Y'a des choses qui ne meurent jamais vraiment.
Alors pour les fêtes, que vive la musique !
Salute to Bach
Niels Henning Oersted Pedersen : contrebasse
Martin Drew : batterie
Oscar Peterson : piano
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Y'a des choses qui ne meurent jamais vraiment.
Alors pour les fêtes, que vive la musique !
Suite de l'analyse de De l'aube à midi sur la Mer, premier mouvement de La Mer de Debussy. Le début est ici.
Section 1
Cette première grande section, lancée par l'introduction que l'on a vu précédemment, est dominée par un thème principal.
Ce thème va être donné à entendre trois fois. Mais un thème chez Debussy, vous commencez à comprendre le principe (ou alors allez relire tout depuis le début, ekssasaute !), ça veut aussi dire couleur ; chez Haydn, Beethoven, Brahms, Tchaïkovsky, Dvorak, tout ça tout ça, voire même Ravel, un thème c'est un tout, mélodie et accompagnement qui va avec, c'est un bloc, qui sera ré-entendu tel quel en cas de répétition. Si le thème revient, on ré-entend la même musique ; si ce n'est pas la même musique, c'est qu'on est dans une partie de développement, de transformation, de variation - mais le thème en lui-même reste une entité en soi, par rapport à laquelle la transformation peut avoir lieu et a du sens.
Chez Debussy c'est pas pareil. Debussy, y fait rien qu'à faire son intéressant à pas faire comme tout le monde. Il conçoit un thème comme Monet peint ses Meules ou ses Cathédrales de Rouen : l'objet est susceptible de nuances suivant l'éclairage, il n'est donc jamais tout à fait identique à lui-même à chaque instant tout en restant le même quand même, je sais pas si je me fais comprendre (un peu comme un être humain, finalement - pour me raccrocher à de la philo et me la péter en montrant que j'ai appris des trucs, on verrait là une musique de l'immanence, plutôt qu'idéaliste - pour être honnête, je dis ça un peu au pifomètre, mais je crois que ça a quand même du sens).
Voici donc les trois présentations de ce fameux thème de cette section 1, que je vais appeler "thème paquebot" (parce qu'il faut bien lui donner un nom, ça sera plus pratique, et je préfère
"paquebot" à "XB-458" ou à "Jean-René", question de goût ; et puis autant rester dans la thématique(1), la mer et les trucs qui flottent dessus - ou coulent dessous, c'est selon) :
On remarque que la troisième présentation du thème paquebot est agitée, éparpillée, éclatée, vibrante, en opposition aux deux précédentes, beaucoup plus étales et immobiles. En effet, la section
entière est comme une première grande arche (la seconde section en formera une deuxième), dont le sommet se situe juste après cette troisième présentation, au moment où le thème de trompette de
l'introduction, alors mystérieux et lointain, vient éclater cette fois en pleine lumière. Voici d'abord ce thème mystérieux dans l'introduction, puis tel qu'il apparaît après la troisième
présentation du thème paquebot, pour faire le rapprochement :
Chaque présentation du thème paquebot est suivie d'un commentaire, en quelque sorte, d'un prolongement qui vagabonde ; par deux fois, ce commentaire est aussi un élan pour aller vers la présentation suivante, et la troisième fois, c'est le point culminant de cette section avec le thème mystérieux de trompette qui flamboie soudain comme on l'a vu ci-dessus, jusqu'aux trois accords un peu violents qui suivent.
Voilà donc comment se présente cette section :
1ère présentation - commentaire /
2ème présentation - commentaire /
3ème présentation - point culminant (thème de trompette et accords violents)
C'est une des caractéristiques de cette section en particulier, et du mouvement (et même de l'œuvre en général, soyons généreux) : la musique est faite d'élans successifs, qui pour la plupart
n'aboutissent pas, autant dans le détail de chaque motif que plus globalement dans la forme, et qui n'explosent qu'après suffisamment d'exaspération (ne serait-ce pas une musique trrrrrès
sensuelle ?).
