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14 mai 2007 1 14 /05 /mai /2007 14:14


    Dimanche dernier, le 06 mai 2007, se déroulaient pour moi deux événements marquants.
    Le premier, commun à nous tous, je reviens pas dessus, pas besoin de vous faire un dessin, et ne parlons pas des choses qui fâchent, ça va comme ça, merci.

    L'autre consistait en le fait que, par le plus grand des hasards, je me suis retrouvé en contact avec une jeune étoile montante du chant de la musique classique indienne, Meeta Pandit. Et quand je dis "en contact", les mauvais esprits sont priés de laisser leurs remarques oiseuses par devers eux, non mais alors, vraiment, y'en a, j'te jure, c't'une honte.
    Expérience magnifique, elle donnait la veille une séance d'initiation au chant Hindoustani, pour nous expliquer comment ça marche, et pour ensuite enchaîner, ce Jour Maudit qu'Il Ne Faut Pas Nommer, donc, avec un concert.

    Concert merveilleux, inoubliable.
    La gorge nouée et les yeux qui picotent, dès la première note, pure, franche, douce et forte à la fois, presque insoutenable.

 
Meeta2.jpg

    La musique indienne se retrouve affublée du qualificatif de "classique" non par référence à une période donnée de l'histoire de la musique comme pour chez nous, mais par simple opposition avec les musiques populaires indiennes d'une part, et parce qu'il s'agit d'autre part de rester dans une tradition multi-millénaire, enracinée autant dans une transmission orale ininterrompue que dans d'anciens traités. Cette tradition fait référence à des règles et à une organisation musicale parfaitement stricte d'une grande richesse et, bien sûr, d'une grande complexité.
    Cette tradition n'est pas faite d'un seul bloc, bien entendu : même si leurs origines sont communes, de nombreuses écoles différentes sont autant de variantes d'une musique, qui, vue de loin, de cette vieille Europe (que si tu l'aimes pas, ben tu te la coltines quand même), présente évidemment un visage analogue.
    Entre l'Inde du Sud et l'Inde du Nord, il y a déjà une nette démarcation: la musique du Nord, dite Hindoustani (du nom de la région du même nom), a été influencée par la Perse et par l'Islam, quand la musique du Sud, qualifiée de Carnatique (venant de l'état de Karnataka), reste plus liée à la tradition de danse indienne.
    Ce dont je vais parler ici, et qui concerne Meeta Pandit, celle que j'ai entendu en concert si vous suivez, c'est plutôt, si j'ai bien compris, de la musique Hindoustani, du Nord, donc ; cette branche nordique, et quand je dis nordique, c'est façon de parler, hein, n'allez pas imaginer des grands barbares à tresses blondes, est divisée en divers grandes familles de styles, comme, entres autres, le Dhrupad (chant religieux remontant au 15ème siècle), le Khayal (musique de cour), le Ghazal (chanson d'amour du Penjab), ou le Qawwali (fusion entre musique persane et musulmane soufi, représentée au Pakistan, par exemple, par le célèbre Nustrat Fateh Ali Khan) ; chacun de ces styles est développé de manière originale par des écoles diverses et variées (les gharana).
    Par exemple, Meeta Pandit appartient à une école de Khayal, l'école de Gwalior(1) (et en plus c'est même son papa qui lui a appris). Dans ces écoles, l'étude musicale se fait par le biais de cours particuliers dispensés par un Maître, le gourou (bien loin de son sens sectaire, évidemment), auquel le disciple reste attaché toute sa vie d'artiste.

