Preuve encore que les découvertes bloguesques peuvent aboutir à d'étonnantes découvertes, voici que, par l'entremise du forum d'aide d'over-blog, je tombe sur le blog de
Mezetulle.
Dès la lecture du CV de la femme auteur de ce blog, le respect s'impose.
Et, évidemment, vous me connaissez, dès que je vois le mot "musique" et que ça parait intelligent, je clique...
Pour tomber sur (au moins, et pour l'instant) deux articles passionnants, qui réussissent à mettre des mots sur ce que j'ai toujours ressenti, et que je vous propose à la lecture
; dans ce présent billet je vous présente et prolonge (bien modestement) le premier de ces articles, à propos de la
survalorisation de l'interprète en musique.
Une chose qui ne cesse en effet de m'attrister est cette propension du public, y compris parmi les afficionados les plus avertis, à chérir, à applaudir, à idéaliser, à
piédestaliser, les interprètes, solistes virtuoses essentiellement. Que ce soit pour chercher à être ébloui par de la virtuosité transcendante, ou être transporté par tant de "sensibilité" et
d'"inspiration", ce sont les interprètes qui sont mis en avant, desquels on attend les concerts et disques avec impatience, à propos desquels on dissèque telle ou telle performance.
Je ne saurais mieux dire :
"L'interprétation se trouve alors investie par un modèle transcendant (ou interprétation inspirée) qui, au lieu d’effectuer par voie matérielle et immanente le point de
coïncidence entre musicien, interprète et auditeur, prétend l’atteindre sous une forme fusionnelle et extatique (forme courante de la mélomanie) qui congédie la pensée mais qui en réalité reste
marquée par la pure extériorité et l’aliénation : la sacralisation de l’interprétation musicale serait donc une forme d’idolâtrie (...)
Cela désigne une sorte d'adhérence immédiate du public à son point de vulgarité : la volonté de communier avec le prochain, d'assister à une cérémonie sacrificielle et
fusionnelle dans laquelle on est happé. De cette convivialité vulgaire, la violence n'est pas exclue : l'idôlatrie du public envers l'interprète de préférence virtuose qui lui offre cette fusion a
pour corrélat l'adoration du ratage (...) On a donc affaire à un événement plus mondain et tribal qu'esthétique. On est au cirque."
(
C. Kintzler).
Ce que je peux ajouter, au vu de mon expérience particulière, justement de (modeste) interprète, et, en tant que tel, ayant côtoyé certains dit "grands", c'est que le public ne
s'imagine pas la distance qui sépare la présence sur scène, et l'autre côté du miroir, dans les coulisses, quand l'ego exposé n'est plus en jeu ; et ne s'imagine pas à quel point celui (ou celle)
qu'ils louent pour leur "sensibilité" et leur "inspiration", est en réalité un vrai connard dans la vie (je pèse mes mots, mais je ne donnerai pas de nom...); combien un tel, qui fait frémir les
salles, est en fait un véritable commerçant aux dents longues qui rayent le parquet. Vraiment, le public serait surpris...
Ho, bien entendu, des musiciens à l'âme merveilleuse, il en existe : mais je puis vous assurer que, à part peut-être une ou deux exceptions, ce ne sont pas ceux qu'on voit en
vitrine... Ce qui est somme tout fort logique, en somme : faire carrière, être soliste, être montré, c'est quelque chose d'anti-naturel au possible, une vie tordue, et pour supporter cela, il faut
en avoir envie, et pour en avoir envie, il faut avoir un ego sacrément tordu soi-même...
Vous aurez remarqué que mes articles musicaux ne parlent exclusivement que de compositeurs, ou de styles musicaux ; et que quand ils dissertent d'un compositeur, ce n'est jamais
pour s'attacher à narrer ses faits et gestes, mais pour s'intéresser exclusivement à sa pensée musicale.
Ce n'est pas par hasard, bien entendu ; à mon sens, l'idôlatrie dont parle C. Kintzler avec justesse ne peut que desservir la musique. Car quand c'est l'interprétation qu'on met
en valeur, quid de l'œuvre elle-même ? Et quid de ses propres sensations, de son propre imaginaire ?