1ère présentation et commentaire du thème "paquebot"
Outre que la magnificence de cette musique est à tomber par terre, une première constatation sur le thème paquebot : au lieu d'une mélodie clairement exposée au premier plan, comme dans du Mozart ou du Brahms, ici celle-ci est confiée aux quatre cors à la fois mais avec sourdine et notés "piano" (i.e. pas fort). Le résultat est que la mélodie apparaît comme en transparence, comme voilée et estompée, venant de loin. C'est très particulier, je n'ai jamais entendu un thème pour lequel le souci du compositeur n'a pas été d'orchestrer de manière à ce que la mélodie soit dessinée, audible et identifiable sans équivoque. Voilà encore Debussy génial, mettant la couleur sonore sur le même plan d'importance que le dessin de la mélodie elle-même : lui va mitonner son orchestration pour que justement, la mélodie soit en demi-teinte.
Pour l'anecdote, vous commencez à être habitué si vous avez lu l'analyse de l'introduction : ce thème n'est pas fabriqué sur une gamme de do, mais sur un mode particulier, ici celui qu'on appelle mode acoustique (parce que proche de la succession des harmoniques d'un son), ou mode de Bartok (parce que celui-ci l'a beaucoup utilisé) : do - ré - mi - fa# - sol - la - sib - do.
Le même thème sur la gamme de do perdrait complètement son charme particulier - un peu comme une princesse en jogging Adidas.
Maintenant, écoutons ce petit bout - il s'agit du motif qu'on va souvent retrouver par la suite, qui précède juste le début du thème paquebot :
Hé bien autant la guirlande du début, les notes de harpe au milieu, que le tout début du thème paquebot, tous sont exactement construits à partir du motif de l'introduction : rappelez-vous, je vous parlais de la première période de cette introduction, comme quoi les intervalles du mode tétraphonique (quatre notes - tétra c'est quatre, comme les Dalton) allaient servir au reste de la composition. Hé bien en voilà une incarnation immédiate ; ce ne sont pas les mêmes noms de notes, ni les mêmes hauteurs (grave ou aigu), les rythmes changent complètement, mais on reste typiquement autour du schéma de type do - ré - fa - sol présenté dans l'introduction, entier ou en partie, montant ou descendant, etc... Ce shéma étant même imité en guirlande dans l'accompagnement - si bien que le thème semble surgir de l'accompagnement. Ces guirlandes ont d'ailleurs par la suite leur vie propre, en quelque sorte, toujours présentes dans cette présentation et le commentaire qui suit.
Si on considère l'orchestration en demi-teinte dont j'ai parlé, ainsi que le fait que le mode utilisé pour le thème paquebot sert aussi à l'harmonie qui est dessous (déroulée aux violoncelles), on constate à quel point accompagnement et mélodie, au lieu d'être hiérarchiquement organisés, forment ici un tout organique. Il n'y a pas tension entre les différents éléments, comme classiquement, mais fusion totale.
Lors du solo de flûte, voilà encore un bel exemple de couleurs harmoniques grâce à un changement de mode.
Pendant la première incise de la mélodie, l'harmonie reste statique, il y a juste une note qui oscille, si vous écoutez bien à l'intérieur de l'accord ; mais dans la seconde incise, l'harmonie
bouge, à chaque fois parce qu'une note au milieu de cette harmonie change, de la même manière qu'en passant d'un mode à un autre, une des notes de la gamme change.
Au passage, Debussy parvient à accompagner la flûte avec des cordes tellement légères, en divisant les pupitres des cordes en plusieurs parties : les premiers violons sont divisés en quatre parties distinctes, les seconds violons, altos et violoncelles de même - ce qui donne 16 parties différentes (6 parties distinctes en pizzicati, les 10 autres avec l'archet). Cette extrême division des cordes (qui sera tellement copié sur Debussy par la suite) donne une sorte de poudroiement du son, une impression magique de dentelle évanescente et impalpable.
Écoutons maintenant ce petit motif, qui apparaît juste avant la mélodie de flûte, et juste après :
Ce tout petit motif est constitué d'une tierce - ce qui ne doit plus nous étonner puisqu'il s'agit d'un des intervalles de base définit dans l'introduction, comme je vous l'avais annoncé.