    La musique classique indienne est tout d'abord une musique modale, chantée ou jouée sur un instrument soliste.
    Et là, certains qui suivent un peu ce blog, devraient, s'ils avaient un peu révisé comme il se doit, avoir un titillement mémoriel qui aussitôt leur agace délicatement le cortex : «modal, qui utilise des modes, mais qu'est-ce à dire, n'aurais-je pas lu ça quelque part ailleurs sur ce merveilleux blog pétri d'érudition » ?
    Hé bien oui cher lecteur, tout à fait (je fais comme si il y en avait effectivement un qui se rappelait de quelque chose, laissez-moi mes illusions, merde, give me a chance), je vois que tu as parfaitement lu mes précédents articles, car de la musique modale, d'échelle et de mode, il est question ici, à propos de chant grégorien.
    Et oui, car il faut avoir conscience que, avec l'invention de la polyphonie qui l'a menée inéluctablement vers des considérations harmoniques (considérations "verticales" de la musique, versus considérations "horizontales"), la musique occidentale a pris un tour très particulier par rapport à toutes les autres musiques "savantes" du monde, celles-ci étant invariablement modales ; cependant, malgré cette évolution, la musique occidentale est elle-même issue d'une tradition modale, tant l'organisation modale de la musique est l'essence même de tout système musical utilisé par les Zommes (il semblerait, et je souligne le conditionnel, que les origines en soient même communes).
    Par conséquent, ayez toujours à l'esprit que, si actuellement vous gratouillez votre guitare ou tapez sur votre piano, instruments harmoniques, c'est par la grâce de moines facétieux, qui, s'emmerdant pas mal dans leurs monastères austères aux activités peu festives, se sont dit que tiens, ça serait peut-être rigolo de chanter des trucs différents en même temps. À quoi ça tient.

    Or donc, une musique modale se caractérise par l'utilisation d'échelles de note bien précises, échelle ayant pour base une note particulière mise en exergue, sorte de plancher fondateur, par rapport auquel se réfèrent les autres notes de l'échelle. Et j'ai certes de forts doutes sur la correction de la locution "par rapport auquel", mais je trouve que ça en jette, je la garde.
    En Musique Classique Indienne (que je résumerai en MCI, parce qu'à taper quarante fois en entier, je sens que ça va un peu m'agacer, et, oui, je sais, ça fait un peu officine de services secrets, mais poupougne, d'abord), cette note de référence est tenue en fond sonore, on dirait en note pédale(2) en termes occidentaux, ou bourdon, de manière
ininterrompue, par un instrument bien particulier, la tampura.
    C'est un instrument très simple, que même les plus sous-doués peuvent jouer sans crainte, puisqu'il s'agit simplement de faire gling-gling sur quatre cordes pré-accordées, activité qui fera naître ce son qui zingue de manière très caractéristique - c'est toujours celui qu'on entend dès qu'il y a une pub avec de l'Inde dedans, ou dans les reportages sur George Harrisson.

Ravi-shankar.jpg(Là ce n'est pas une tampura, mais un sitar - tenu par Ravi Shankar. Vous allez me dire que c'est pas très cohérent, juste après avoir parlé de la tampura, mais c'était pour mettre une photo afin d'aérer avant de passer au chapitre suivant, et puis si vous êtes pas contents c'est pareil.)



    Une fois ce fond posé, un morceau de MCI va s'incarner dans un raag, ou rag, ou raga. En musique modale, il n'y a pas de dichotomie entre le compositeur et l'interprète : le musicien ne réalise pas une trame donnée par avance (la partition) et réalisée par un autre, il va, au contraire, improviser, en grande partie. Mais, comme on dit, l'improvisation ça ne s'improvise pas papa, impossible de partir de rien, hop, comme ça - paf - ex nihilo, il faut se fixer un cadre, et des éléments de base, avec lesquels il sera possible de jouer par le biais de l'improvisation, au sein de ce cadre ; je sais pas si je suis clair, mais tant pis débrouillez-vous avec ça, vous êtes grands, hein.
    Un raga est donc une sorte de cadre très précis que se donne l'interprète ; c'est à la fois le choix d'un mode particulier (un thaat - une gamme, si vous voulez), le choix des notes de ce mode qui vont être plus particulièrement utilisées en pivots, de certaines notes étrangères à ce mode qu'on va pouvoir utiliser pour l'enrichir dans de l'ornementation, mais aussi d'une sorte de thème de base qui sera repris et ornementé et qui va fonder le morceau, ainsi que d'une structure rythmique bien précise (un taal, ou tala).
    L'ensemble de ces éléments réunis forment donc une entité déterminée, le raag, qui est censé distiller un sentiment bien particulier, de la joie à la tristesse bien sûr, mais aussi d'un moment de la journée, par exemple.
    La combinatoire possible des éléments pouvant former un raag est d'une richesse énorme, ce qui donne de très, très, très nombreux raag. Je me demande d'ailleurs si il y a des catalogues de raag, comme pour la Redoute, je sais pas (votre raag en 48 heures chrono).

