19/11/2007
pompastel 05/04/2010