Déjà, notez ce petit pied de nez, dans le fait que ce motif arrive avant la mélodie de flûte, pour réapparaître ensuite - typique du cheminement discursif de Debussy, on va quelque part, on va ailleurs, on revient, on bifurque, comme si on quittait un personnage qui continuait à avoir sa vie propre en dehors de la musique, pour le retrouver plus tard... L'important n'est pas la hiérarchisation et le classement en parties distinctes des éléments comme dans la musique baroque, classique et romantique, mais bien dans ce cheminement qui, bien que logiquement ordonné, va d'abord et avant tout selon selon son bon plaisir. Debussy, en quelque sorte, applique en musique cette très jolie phrase que j'avais entendue d'un écrivain chinois (dont j'ai totalement zappé le nom, si quelqu'un, par hasard, connaît...) : "peu importe le chemin, pourvu que le paysage soit beau".
Mais faites attention à l'apparition du motif après la mélodie de flûte. Vous remarquez ? Le motif de tierce débute sur une note (c'est un si) ; note qui est également présente à la fin de la mélodie de flûte, note qu'on entend ensuite aux violons comme début de leur descente dans ce qui sera la deuxième présentation du thème paquebot (on est ici juste à la fin de la première présentation, je vous rappelle), et même, cerise sur le gâteau, note utilisée comme la première note du thème paquebot qui suit !!!(2) Et notez alors, comment, à chaque apparition de cette note qui reste fixe, la couleur harmonique, elle, glisse et change complètement, comme un éclairage différent.
C'est un procédé absolument révolutionnaire : toute la musique avant Debussy est axée sur la prédominance de l'harmonie tonale, et donc sur le fait que le pôle sur lequel se fixe cette harmonie est la tonique, concept harmonique - la mélodie, quant à elle, est subordonnée à ce système. Or ici tout est renversé : c'est le motif mélodique qui fait office de pôle, et l'harmonie qui bouge autour en lui étant subordonné !
Je sais bien que vous allez me prendre pour un demeuré, ou un cosmonaute, voir même un cosmonaute demeuré, mais je trouve ça absolument dingue. Les mots me manquent pour dire à quel point je trouve ça prodigieux, ce qui est relativement normal puisque la musique est là pour aller au-delà des mots (oserais-je même faire mon sensiblounet et dire que c'est d'une telle beauté pure que ça m'en fout régulièrement les larmes aux yeux ?).
(1) encore que la thématique, c'est pas automatique.
(2) je me répands en points d'exclamation parce que des trucs pareils, je vous assure, on en voit pas tous les jours.
À quoi pensent les musiciens quand ils jouent ?
Voilà une question passionnante, en particulier parce que c'est moi qui la pose.
Alors, j'ai voulu en savoir plus, et rien que pour vous, lecteurs adorés chéris mes zamours, j'ai enquêté, et recueilli deux témoignages.
Témoignages émouvants, bouleversants, dérangeants, qui mettent à bas bien des a priori et brisent enfin les tabous.
(les intervenants ont bien entendu été floutés pour respecter leur vie privée)
Premier témoignage : Djac B., pendant une symphonie de Brahms (salle Pleyel)
Okay... attention au tempo... fixe-toi sur les violoncelles... Okay, pile ensemble, ça c'est bon... Bien rythmique ici, attention, pas trop fort... attention au changement qui vient... attends le
chef, atteeeeends, voilà... hop, on change de section... comptage de mesure : 1, 2, 3, 4, 1, 2, 3 et hop c'est reparti... un beau son piano, là... chante bien cette ligne, l'archet souple, ton
poignet, merde, ton poignet, détend la paume, làà... et souple le changement, ici, hop, pile avec les violons, on fait confiance au violon solo... Re-comptage de mesure : 1, 2, 3, 4, 1, 2, 3, 4,
et hop... les pizz, tranquillou, on balance doucement, le hautbois chante... attention l'accent, paf !... joli, bel accent, sonore et tout, bien joué... allez, ça va commencer à chauffer, fais
sonner l'alto, allez, mon alto, mon pote, fais voir ce que t'as dans le ventre... Yeaaaah, toujours présent, vas-y mon gars, ronfle, ronfle !... holààààà, pas presser, pas presser, on reste avec
les violoncelles contrebasses, douuuucement, voilàààà... rendez-vous à dans deux mesures pour que ça éclaaate... Putain, le chef envoie !... Yeah, ça y est, fait péter !!! Eeeeeet c'est
parti pour le trait de la mort ! Concentré, là ! Les notes, les notes, les notes ! Hop, réflexe, bien joué ! On y est presque ! Tiens boooon ! Ayé !... Pfiouuu, trait passé, bien joué
mon vieux, le travail a payé, yes !... Bon, allez, ça enchaîne... Bientôt à nous la mélodie... On se prépare... Et c'est parti, du son, du son, du vibrato, fais pleurer la salle, vas-y, ils vont
comprendre ce que c'est l'alto... Bon, attention au virage, ça change d'armure... Putain c'est quoi déjà ? C'est quoi déjà ? Meeeeeeerde !!! Ha ouf, je l'avais noté, c'est ce ré#, là... Bon,
vigilance, mon gars, vigilance, tu vas encore faire une connerie... Oups, tiens, par exemple, celle-là elle est pas passée loin... Allez, on se remet sur les rails... On zyeute le chef... Ça va
recommencer à chauffer, là... On suit les cors... Okay, ça chauffe, ça chauffe... Allez, c'est reparti pour du son... Après l'entrée des violoncelles... voilàààààà... Ça va péter, ça va péter...