Parce que quand on est ému, ce n'est pas l'interprète qu'il faut forcément louer, mais bien l'œuvre, et surtout soi-même. Si l'interprète sait mettre en valeur l'œuvre, bravo à
lui, mais il n'est (il ne devrait être) qu'un transmetteur, un passeur.
Au lieu de ça, nombreux sont ceux qui, même s'ils ont des qualités musicales exceptionnelles indéniables, investissent une mise en scène de leur ego que le public prendra pour de
l'inspiration... Qu'un soliste ait des gouttellettes de sueur qui voltigent autour de sa tête, que sa mêche évolue dans l'espace à chaque mouvement impérieux, qu'il fasse des effets de mains qui
volent superbement, qu'il tende son corps comme en proie à des émotions extatiques et un effort surhumain, qu'il effectue des péripéties acrobatiques les plus virevoltantes
(1), voire
même qu'il pousse des râles, et le public est en extase...
Pour moi, le plus bel interprète est celui qui, loin des spots des grandes salles et Opéras, saura jouer avec ferveur pour vingt personnes dans une petite église perdue, en
s'attachant humblement à transmettre de la musique et rien d'autre.
Rappelez-vous ce que je racontais à propos du
CNSM ; il faut bien voir que l'état d'esprit
soliste est tout à fait caractérisé par ce genre d'ambiance. La grande majorité des solistes ne sont sur scène que pour mettre en scène leur égo, et ne vivent qu'à travers cela. Les modèles et
paradigmes à suivre et auxquels obéir, modèles issus de la bonne société bourgeoise et mondaine (bourgeois singeant eux-même les aristocrates) demeurent intensément prégnants dans le monde de la
musique, spécialement quand on pénètre les "hautes sphères". Rares sont ceux qui savent être indépendants de ces modèles
(2).
Regardez David Oïstrakh (violoniste) : droit comme un "i", tel un pilier éternel, ne sort de lui que de la musique, sans affect supplémentaire, sans démonstration superfétatoire
: voilà assurément un grand musicien.
Écoutez Siatoslav Richter, raconter comment les grands concerts dans les salles prestigieuses l'ennuyaient, quand on lui proposait servilement le choix pour le concert entre 10
piano Bösendorfer et 8 Steinway, alors qu'au fond, il ne préférait rien tant que d'aller jouer dans une salle perdue au fin-fond du Kazakhstan, sur une scène branlante avec un piano à peine
juste...
Et comment Richter raconte son ennui à l'enregistrement marketing du triple concerto de Beethoven ; marketing car comprenant Karajan à la baguette, Oïstrakh au violon,
Rostropovitch au violoncelle et donc, lui-même au piano ; ennui et dégoût car quand Oïstrakh et lui voudrait parler musique et répéter pour servir l'œuvre au mieux et approfondir la musique, les
deux autres préférent aller se faire photographier...
Vous vous dites, sans doute, que j'exagère, parce qu'il est un ou une soliste, ou chanteur(se), qui vous émeut particulièrement, et du coup, vous vous sentez blessé(e) en pensant
à cet artiste qui vous enchante ; mais posez-vous la question de ce qui est le plus important, de ce qui est le plus précieux, entre l'interprète, et ce qui est en vous ? Car si vous êtes ému, au
fond, c'est grâce à ce que vous avez en vous, et non grâce à l'interprète...
Et puis, combien d'interprètes connaissez-vous, de toute façon ? Pour quelques-uns qui sont en haut de l'affiche, et que du coup, on vénère, combien d'inconnus ? Je vous garantis
connaître un pianiste, un altiste, ou une violoncelliste infiniment plus musiciens que bien des gens célébrés, mais dont les noms ne vous diraient strictement rien...
L'interprète est un moyen, sans plus ; cela n'empêche pas bien entendu de féliciter un artiste qui vient de jouer, car c'est une chose assurément difficile, et qu'il faut
reconnaître l'effort qui a été fourni pour vous transmettre de la musique. Mais aller au-delà de cette simple reconnaissance, confondre l'émotion et la musique qui est en soi avec l'interprète
lui-même, voire devenir groupie, ça ne me paraît pas très sain, musicalement parlant.