    Les modes indiens sont basés sur une organisation d'échelles de notes pas très différentes des gammes occidentales, au fond. La gamme indienne de base est même en gros(3) identique à celle qu'on apprend en solfège :

    sa - re - ga - ma - pa - dha - ni - sa

est équivalent à notre :

    do - ré - mi - fa - sol - la - si - do.

et va également se subdiviser en douze demi-tons (swaras).

    À partir de là, selon qu'on abaisse ou monte ces degrés d'un demi-ton, on obtient d'autres échelles, toutes avec une "saveur" particulière, les modes indiens étant bien plus nombreux que les modes occidentaux habituels, d'autant plus les degrés peuvent aussi être augmentés ou abaissés selon des intervalles plus fins qu'un demi-ton tempéré occidental.
    Par exemple :
    mode Khammaj : do-ré-mi-fa-sol-la-sib-do (mode occidental équivalent dit "de sol")
    mode Kafi : do-ré-mib-fa-sol-la-sib-do (mode occidental "de ré")
    mode Kalyan : do-ré-mi-fa#-sol-la-si-do (mode occidental "de fa")
    mode Todi : do-réb-mib-fa#-sol- lab-si-do (mode occidental de rien du tout, jamais vu un truc pareil...)
    etc...

    Les structures rythmiques indiennes (taal) sont en revanche infiniment plus monstrueusement complexes que celles occidentales, un truc de ouf.
    En effet, l'organisation rythmique occidentale doit tenir compte du rythme harmonique, c'est-à-dire de combien de temps dure chaque harmonie qui succède à la précédente : l'harmonie est déjà suffisamment compliquée à manier comme ça, pour en plus se mettre à bidouiller des structures de rythme ardues ; même le jazz, pourtant axé sur le sentiment de groove et de swing, reste en général basé sur des structures rythmiques internes simples.
    Alors qu'en MCI, pas de pesanteur harmonique qui tienne ; alors on se retrouve avec des cycles rythmiques qui vont pour certains de 3 temps, jusqu'à 108 pour d'autres...
    Au sein d'un cycle, la structure est organisée en sous-structures (par exemple 12 temps peuvent être organisés en 2 fois 6 temps, ou 3 fois 4 temps, ou 4 fois 3 temps, chaque sous-structure ayant son organisation propre en temps forts et faibles), et par la détermination de quels temps seront appuyés ou secondaires.
    Par exemple, le Jhaptal est un cycle à 10 temps, en 2-3-2-3 ; le Teen-Tal (utilisé par Meeta Pandit dans le concert dont je parle au tout début si vous vous rappelez le prétexte de cette causerie) est un cycle rythmique à 16 temps, en 4 fois 4 ; etc...
    La partie rythmique est en général assurée par une percussion typique, le tabla, qui est en fait double, en deux petits tambours séparés, l'un "aigu", l'autre "grave".
    Tout le jeu va consister, entre l'interprète et son accompagnateur au tabla, de prendre des chemins les plus tordus et les plus improbables au sein du cycle pour retomber pile sur le premier temps du cycle suivant, cette convergence représentant une sorte de libération, chaque fois renouvelée.

    Enfin, le raag a un déroulement bien particulier, en parties strictement codifiées, et qui peut avoir des variantes selon les écoles, mais qui suit toujours un schéma fondamental, celui de l'accélération : on part d'improvisations non-mesurées, sans rythmique sous-jacente, pour aller vers la virtuosité rythmique la plus époustouflante à la toute fin.
    En général, on assiste à ce genre d'étapes, plus ou moins longues suivant les écoles :
    Alap : l'interprète explore le mode utilisé, du grave à l'aigu, degré par degré, de manière non-mesurée, pendant que le joueur de tabla qui l'accompagne se roule les pouces (et non un joint, malgré les a priori hippiesques encore souvent en vigueur) ;
    Jod : le tabla entre en scène, sur un rythme encore lent et dépouillé, et le thème du raag est alors introduit ;
    Jhala : c'est la partie finale du raag, rapide et virtuose, jusqu'à la fin abrupte (hop, d'un coup, ça s'arrête, comme s'il ne s'était rien passé).