La grande montée harmonique... La voilààà... Allez on se lâche, coco, on se lâche... Donne tout ce que t'as !! Allez vas-y, yeaaaah... Et les cuivres sont partis... Rhâââââ, c'est trop boooon !!!
yeeaaaAAAAAAAH !!!
Haaaa, si seulement xwlktlphl pouvait être là, si elle me voyait...
Second témoignage : Djac B., pendant une représentation du ballet Paquita (opéra Garnier)
Eeeet allez... encore une page de ploum-ploum... Pfff, putiiiiiin, on est même pas à la moitié du premier acte... Ok, attention, comme d'habitude, ralentiiii... Et hop ça repart, ploum-ploum... Pfff... Q'est-ce qu'elle m'a dit déjà, M. tout à l'heure ?... ha oui, pour la soirée de jeudi... bon on verra... qui c'est qu'il va y avoir à ce truc ?... bon, si y'a des filles, j'y vais... On sait jamais, hein... Ha oui, les pizz, pff... Putiiiiin, j'ai maaal au bras, là, avec ces ploum-ploum à la con... bon, faut desserrer le pouce, là... je vais pas EN PLUS me faire une tendinite, manquerait plus que ça... Ok, re-ralentiiiii... Eeeeet c'est reparti, ploum-ploum... Y pourrait pas se passer un truc ?... Un danseur qui se casse la gueule, ça changerait... Ho ? Pt'in à côté elle s'est planté, hu hu !... Trop nulle, depuis le temps qu'on joue ce truc, ha ha !... Faudra vraiment que je pense à téléphoner demain au gars pour la chaudière, je vais pas laisser durer indéfiniment... ça m'énerve, de dire les trucs et de pas les faire, à tous les coups je vais être crevé demain matin et voilà, encore reporté au lendemain... Ha bin, merde !! Moi aussi, je me suis planté !... pfff... Quelle nouille, c'était un ré#, pourtant je le sais bordel... Eeenfin, bon, aaaaallez, une page en moins... Bon... Ho ? Tiens ? Surprise ? Des ploum-ploum... Bon, allez, la mélodie des violons est jolie, quand même... Enfin, par rapport au reste... Au fait, je fais quoi en rentrant ? Le steak et les haricots ? Ou je joue la flemme et je me la fait saucisson ? Mmmhh... Ha oui, attention au ralentiiiii... Et faut pas oublier la reprise... et voilà, reprise, double ration de ploum-ploum... Bon, ça fera saucisson, je parie... même pas besoin de lutter, c'est couru d'avance... Et xwlktlphl, qu'est-ce qu'elle fait, en ce moment, tu crois?... Si ça se trouve, elle est connectée sur internet, là, pendant que tu fais tes ploum-ploum, et tu vas rentrer et elle le sera plus... Pff, de toute façon, elle en a rien à foutre de toi, alors... Eeet encore un ralentiiiii... on atteeeeends le chef... Et paf, accord de fin... Un numéro de moins, hop, au suivant... Haaaaa, youpiii, des ploum-ploum...
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