Il faut bien avoir à l'esprit que sur scène, il y a une importante part de factice dont on ne se rend compte qu'en y étant soi-même; mais au fond ce n'est pas grave, car c'est la
musique qui compte, et elle sera toujours belle...
[EDIT] : Peut-être quelques mots supplémentaires pour mieux faire comprendre le sens de mon propos.
Si j'aborde ce sujet, c'est principalement parce que, outre l'injustice qui scinde les interprètes en "stars" et "inconnus" sans que ce soit forcément justifié, outre la fatuité
agaçante de certains milieux classiques à l'idôlatrie servile, ce qui me touche le plus c'est qu'au fond ce fonctionnement d'un petit milieu, à mon sens, contribue à éloigner de nombreuses
personnes du classique. Qu'un soliste ait comme fonctionnement de mettre en scène son ego, que les "connaisseurs" ne cessent de louer des critères que des béotiens ne discernent pas, et de
discerter d'un aréopage de noms d'interprète qu'ils sont seuls à connaître en se fabriquant ainsi une bulle "élitiste" (au mauvais sens du mot élitiste, pas celui que je lui donne
ici), tout ceci, je pense, contribue à rendre le classique fermé et incompréhensible au plus grand nombre.
Le classique s'ouvre et devient accessible, j'en suis persuadé, quand on s'attache à parler de la musique elle-même, du texte, de sa texture même, de sa logique interne, et quand
on ne parle que du merveilleux de l'inouï, en effaçant tout ego superfétatoire...
Ce qui, pour l'interprétation, revient à penser dans les termes de C.Kintzler : plutôt qu'une interprétation transcendantale (le modèle dominant), où l'interprète substitue son
propre ego au texte et montre d'abord, au premier plan, son propre ressenti, il faudrait préférer une interprétation immanente, dans laquelle l'interprète se propose de transcrire le texte au plus
près de sa logique interne, sans y mettre d'affects personnels
a priori : dans ce cas, les affects (y compris ceux de l'interprète, car il est bien malheureux de jouer sans affects,
évidemment) proviennent plus directement du texte, plutôt que de l'ego du soliste : c'est alors vraiment la musique qui parle.
Je me souviens de mes cours, avec des altistes et musiciens formidables, dans lesquels ils m'ont montré que, si je voulais m'"exprimer", ça ne marchait pas ; et que si
j'acceptais de lâcher prise, de laisser le simple geste être déjà expressif en soi sans que je l'investisse de ressenti personnel, ça marchait en fait beaucoup mieux, et l'auditeur était cent fois
plus convaincu, en définitive... et que moi-même j'y gagnais une liberté qui, alors, par boomerang, était bien plus grisante émotionellement : se laisser traverser par la musique plutôt que de lui
imposer sa marque, c'est une sensation merveilleuse...
J'y vois là, sans avoir véritablement creusé les choses, beaucoup de correspondances avec des aspects de la vie plus générales, comme avec un lâcher-prise zen, par exemple, ou
même avec la volonté de se libérer de modèles contraignants comme peut l'exprimer M.Onfray.
On change les rôles, en fait : les affects du soliste ne viennent pas se plaquer par-dessus le texte, mais c'est le texte d'abord mis au premier plan qui vient provoquer les
affects, tant ceux de l'interprète que ceux des auditeurs. Dans ce cadre, la fusion avec l'interprète disparaît, c'est bien l'œuvre qui est au premier plan, et la musique s'en trouve libérée, et
peut nous emplir sans contrainte pour notre plus grand bonheur...
(1) Chez certains, on a du mal à distinguer le sportif du musicien...
(2) Le summum étant atteint dans le monde de l'Opéra, hélas ; je dis hélas parce que c'est bien un élément qui m'a toujours retenu de découvrir l'opéra, chose que j'aimerais faire
pourtant...
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