    Le mot qui me vient le plus immédiatement à l'esprit quand j'évoque la MCI, c'est le mot "raffinement". La rythmique de la MCI est sans conteste la plus subtile du monde ; la science mélodique, probablement, aussi.
    Et ce qui est frappant, c'est cette décontraction absolue pour effectuer des techniques si complexes.
    Meeta Pandit nous l'a bien expliqué, d'ailleurs : ce qui compte, c'est d'être naturel. Sa technique de chant de base se fait sur un simple "a", avec une voix la plus directe possible, sans le moindre vibrato, avec un contrôle absolument parfait de l'intonation ; et pourtant, le moindre son vous remue les tripes, car de même qu'un geste d'art martial est d'autant plus efficient qu'il n'utilise que le strict minimum à son maximum d'efficacité, une voix si pure, sans artifice, va droit au but, et par ailleurs peut se permettre des vocalises et ornementations ahurissantes de virtuosité.
    Caractéristique aussi cette remarque, comme quoi il est recommandé de ne pas faire de grimaces lors de l'interprétation, et de toujours présenter un visage aimable et présentable. Être tranquillement simple et naturel, tout en exécutant des procédés d'une complexité monumentale.

    Quand je pense à la Nouvelle Star(4)...





Écouter des exemples au sitar (je conseille le deuxième et le troisième exemple à cocher ; remarquez que le site contient une somme immense et inépuisable de musique de tous les genres en ligne ; malheureusement, les morceaux ne semblent pas être tous complets)
Écouter un exemple vocal (le premier exemple à cliquer - c'est le grand-papa de Meeta Pandit...)

Voir les différents instruments indiens.

Le site de Meeta Pandit.


(1) ville indienne de l'état de Madhya Pradesh.
(2) Rien à voir avec des notes de la cage aux folles, c'est en rapport avec le pédalier de l'orgue qui pouvait être dévolu à tenir une note dans l'extrême grave pendant que le reste de la musique se déroule, comme à la fin d'une fugue, par exemple.
(3) Les différences sont dans de subtiles variations d'intonation : un même mi de la gamme, selon l'emploi qu'on en fait, ne sera pas exactement à la même hauteur ; or les fonctions des notes en musique occidentale n'est pas la même qu'en musique indienne, tout ça parce que l'harmonie dicte à certaines notes dans certaines conditions un comportement particulier, comportement différent en musique modale.
(4) La Nouvelle Sitar, à la rigueur ?

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commentaires

anne-gael 24/06/2014 12:52

je suis en train de travailler des chants dans l'échelle suivante:
do réb mi fa# sol lab si do. Ce mode a -til un petit nom?

Joël 24/06/2014 13:47

> do réb mi fa# sol lab si do. Ce mode a -til un petit nom?
Je ne l'ai pas pratiqué, mais cela pourrait semble-t-il être Raga Shree (cf. http://www.itcsra.org/sra_raga/sra_raga_that/sra_raga_that_links/raga.asp?raga_id=19 ), mais la liste des notes permises ne détermine pas complètement le Raga. Cela pourrait aussi bien être un autre Raga du Thaat Purvi.

Joël 12/12/2012 14:14


Très bel article !


Juste une précision. Dans un raga, après Jor/Jhala intervient Bandish, la « composition » qui sert de base à des improvisations accompagnées par le percussionniste (qui a priori contitue à se
tourner les pouces dans Jor et Jhala ; cela dit, j'ai vu des exceptions ! c'est ça qui est amusant avec l'Inde, toute règle même un peu générale a des exceptions). Il peut aussi y avoir des
variations de tempo dans cette partie, du plus lent au plus rapide. Il est assez courant, surtout quand l'interprète joue plusieurs ragas dans un concert, que la double section Jor/Jhala soit
zappée : on passe directement de l'Alap non mesuré à la composition. (Vu de loin, mais pas trop, les ragas en bonne et due forme de la musique du Sud de l'Inde ont en fait une structure similaire
! mais les noms des sections sont différents...)

balsunim 28/06/2009 10:41

merci pour l'article! plein d'humour et accessible!

Djac Baweur 21/05/2007 00:59

>Ardalia : ouais, bon, c'est une formidable phore minable.
Ouala.
Bon, zou au dodo.
:o)

Ardalia 20/05/2007 20:28

Ouais, ben la prochaine fois, mets ta phore à l'endroit, passke là, t'a l'étiquette qui sort! (don't worry, ça ne veut rien dire...) ;-)Ok, merci! :-)

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